‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 19 sur 58 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

Cependant, ils venaient d'atteindre la porte cocher de la demeure des Guillemot.

— Ici, i) faut être grave, dit tout à coup Hector, en achevant de mettre ses gants; et vous allez voir comme nous allons produire notre effet.

— Est-ce que vous devenez fat?... fit Raymond avec un sourire.

— Non.... mais nous trancherons un peu sur leur personnel de danseurs aux mains rouges.

— M. Guillemot est-il prévenu ?

— Plus souvent î il m'aurait peut-être refusé, et ça m'aurait gêné. Tandis que, de cette façon, il n'osera pas me faire la mine ; et puis, Irène sera là pour me protéger»: elle me l'a promis.

Ils montaient l'escalier qui conduit au premier étage. C'était splendide ; des lampes de tous côtés, des tapis partout, une double rangée de fleurs exotiques à chaque marche. M. Guillemot avait bien fait les choses.

Il était à peine dix heures, et déjà la musique des quadrilles retentissait, et l'on entendait le bruit des voix et des rires.

Un valet en livrée vint recevoir les deux jeunes gens qui se débarrassaient de leurs paletots.

— Qui faut-il annoncer ? demanda le valet.

— Annoncez M. Raymond et M. Hector Beaulieu.

C'était précisément pendant un entr'acte.

M. Guillemot causait avec un riche industriel du

quartier. Il ne fit pas d'abord grande attention au nom de Raymond ; mais quand celui d'Hector Beaulieu retentit, il poussa une exclamation de surprise.

Mais déjà Hector avait fendu la foule, et courait se jeter dans ses bras.

— Mon oncle ! mon cher oncle ! s'écria-t-il avec une effusion un peu exagérée.

' — Comment ! toi ici, chez moi, et qu'y viens-tu faire, mauvais sujet?

Hector s'inclina, et prenant la main de Raymond avec un geste théâtral :

— J'y suis venu, répondit-il, pour vous présenter un de mes amis, le marquis Raymond de Santa-Fé !

Pendant que cette présentation avait lieu, une petite scène d'un autre genre se passait sous le vestibule du rez-de-chaussée.

Une voiture venait de s'y arrêter, et un homme en était descendu, tenant à la main un énorme bouquet.

Par hasard, était-ce bien un hasard, Salomé passait justement par là.

Elle ne put retenir un geste d'admiration à la vue du bouquet.

— Comment, monsieur Spavento, dit-elle, est-ce donc pour ma maîtresse que vous apportez ces magnifiques fleurs ?

— C'est pour vous, petit démon, répondit Spavento ; seulement, il faut qu'avec ce bouquet vous me rendiez ce soir un service important.

— Lequel ?

— Il y a derrière le grand salon où l'on dansera un petit boudoir, où ceux qui ne danseront pas iront chercher le repos et la fraîcheur ; obligez-moi de placer là pour cette nuit le bouquet que je vous offre.

— Avec ça que vous êtes gentil ! répliqua Salomé d*un ton un peu sec; vous m'aviez promis, l'autre jour, quelque chose qui se fait bien attendre.

— La seconde boucle d'oreilles ?

— Précisément.

Spavento tira de sa poche un petit écrin qu'il mit dans la main de la jeune fille.

— Silence ! amour et discrétion, dit-il en même temps, et comptez sur moi comme je compte sur vous.

Salomé ne répondit pas, mais elle mit l'écrin dans sa poche, prit le bouquet qu'on lui offrait, et remonta précipitamment l'escalier.

Cependant, ainsi que l'avait prévu Hector, son arrivée, en compagnie de Raymond, produisait un profond effet sur les invités ordinaires de M. Guillemot....

Le retour du neveu eût suffi, en toute autre circonstance, à provoquer un étonnement sérieux dans ce monde de l'industrie ; mais le charme, la distinction, le titre surtout de son compagnon ajoutaient encore à Témotion générale.

Raymond avait été surpris plus que tout autre, et il se disposait même à protester énergiquement contre les paroles d'Hector quand ce dernier lui avait dit en se penchant à son oreille :

— Si vous réclamez, j'ajoute que vous êtes le fils du président du Honduras! Que diable, c'est pour nous amuser que nous sommes ici. Une fois cette nuit passée, vous ne reverrez plus jamais le papa Guillemot; laissezmoi donc faire, et tâchez de ne point trop vous ennuyer. Voilà tout !

Raymond était loin de partager l'avis d'Hector, et peut-être eût-il quitté une partie où son caractère pouvait être compromis, si son regard n'avait en ce moment rencontré celui d'Irène, dont le visage était devenu pourpre en l'apercevant.

-r- Ne me présentez-vous pas à votre cousine? demanda-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.

— Je la cherchais tout à l'heure.

— Moi, je viens de l'apercevoir.

— Où cela?

— Là-bas, dans l'angle du boudoir.

— J'y suis ! et même elle nous a vus — car il me semble qu'elle en a rougi : le moment est favorable, — allons !

— Allons ! répondit Raymond ; seulement, devant cette enfant, sur votre honneur, pas de plaisanterie déplacée !

Quand il le voulait, Hector était de fort bonne compagnie, et la présentation fut faite dans les meilleurs termes.

— Oserais-je, Mademoiselle, dit Raymond après les phrases banales, profiter de ce moment pour vous prier de m'accorder un des prochains quadrilles.

— Oh ! c'est que j'ai déjà bien promis! répondit Irène en consultant son petit carnet d'ivoire, et ce ne serait que pour le sixième!... à moins, cependant....

— .A moins ! répéta Raymond.

Irène leva son regard vers Hector.

— A moins, continua- t-elle, que mon cousin ne consente à vous céder une des trois contredanses que je lui ai promises.

Raymond ébaucha un fin sourire :

— Cela coûtera beaucoup à M. Beaulieu, j'en suis sûr, répondit-il ; mais il comprendra qu'il doit bien cette complaisance à son ami, et qu'il serait cruel à lui de me priver du seul plaisir que je me promettais de cette soirée.

Hector fit de l'index un signe menaçant à Irène.

— Et voilà, dit-il avec enjouement, voilà comment les cousins sont toujours sacrifiés!... Mais je veux me montrer bon prince, et je consens à céder mes droits....

— Alors? fit Raymond, en regardant Irène.

— Alors... ce sera pour le troisième quadrille, répondit ïa jolie enfant, qui ne put pas assez dissimuler sa joie.

Raymond salua et se retira dans une pièce voisine, où les hommes étaient entassés comme des émigrants sur les paquebots de Hambourg ou de Rotterdam.

Quant à Hector, il était déjà parti à la recherche d'une danseuse.

Quoi qu'il en eût dit à Raymond, et quelque sincères que fussent les appréhensions qu'il avait manifestées,

Hector ne tarda pas à se mettre au diapason de ce monde qu'il avait peu fréquenté jusqu'alors, et, pendant les premiers quadrilles, il se dévoua avec tant de désintéressement pour faire danser les tapisseries, il débita tant de drôleries aux mamans, raconta de si étourdissantes histoires aux pères, qu'en moins d'une demiheure il avait conquis toutes les sympathies, et était proclamé un cavalier accompli de tous points.

Quelques grincheux essayèrent bien de le diminuer, en le comparant à son ami, le marquis de Santa-Fé. Mais l'immense majorité, tout en reconnaissant que Raymond était plus distingué, et d'une tenue plus digne, trouvait à relever en lui une certaine froideur que, dans ce monde, on est tout disposé à prendre pour du dédain.

Du reste, Hector jouissait naïvement de son triomphe; et, par un effet naturel de l'esprit humain, plus il amusait les autres, plus il prenait plaisir en leur compagnie.

Raymond l'observait avec un vif intérêt, et il éprouvait un réel entraînement pour cette nature exubérante qui se donnait tout entière et sans marchander.

Certes, ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un goût très-pur; il avait bien le verbe trop élevé, portait ordinairement des vêtements aux couleurs voyantes, et certains côtés de sa personnalité témoignaient évidemment d'habitudes et de fréquentations vulgaires.

Mais il ne fallait pas détailler Hector!... Quand on le prenait en bloc, c'est-à-dire, tel qu'il se présentait, plein de gaieté, de verve et d'esprit boulevardier, il était vraiment charmant et justifiait le succès qu'il obtenait.

Raymond, du reste, ne s'occupait pas d'Hector seulement, et son regard discret suivait habilement Irène à travers les méandres de fleurs et de gaze que les quadrilles dessinaient devant lui.

Instinctivement, il se sentait aimé ; depuis qu'elle l'avait regardé, le jour s'était fait dans son cœur, et il com-

prenait que désormais sa vie était indissolublement liée à la sienne.

Aussi, avec quelle impatience attendait-il le moment du tête-à-tête qui lui était promis....

Cela devait durer un quart d'heure à peine ; mais que de choses pouvaient se passer dans ces quinze minutes : une pression de main, un regard imprudent, une parole échappée du cœur et que le cœur recueille précieusement, comme en un vase d'or pur, une idylle, un poëme quelquefois, le bonheur de toute une vie qui se joue dans l'espace d'une contredanse !

Voilà ce que se disait Raymond, voilà à quel espoir enivré son âme était suspendue.

Enfin, la ritournelle du troisième quadrille se fît entendre, et il s'empressa d'aller offrir son bras à M 110 Guillemot.

Dès qu'ils eurent pris place, Irène leva son beau regard radieux sur Raymond, et faisant une petite moue charmante :

— ^ Vous allez bien vous ennuyer ici, monsieur, dit-elle, si vous passez toute votre nuit, comme cela, sans danser.

— Et comment savêz-vous, mademoiselle, que je n'ai pas dansé? objecta Raymond en souriant.

— Dame, répondit Irène avec candeur, je vous ai vu pendant les deux derniers quadrilles, et vous êtes resté là dans le coin sans bouger.

— Il y avait une bonne raison à cela.

— Laquelle?

— C'est que c'était la seule place d'où je pouvais vous bien regarder.

Irène se tut et baissa les yeux.

— Et en vous regardant, poursuivit Raymond, savezvous l'observation que j'ai faite, et qui m'a un moment profondément ému?

— Dites, monsieur.

— En sortant des Italiens, l'autre jour, j'avais emporté votre image heureuse et souriante, et ce soir en vous re-

voyant, j'ai éprouvé une impression presque douloureuse.

— Vous m'effrayez.

— Vous voilà bien toujours souriante, et vous me paraissez tout aussi heureuse ; mais est-ce une illusion, ou une erreur? comment dire cela; il me semble que vous êtes plus pâle, que vos yeux ont un peu perdu de leur éclat, enfin, qu'il s'est opéré en vous un changement auquel personne peut-être ne prend garde, mais qui ne pouvait échapper à mon regard, à moi!... Voyons, mademoiselle, ne vous offeasez pas, je vous en prie, de mes paroles, et dites-moi franchement, sans détours, si depuis cette soirée où je vous ai vue pour la première fois, vous n'avez pas été souffrante, si rien d'extraordinaire ne s'est passé, — si....

Raymond allait continuer. Il s'arrêta.

Irène venait de faire un geste mystérieux qui commandait la discrétion.

Il la regarda étonné.

— Chut! dit Irène, avec un sourire contraint; il ne faut pas parler de cela. Tenez, ce soir, pour la première fois, je me suis oubliée jusqu'à mentir à mon père.

— Vous !

— Oh ! c'est bien innocent, allez ! D'abord, ce que vous dites est vrai. J'ai été souffrante.

— J'en étais sûr.

— C'est l'autre soir, en rentrant des Italiens : mais ça n'a rien été, et avec quelques gouttes d'éther, ou d'autre chose, que le docteur m'a fait prendre, j'ai été remise tout de suite.

— Quel est votre médecin ?

— Le docteur Benoît. — Le lendemain, il n'y paraissait rien, sinon que j'étais pâle, légèrement oppressée, et que j'avais un peu de fièvre. Mon pauvre père était fort effrayé, il voulait que l'on remît le bal à une autre semaine, et j'ai eu si peur que ça ma guérie.

— Cependant...

— Et comme il ne restait plus que cette maudite

pâleur qui trahissait un reste de malaise... pour la faire disparaître... savez-vous ce que j'ai fait?

— Vous avez mis du rouge.

— Ça ne me va pas mal, n'est-ce pas?

Irène souriait en parlant ainsi, et Raymond sentit son cœur se déchirer.

Mais il n'eut pas le temps de répliquer ; c'était leur tour de figurer, et déjà Irène était partie au-devant du cavalier qui lui faisait vis-à-vis.

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