UN RICANEMENT
Ludovic Malon avait tenu toutes les promesses que ses débuts avaient fait concevoir.
Il était devenu un grand médecin.
La célébrité ne s'était pas encore emparée de lui, et on ne le citait pas parmi ceux que l'on est convenu d'appeler les princes de la science. Mais son mmi ' estimé de toute la Faculté à l'égal des plu* gr noms ; on le consultait souvent dans les ciramati
graves, et son opinion était recueillie et commentée avec autant de respect que celle des maîtres.
Deux choses avaient surtout contribué à le mettre en % évidence.
C'était, en premier lieu, un traité de toxicologie, qui en quelques années avait été traduit dans toutes les langues, et dans lequel il analysait avec une lucidité et une précision incomparables, non-seulement les diverses propriétés d'empoisonnement que recèlent toutes les substances connues, mais encore les procédés multiples, ignorés, terribles à l'aide desquels tous les toxiques peuvent être employés.
C'était, en second lieu, la puissance de diagnostic dont .la nature l'avait doué, et qui, dans certains cas remarquables, lui avait permis de déterminer tout à coup et presque sans examen apparent, l'état morbide d'un sujet.
Physiquement, Ludovic Malon avait beaucoup changé.
Son crâne était devenu presque entièrement chauve ; des rides précoces creusaient son front studieux, et son visage portait la forte empreinte des études obstinées et sérieuses.
Il avait du reste continué la vie inaugurée naguère à l'Ecole de médecine. Il vivait retiré, au milieu àe ses livres, de ses instruments, de ses cornues, voyait fort peu le monde, et ne visitait que ses malades.
Encore était-il obligé de limiter sa clientèle, pour ne pas priver ses études du temps qui leur était rigoureusement nécessaire.
Cependant, Hector Beaulieu s'était tourné vers Raymond après la présentation, et voyant qu'il ne se disposait pas à partir :
— Ah çà..., dit-il vivement, est-ce que nous ferions relâche pour cause d'indisposition.. Sept heures sont sonnées depuis déjà dix minutes, et si nous ne. mettons les morceaux doubles, nous allons faire attendre Sa Grâce, monseigneur Spavento !...
Raymond eut un sourire ironique.
— Je suis vraiment désolé de vous avoir dérangés, dit-il ; mais M. le duc vient de me remettre une lettre par laquelle M. Spavento s'excuse, et annonce qu'il ne se battra pas.... •
— Spavento ! fit Hector stupéfait.... Spavento refuser une rencontre.... Ah! par ma foi, voilà qui est fort....
— Et pourquoi?... répliqua le duc.
— Mais parce qu'il s'est battu vingt fois, à ce qu'on dit du moins, et qu'il a fallu un motif bien grave....
— Quel que soit ce motif, répondit le duc en se levant, il est certain que l'on ne se battra pas aujourd'hui. Notre présence ici, à cette heure, est donc sans objet, et vous me permettrez de me retirer.
— Adieu, monsieur le duc, dit Raymond en lui tendant la main.
— Au revoir, mon cher ami, répondit Palmarès ; mais croyez-en mon expérience des choses de la vie, vous avez eu une querelle avec Spavento, il vous a fait des excuses : tout l'avantage est de votre côté. Si donc vous le rencontrez un jour sur votre chemin , évitez toute- discussion, elle né pourrait être que terrible. Spavento n'en sera peut-être pas fâché, mais j'estime que vous ne vous en plaindrez pas vous-même.
Et il salua et sortit, en accompagnant ces derniers . mots d'un ricanement ironique.
Jusque-là, Ludovic Malon avait écouté avec indifférence ce que disait Palmarès.
Il ne le connaissait pas ; il ne l'avait j armais vu ; aucun désir ne le prit de se mêler de l'affaire....
Mais quand, après les dernières paroles prononcées par le duc, il entendit son ricanement strident et moqueur siffler à son oreille, un frisson involontaire courut sur sa peau, son cœur se prit à battre violemment dans sa poitrine, et il fit quelques pas vers la porte par laquelle Palmarès venait de disparaître.
— Cet homme I demanda-t-il, avec un regard fulgurant ; quel est cet homme qui vient de sortir?*,*
— C'est le duc de Palmarès, répondit Hector.
— Tu le connais ?
— Pardieu !
— Que fait-il?
— Rien ! — et c'est utie chose qui prend bien du temps. . — Y a-t-il longtemps qu'il habite Paris ?
— Il y a vingt ans peut-être.
— Voilà qui est étrange !... balbutia le jeune docteur.... Je me serai trompé, et pourtant.... ce ricanement I . . . oh- 1 ce ricanement. ...
Hector regardait son ami et il ne revenait pas de sa surprise. Jamais il ne l'avait vu ainsi.
— Ah çà, dit-il, après un court silence, que se passct-il donc? Connais-tu aussi le duc de Palmarès?
— Moi ? fit le docteur. . . .
— Ça me semblerait invraisemblable. En tout cas, le duc mène la vie à grandes guides, il fréquente un monde que tu ne vois pas, et à moins que tu n'aies eu l'occasion de le rencontrer au chevet de quelque malade.
— Oui, c'est cela peut-être..., répondit vaguement Ludovic Malon — ou plutôt je l'aurai pris pour un autre, — n'y pensons plus....
— Et partons I acheva Hector.
Puis s'adressant à Raymond :
— Yoyez-vous, ajouta-t-il, ce n'est pas pour dire, mais si j'avais su que je venais pour rien, je serais certainement resté rue Saint-Maur.
— Je vous ai arraché à vos triomphes, dit Raymond avec complaisance.
— Ne m'en parlez pas ! depuis trois heures, nous dansions le cotillon, quand je me suis aperçu que le jour commençait à blanchir les fenêtres, — je n'avais que le temps de m'éloigner, — mais bah 1 quand j'ai parlé de partir, ça été une clameur universelle. — Alors il ne m'est plus resté qu'une ressource, la fuite honteuse et précipitée, et ma foi, j'ai gagné les cuisines et me suis dérobé par l'escalier de service. Sans cet acte d'héroïsma* je crois que je danserais encore.
LA LANTERNE ROUGR 163
Comme Hector achevait ces mots, le timbre de l'antichambre retentit.
Hector fît un bond.
— Maître Spavento s'est ravisé ! s'écria-t-il, en se précipitant vers la porte. ♦
La porte venait de s'ouvrir, et Michel était sur la seuil.
— Pardon, monsieur, dit-il à Hector ; c'est vous que Ton demande.
— Moi ! fit ce dernier. — Ah çà, est-ce que je vais avoir un duel, 4 mon tour ?
— Je ne crois pas qu'il s'agisse de duel, répondit Michel.
— Qui donc me demande ?
— Une femme 1
— A-t-elle dit son nom ?
— Salomé.
— La bonne d'Irène ! s'écria Hector.
Et il se rua dans le salon avec impétuosité.
C'était bien Salomé qui l'attendait, envoyée, dit elle, par M. Guillemot. L'honnête industriel, au dire de Salomé, était inquiet de ce qui s'était passé entre Spavento et Raymond, et il priait Hector de vouloir bien venir dans la journée, pour lui faire connaître l'issue de cette malheureuse affaire.
Hector ne fut pas dupe de la ruse de sa petite cousine, mais il ne voulut pas paraître suspecter sa démarche.
— Soit I répondit-il, vous pouvez assurer mon oncle, que vers deux heures, je serai rue Saint-Maur.
— Et comme vous ne trouverez pas monsieur à cette heure, acheva Salomé, vous voudrez bien demander mademoiselle, qui sera très-heureuse de vous recevoir. — C'est bien entendu, n'est-ce pas?
— Parfaitement.
— Alors, à deux heures ?
— A deux heures.
Et Salomé s'éloigna.
Resté seul, Hector se prit à réfléchir.
— Voyez-vous, ces petites pensionnaires, se dit-il ; on croit qu'elles n'y touchent pas, et elles ne laissent passer aucune occasion ! Certainement, que je serai exact, ma belle cousine, et quelque désir que vous ayez de voir votre cousin, croyez bien que celui-ci n'a pas uneonoins grande impatience de passer une heure en votre compagnie !
Et il revint vers Raymond en se frottant les mains.
Sa mission était d'ailleurs tout à fait terminée, et il n'avait plus qu'à se retirer avec son ami.
Il serra donc la main de Raymond, 1$ félicita avec cordialité d'une affaire dont l'issue était à son seul avantage, et l'assura du plaisir qu'il aurait à cultiver son amitié.
Raymond, de son côté, ne se montra pas moins affectueux, et les deux jeunes gens se séparèrent en se promettant de se revoir souvent.
Hector regagna son appartement de la rue de Richelieu, et Ludovic Malon se fit reconduire rue de Tournon où il demeurait.
Quoi qu'il eût pu faire, le jeune docteur n'était pas parvenu à maîtriser entièrement l'émotion qu'il avait éprouvée après le départ du duc de Palmarès.
Ce ricanement, aux notes aiguës et irritantes, résonnait encore à ses oreilles ; c'était comme un écho sonore de celui. qui l'avait tant frappé jadis dans une circonstance terrible de sa vie, et il se demandait s'il n'y avait pas quelque chose de providentiel et de fatal dans cette réminiscence qui lui était si énergiquement imposée par le hasard.
Toute la journée, il resta sous cette impression bizarre, et peut-être la nuit l'eût-elle enfin rendu au calme et à l'apaisement, si un événement inattendu n'était venu, cette nuit même, le rejeter brusquement dans la plus dramatique des complications.
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