‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 20 sur 58 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

Irène dansait à ravir, sans affectation, avec un abandon charmant, et comme si elle eût été sous l'influence d'une sorte d'enivrement factice.

D'ailleurs, elle était heureuse en ce moment, elle éprouvait une satisfaction si douce de tout ce qu'elle voyait ou entendait, que jamais la vie ne lui avait paru plus facile ni si bonne! ^

C'était comme une fête des yeux et^ du cœur, et elle eût volontiers demandé à Dieu que cette nuit durât toujours.

— Vousaimez beaucoup le bal? lui dit Raymond, au bout d'un instant.

— Est-ce que vous ne trouvez pas cela amusant? repartit Irène.

— Pas toujours.

— Moi, d'abord, cela m'est recommandé par la Faculté. 11 paraît que j'ai besoin d'exercice; M. Benoît m'ordonne les distractions, l'Opéra, les voyages, les bains

de mer. Oh ! c'est ça surtout qui est intéressant; est-ce que vous n'allez jamais aux bains de mer, monsieur?

— Si, quelquefois, répondit Raymond.

— Moi, je les adore. Voilà deux ans que mon père me conduit à Trouville. J'y reste seule avec une vieille parente ; nous avons un petit pavillon sur la plage, et c'est toujours un crève-cœur, quand il faut s'en aller.

-7- L'air de la me? doit vous être excellent.

— Je n'en sais rien ; le docteur le dit, et il faut bien le croire. Mais ce qui est vraiment attrayant, c'est la plage, de deux à six heures ; le casino, le soir, avec les jolis bébés, que l'on voit sauter ; les concerts, les courses, les bals ; on n'a pas le temps de s'ennuyer une seconde.

— C'est vrai.

— Vous connaissez Trouville, monsieur?

— J'y vais tous les ans.

— Tiens, je ne vous y ai jamais vu !

Raymond eut un triste sourire.

— Oh ! moi, mademoiselle, reprit-il ; quoique je sois fort jeune, j'ai une vie tout à part, et jusqu'à présent je me suis peu mêlé au monde des villes d'eaux. J'habitais à Trouville un cottage situé derrière l'hôtel des Roches- Noires. J'avais un petit yacht à bord duquel je faisais quelques excursions en mer, et je n'ai pas mis le pied une seule fois au Casino.

Irène était devenue pensive.

— Attendez donc, dit-elle tout à coup ; un yacht ! mais je me le rappelle... avec des filets blanc, noir et or — on l'avait baptisé d'un nom singulier?

— Le Justicier !

— C'est cela. Comment, c'était vous?

— C'était moi, le propriétaire.

Irène eut un frisson.

— C'est étrange... dit-elle, comme se parlant à ellemême, et je me rappelle que l'on faisait courir des bruits bizarres sur le compte de ce justicier.

— Lesquels?

— Mais ce n'est pas vrai ! Maintenant que je sais que c'est vous, je vois bien qu'on s'était trompé.

— Que disait-on ?

— Faut-il le Dépéter?

— Je vous en prie.

— Eh bien, poursuivit Irène, on disait que le maître du yacht était un personnage mystérieux et sombre ; que son humeur farouche éloignait tous ceux qui auraient tenté d'approcher de sa demeure; enfin qu'il devait y avoir dans son passé quelque drame terrible qu'il ne voulait laisser pénétrer par personne.

Raymond remua doucement la tète.

— La seule chose qui soit vraie dans tout ceci, c'est ce que vous avez dit sur mon passé.

— Comment ? fit Irène.

— C'est là, en effet, le point sombre de ma vie, le souvenir poignant qui torture chacun de mes jours.

— Ainsi, vous viviez seul dans ce pavillon isolé.

— Tout à fait seul.

— Mais vos amis?

— Je n'en ai pas.

— Des parents... au moins...

— Je n'ai jamais connu mon père — et ma mère est morte voilà bientôt huit années.

Un nuage passa sur le front d'Irène, tandis qu'une jolie petite larme perlait au bord de sa paupière.

— Eh quoi, dit-elle d'un ton ému, seul au monde !... Ah ! je vous plains, monsieur, et du plus profond de mon cœur... Moi, voyez-vous, j'ai perdu ma mère, aussi ; il y a longtemps de cela ; je ne sais même plus si ce sont bien ses traits que je revois quand je pense à elle; mais ce que je n'ai pas oublié, ce qui est resté vivant, ce qui restera éternel dans mon souvenir, c'est son regard si bon, ses caresses si tendres... ses baisers dont quelquefois je crois sentir encore la douce empreinte sur mon front... Ah! il n'y a pas d'amour qui puisse remplacer celui que l'on éprouve pour sa mère.

— Peut-être!... fit Raymond.

— Y songez- vous... et lequel donc ?

— L'amour de la femme aimée.

— Monsieur...

— Amour chaste et pur, profond et sacré, qui nait d'un regard, et ne s'éteint qu'avec la vie!.. Sentiment ineffable qui emplit le cœur à le faire déborder, et pour lequel on donnerait son sang goutte à goutte, sa vie jour à jour... Ah! si jamais vous connaissez cette affection sainte, Irène, vous ne regretterez rien du passé, vous espérerez tout de l'avenir.

Irène ne répondit pas ; elle était émue et rougissante, et tremblait, comme la feuille d'un jeune arbuste aux baisers des premières brises d'avril.

Heureusement le quadrille finissait; et le désordre qui se produisait de tous côtés, lui permit de dissimuler sa confusion au milieu de l'animation générale.

Elle posa son bras nu sur le bras de Raymond, et regagna lentement sa place. 1

Comme elle gardait le silence et paraissait un peu embarrassée de sa contenance, Raymond, pour prolonger le tête-à-tête, lui fît prendre le chemin des écoliers.

Et sans peut-être avoir conscience de ce qu'il faisait, il entra dans le petit boudoir qui attenait au grand salon.

11 n'y avait personne à ce moment ; l'air y était plus respirable, et le bruit n'y parvenait que notablement affaibli.

— Vous ne m'en voulez pas, mademoiselle, lui dit-il tout en marchant, de vous avoir parlé comme je l'ai fait?

— Non, sans doute, répondit Irène, avec une mélancolie douce ; mais c'est bien la première fois que l'on me dit de ces choses-là.

— Chère enfant! ^-11 faut me pardonner; voyezvous, il y a des jours où mon âme déborde, où je ne suis plus maître de mon secret.

— Mais qui êtes-vous donc, mon Dieu !

— Ah ! tenez, dit Raymond avec feu ; il y a, vous le

savez maintenant, il y a dans mon passé un souvenir terrible qui pèsera éternellement sur ma pensée et sur mon cœur ; ce souvenir, je le cache à tous, parce qu'il faut que tout le monde l'ignore... Mais à vous, mon enfant, à vous seule, je dirai ce secret redoutable, le jour où vous me le demanderez...

Ils avaient fait le tour du boudoir, et ils allaient rentrer dans le salon, où leur absence pouvait être remarquée.

Mais en passant près d'un charmant meuble de Boule, placé à gauche de la porte d'entrée, Raymond eut un tressaillement étrange, et il s'arrêta, l'œil ardent, le visage couvert d'une pâleur livide.

— Qu'avez-vous, mon Dieu, s'écria Irène presque épouvantée.

Raymond avait abandonné son bras, et de ses deux mains crispées, il pressait ses tempes près d'éclater.

— Non I non ! c'est impossible ! balbutia- t-il, avec un geste heurté et fébrile, comme s'il eût été subitement frappé de vertige.

— Monsieur Raymond ! .. . supplia Irène.

Elle n'acheva pas.

Raymond venait de s'emparer de sa main, et il la serrait avec force entre ses doigts nerveux.

La pauvre enfant jeta un cri de douleur.

— Vous me faites mal ! murmura-t-elle presque défaillante:

Mais il n'entendait plus rien. Son œil était hagard, sa poitrine avait des sifflements de râle, et son bras tendu se dirigeait aflblé vers un bouquet posé sur la console. %

— Ce bouquet I là ! répondez I s'écria-t-il ; qui vous Fa donné?... quel est le misérable qui a osé commettre une pareille profanation ?

Quelques personnes attirées par le bruit de cette scène singulière, étaient venues s'informer de ce qui se passait, et l'œil de Raymond plongeait dans ce groupe, cherchant avidement une proie qu'il pût immoler à sa colère et à son indignation.

Mais il ne rencontra que des visages placides et honnêtes, et qu'on ne pouvait avoir la pensée d'accuser.

Tout à coup, cependant, un éclair traversa son regard, un cri rauque jaillit de sa poitrine, et il bondit vers l'un des assistants dont il saisit le bras d'une main énergique.

— Ah çà, mais il devient fou ! s'écria celui qu'il venait d'appréhender de la sorte...

C'était Spavento.

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