HÉL01SE ET LUDOVIC
Ludovic Malon était un grand et beau garçon de vingt-quatre ans, très-connu dans la rue Racine et trèsapprécié à l'École de médecine.
On ne le voyait jamais fréquenter les brasseries ni les bals publics. Presque exclusivement occupé de ses travaux'il vivait à part, suivartt les cours avec une grande assiduité, et préparant ses examens avec la persévérance d'un homme qui veut arriver. Il appartenait, d'ailleurs, à une modeste famille de bourgeois du Dauphiné et avait compris de bonne heure qu'il ne devait attendre que de ses propres efforts la réalisation des rêves de fortune et de gloire qu'il berçait souvent dans sa solitude studieuse.
On lui connaissait peu d'amis — quelques camarades tout au plus, et encore, c'est à peine s'il les fréquentait. De temps à autre seulement, on voyait arriver rue Racine, et grimper à sa petite mansarde, une femme jeune, jolie, dont la mise simple et de bon goût tranchait singulièrement sur les toilettes tapageuses des hétaïres du quartier.
. C'était Héloïse Brochon.
La jeune femme avait vingt ans. Elle habitait rue de La Bruyère, et c'est parce qu'elle aimait Ludovic qu'elle quittait une fois par semaine les bruyants parages de la rive droite pour venir passer quelques heures rue Racine.
Quant à Ludovic, il se contentait de se laisser aimer. Un véritable et sérieux amour eût pu compromettre son avenir, et il avait jusqu'alors défendu son cœur avec une grande fermeté.
Les relations des deux jeunes gens se bornèrent donc, pendant longtemps, à ces rendez- vous hebdomadaires. La jeune femme ne cherchant pas imprudemment à demander plus qu'on ne lui offrait, Ludovic acceptant cette liaison comme* une sorte d'exutoire moral où son esprit trouvait un dérivatif salutaire.
Le concierge de la maison occupée par Ludovic Malon fut le premier à donner l'éveil de la disparition de son locataire.
Il y avait trois jours déjà que l'étudiant n'était pas rentré, lorsque les mauvais bruits qui couraient dans Paris vinrent à la connaissance de son concierge.
La coïncidence parut à ce dernier digne de remarque, et il en parla tant et si bien à ceux qui voulurent l'écouter, que sa loge ne tarda pas à être assiégée par tous les reporters de l'époque, et que Lefiot lui-même accourut à son tour flairer cette nouvelle piste.
Jusqu'à ce moment, il ne s'agissait encore que de l'étudiant ; mais il importait de savoir si, de son côté, la jeune femme n'avait point également disparu, et, en tout cas, si elle ne pouvait fournir quelques renseignements utiles sur le sort de son amant.
Lefiot se rendit sur-le-champ rue de La Bruyère. Et comme Héloïse y était fort connue; il n'eut pas de peine à se faire indiquer son domicile. 4
Elle demeurait au troisième étage du n° 22 .
L'agent monta à l'appartement et le trouva fermé.
Il sonna inutilement à plusieurs reprises.
Personne ne répondit, et rien ne remua à Tintéri» ;i:\
Évidemment, la jeune femme était absente, et il allait descendre un peu décontenancé, lorsque la porte de l'appartement qui faisait face s'ouvrit, et qu'une femme parut sur le seuil.
Une femme jeune, vêtue d'un long peignoir de mousseline, les yeux légèrement peints, la chevelure un peu en désordre.
TSlle sourit à l'agent et montra une double rangée de dents éclatantes....
— Vous demandez Héloïse, fit la jolie pécheresse.
— Précisément, madame, répondit Lefiot.
— Et on ne vous a pas répondu ?
— Elle est probablement absente....
— Je le crois, — mais si c'est quelque chose qu'on puisse lui dire, je suis son amie, et quand elle revien dra....
Lefiot déclina ses qualités, et expliqua en peu de mots l'objet de sa visite, ainsi que les inquiétudes que les récents événements pouvaient faire planer sur M 110 Héloïse Brochon...
Le visage de la jeune femme se rembrunit à cette communication, mais prenant aussitôt son parti, comme si elle avait eu quelque confidence à faire, elle invita l'agent à entrer chez elle, ce qu'il fit avec empressement.
Dès qu'ils eurent pénétré dans l'appartement, et qu'ils s'y furent assis, la jeune femme parut réfléchir un moment, puis elle reprit la parole.
— Ce que vous m'apprenez, dit-elle, est certainement très-inquiétant, mais je ne pense pas cependant qu'un pareil malheur puisse être arrivée à Héloïse ; d'abord je ne lui connais pas un ennemi, non plus qu'à Ludovic dont elle m'a parlé souvent.
— M. Ludovic Malon était son amant?
— Oh ! vous savez, monsieur, elle l'aimait, voilà tout.... Mais Ludovic est pauvre... et ce n'est pas lui qui fournissait au luxe d'Héloïse.
— Elle connaissait donc d'autres personnes?
— Elle avait son Valaque.
— Comment,... son Valaque....
— Que voulez- vous ?... C'est notre rêve, à toutes, cela... Avoir son Valaque et ne pas mourir!... Donc, Héloïse avait eu la main heureuse.... Un jour, elle rencontra le prince Mikaël Orbesco, un grand brun, couvert de diamants, et elle lui plut.... il n'en faut pas davantage.... Il venait la voir souvent, elle sortait avec lui dans une Victoria, qui est un bijou.... Enfin, rien, ne lui manquait.... pas même les satisfactions du cœur, puisqu'elle pouvait aller rue Racine, sans trop se gêner:
— Mais tout cela ne m'explique pas pourquoi vous ne partagez pas l'inquiétude que j'exprimais tout à l'heure.
— Vous allez voir.... Le prince ne s'était pas contenté de l'inonder de vrais billets de mille, et de la couvrir de purs cachemires, il lui avait meublé, dans les environs de Clamart, presque au milieu des bois, une habitation qui est bien le plus joli petit nid que j'aie vu de ma vie....
— Eh bien !
— Eh bien.... Il y a huit jours à peu près, Héloïse est venue m'annoncer, en battant des mains, que le prince devait faire une absence d'un mois, et qu'elle comptait en profiter pour aller passer à Clamart une semaine ou deux avec Ludovic... comprenez-vous....
— Parfaitement.... et vous supposez dès lors que c'est à Clamart que l'on retrouvera les amoureux.
— Comme vous dites.... et ce sera leur rendre service que d'aller les réveiller.... car si le prince revenait sans se faire annoncer, je crois que ça ne serait pas drôle pour Héloïse....
— Est-ce que le prince est jaloux?...
— Ça.... je n'en sais rien.... mais il a des dents qui ont l'air d'être faites bien plutôt pour mordre que pour manger....
Lefiot ne répondit pas.... Mais dès qu'il fut dans la rue, il prit note de la dernière remarque qu'on venait
de lui communiquer, et tout en cherchant un fiacre, il récapitula et classa ce qu'il avait appris...
Un quart d'heure après, il se faisait conduire à ClamarL
L'habile agent avait déjà son plan.
A ses yeux, il n'était pas impossible que le prince Moldave eût eu connaissance de l'infidélité d'Héloïse, et que dans un premier transport de jalousie, trouvant les deux amants ensemble, il ne se fût laissé égarer jusqu'au crime....
Puis, sa vengeance une fois assouvie, le meurtrier, placé en face de deux cadavres qui allaient l'accuser, s'était préoccupé de les supprimer, et,, pour cela, il avait eu recours au scalpel d'un habile artiste pour l'homme et s'en était remis à un grossier praticien, pour la femme.
Il n'y avait rien là que de très-vraisemblable, et Lefiot n'était vraiment pas trop mécontent de son petit roman.
Malheureusement, la réalité devait brutalement démolir tout cet échafaudage ingénieux.
Dans le moment même où il gagnait Glamart, un jeune homme se présentait au Palais de Justice, et priait le concierge de lui indiquer le cabinet du procureur du roi.
Le concierge lui fit observer que l'on ne pénétrait pas ainsi chez réminent magistrat, et le prévint qu'il ne serait pas reçu, s'il n'avait pas sollicité préalablement une lettre d'audience.
Le jeune homme ne voulut pas tenir compte de ces observations, et sur les indications qui lui furent données, il monta au premier étage.
Un huissier était assis à un bureau dans l'antichambre.
— Qui demandez- vous, fit l'huissier sans lever les yeux.
— M. lé procureur du roi.... répondit le jeune homme.
— Voulez-vous me remettre votre lettre d'audience?
— C'est inutile.... Remettez seulement cette carte à
M. le procureur, et je suis certain qu'il me recevra immédiatement.
En parlant de la sorte, le jeune homme tendit sa carte à l'huissier, et celui-ci n'y eut pas plus tôt jeté les yeux, qu'il se leva effrayé et comme mû par un ressort
invisible
-Il n'y avait sur la carte que ces simples mots :