‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 21 sur 58 · DES AFFAIRES DE FEMME · texte numérisé non relu

DES AFFAIRES DE FEMME

Spavento eut beau chercher à se dégager, Raymond le tenait entre ses doigts implacables, et force lui fut de i-ester en place.

— Par les cornes du diable ! grommela-t-il, voilà une plaisanterie qui vous coûtera cher.

Raymond lâcha prise, quelques curieux arrivaient, et il voulait éviter un scandale...

D'un regard impérieux, il commanda à Spavento de le suivre, et ils se dirigèrent vers un angle du boudoir.

Une fois là, Raymond se pencha vers son interlocuteur, et à voix basse, pendant qu'il le couvait d'un œil plein d'éclairs :

— Nous sommes seuls, dit-il alors, tous les deux, face à face. Répondez-moi donc, monsieur; c'est vous, n'estce pas, qui avez apporté ici ce bouquet, pour voir si je le reconnaîtrais?

— Mais... se récria Spavento.

— C'est vous! je le sens à la colère que votre vue

m'inspire, et je veux savoir quelle a été votre pensée, — qui vous a donné ces fleurs, ou plutôt en quels lieux vous êtes allé les voler ?

Spavento redressa le front.

— Ah ça, "dit-il d'un ton ironique, voilà cinq minutes que vous jouez ici une charade, impertinente dont je cherche en vain le mot... A qui en avez- vous, je vous prie ; et ne vaudrait-il pas mieux nous dire tout de suite que c'est une affaire que vous cherchez?

— Avez-vous l'habitude de les accepter, quand on vous les propose ?

— Toujours, mon petit monsieur.

— Alors, je puis compter sur vous?

— Gomment donc !

— Demain ?

— Demain, soit... Vous tirez l'épée?...

— J'espère qu'après notre rencontre, vous n'aurez* plus aucune raison d'en douter.

Les deux hommes se séparèrent.

Quand Raymond rentra dans le salon, il passa près d'Irène sans l'apercevoir, et se dirigea vers Hector.

— Eh bien, lui dit celui-ci, dès qu'il le vit venir : vous savez là* nouvelle! je suis au mieux avec le papa Guillemot.

— Voilà qui me ravit ! répondit Raymond en souriant.

— Ne plaisantez pas! répliqua Hector; c'est très-sérieux ; j'ai produit ici mon petit effet; les mères m'adorent, les papas répètent mes mots, et quant aux jeunes filles, je n'ai qu'à choisir parmi les 'plus belles dots.

— Je gage que vous allez m'annoncer votre mariage. Hector eut un fin sourire, et prit Raymond sous le

bras.

— Voyez-vous, dit-il, les hommes comme moi* on ne les connaît jamais!... — parce que vous me voyez léger, inconstant, lâchons le mot, hurluberlu, vous vous dites : 11 n'a pas même un milligramme de bon sens. — Eh bien, c'est ce qui vous trompe.

— Vraiment !

— Oh! c'est cela, raillez! Ne vous gênez pas!... Eh bien, savez-vous ce que ce pauvre imbécile d'Hector a fait cette nuit — il a gagné son petit million... rien que ça... et, pour un décavé, ce n'est pas trop mal manœuvré.

— Vous avez donc séduit une héritière?

— Je n'ai séduit personne.

— Cependant....

— Tenez ! à vous, on peut tout dire. Vous n'êtes pas de ce monde, et il n'y a pas de concurrence à redouter; d'ailleurs Irène m'a parlé de vous, et malgré la sympathie qu'elle a témoignée pour votre personne, j'ai vu tout de suijte que vous n'étiez pas dangereux.

— C'est donc d'Irène-qu'il s'agit ! fit Raymond.

— Plus bas ! plus bas ! mon ami, vous allez me compromettre, que diable ! il faut être adroit. Eh bien, oui, c'est d'elle qu'il est question.

— Elle vous aime !

— Bon ! il ne s'agit pas de cela. Vous comprenez bien qu'une jeune fille de la rue Saint-Maur ne va pas si vite. Mais on sait ce que parler veut dire... et vous verrez.

Raymond n'insista pas...

Les quelques paroles d'Hector avaient ramené sa pensée vers Irène, et en ce moment, il* eût voulu oublier tout ce qui se rapportait à elle.

Une amertume sans nom emplissait son cœur et troublait son esprit. Il songeait à cette mauvaise affaire qu'il venait d'engager avec Spavento, et bien qu'en toute autre circonstance il eût volontiers fait bon marché de sa vie, à cette heure, il ne pouvait envisager de sangfroid la rencontre qui l'attendait lé lendemain.

Depuis quelques minutes surtout, son regard avait plusieurs fois rencontré celui d'Irène, et au pli soucieux qui creusait son front, à son attitude inquiète et brisée, il ne comprenait que trop ce qui se passait dans son cœur.

Cependant il parvint à chasser toutes ces préoccupations énervantes, et revint énergiquement à la réalité.

— Vous ne doutez pas, mon cher Hector, dit-il de la part sincère que je prendrai à votre bonheur ; mais nous n'en sommes encore qu'aux préliminaires, et je puis remettre à vous faire mon compliment. Permettezmoi donc, mon ami, de vous parler un peu de moi, car j'ai un service sérieux à réclamer de votre obligeance.

— Je ne puis pas malheureusement vous offrir ma bourse, répondit gaiement Hector, car elle n'est vraiment pas présentable, pour le quart d'heure ; mais, cette réserve faite, disposez de moi comme vous l'entendrez.

— Merci.

— De quoi s'agit-il ?

— D'une rencontre.

— Vous vous battez?

— Demain.

— Mais vous ne m'en aviez rien dit.

— Par la raison fort simple que l'affaire ne s'est conclue que tout à l'heure.

— Où cela?

— Ici!

Hector fit un geste étonné.

— Eh bien, c'est à faire à vous ! dit-il ; moi, j'aurais cru qu'il fallait plus de temps que ça, pour trouver chez mon oncle quelqu'un avec qui croiser le fer.

— Vous voyez que vous étiez bien près de calomnier son monde.

— Et avec qui vous battez-vous ?

— Avec Spavento !...

Hector devint tout à fait sérieux.

— Diable! murmura-t-il ; mais que s'est-il donc passé ?

— Je vous raconterai cela.

— C'est grave, alors?

— Très-grave.

— Enfin, je veux dire... qu'il n'y a pas moyen d'arranger l'affaire.

Raymond eut un regard et un sourire d'une singulière expression.

— Bon! bien I je comprends... fit Hector... moi, ce que j'en dis, c'est parce que je connais le particulier; je l'ai vu chez Gatechair, et il tire mieux encore que Colonna et Ricordi.

— Ce qui ne veut pas dire qu'il tire mieux que moi. Hector serra la main de Raymond.

— Ah I sacrebleu ! s'écria-t-il avec feu, vous pouvezêtre certain que ce n'est pas pour la peau du Spavento que je ferai des vœux.

— Donc, je compte sur vous, dit Raymond... Demain, à six heures, chez moi...

— Je ne me coucherai pas... Gomme cela, je serai bien sûr de ne pas manquer l'heure du rendez-vous.

Raymond remercia son ami, et quelques minutes plus tard, il se retirait.

Hector resta un moment indécis, et un peu ému de la confidence que Raymond venait de lui faire.

Il savait, lui, que Spavento était, à n'en pas douter, la plus habile lame de Paris, et ce n'est pas sans une appréhension bien naturelle, qu'il songeait au sort de Raymond.

Gomme il en était là de ses réflexions, il sentit une petite main se glisser sous son bras, et entendit son nom murmuré à son oreille.

Il se retourna et aperçut Irène.

— Mon cousin ! dit la jolie enfant ; n'est-ce pas avec votre ami, M. Raymond, que vous causiez tout à l'heure?

"— En effet, cousine, Tépondit Hector, et il me racontait même des choses fort drôles.

— Vous savez qu'il a eu* une vive altercation avec un invité que je ne connais pas.

— Précisément.

— Et quel était le sujet de leur querelle ?

— Ohl des bêtises!... répliqua Hector, qui avait hâte de se tirer de cet interrogatoire.

— Ils avaient pourtant l'air bien irrités l'un et l'autre.

— Eh ! sans doute, mais ça n'en valait pas la peine.

— Je vois que vous ne voulez rien me dire.

— Eh bien ! oui, cousine ; vous avez deviné..., après tout vous devez comprendre qu'il y a des choses que Ton ne peut pas raconter à une jeune fille.

— Pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Eh! mais.... parce que.... ce sont des affaires de femme!

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