‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 25 sur 58 · L AFFAIRE DE CLAMART · texte numérisé non relu

L AFFAIRE DE CLAMART

Ludovic Malon habitait au n° 6 de la rue de Tournon.

L'appartement qu'il occupait était simple, meublé avec un goût sévère, et tout y avait été sacrifié aux exigences de sa profession.

Le jeune docteur s'était réservé seulement un petit salon dont il avait fait son cabinet de travail et dans le- ' quel il passait une partie de ses nuits.

Le soir, quand il n'avait point de visites à faire, il rentrait à neuf heures, s'installait dans son cabinet, et y restait fort souvent jusqu'à l'aube.

Sa vieille bonne se couchait vers dix heures, et quand, par hasard, quelque visiteur nocturne sonnait à la porte, c'est lui-même qui allait ouvrir.

Mais ces cas étaient fort rares, et depuis cinq ou six ans qu'il habitait cet appartement, c'est à peine si deux ou trois fois il s'était vu dérangé la nuit.

Ce soir- là il rentra un peu plus tard que d'habitude.

Les préoccupations provoquées par la rencontre du matin, l'avaient rejeté dans un passé presque oublié, et le souvenir de la nuit sanglante de Clamart avait pendant de longues heures absorbé son esprit et réveillé sa curiosité.

Il y avait dix années de cela.

Jamais, depuis cette époque, il n'avait entendu parler de ce crime qui un moment avait passionné et épouvante

Paris ; jamais non plus il n'avait revu Héloïse Brochon.

La justice, impuissante devant le mystère de cette sombre aventure, s'était résignée vraisemblablement à abandonner la poursuite des coupables ; ils avaient disparu probablement, sans laisser de traces sur leurs pas, et aucun des agents de la police n'y pensait plus à cette heure.

Mais Héloïse Brochon ! qu'était-elle devenue ?

Enlevée par son hospodar avait-elle été finir sa vie dans ce pays lointain, où elle avait trouvé la fortune et le bonheur ?

Ludovic n'éprouvait pas un bien violent désir de la revoir, mais il eût voulu apprendre d'elle, qui peut-être en savait plus long qu'elle n'en avait dit, quelle part revenait à son amant dans l'aventure.

Il rentra fatigué rue de Tournon.

Dix heures étaient sonnées. Marthe, sa vieille bonne, l'attendait avec impatience.

La lampe était allumée dans son cabinet ; il s'y rendit tout de suite, sans même songer à questionner Marthe sur les incidents de la journée.

— Il n'est venu personne ? demanda-t-il enfin, en se jetant dans son fauteuil.

— Pardon, monsieur, répondit la vieille femme, il n'y a pas une demi-heure qu'un homme est venu vous demander.

— Un malade ?

— Je ne pense pas.

«- Que me voulait-on ?

— C'est à Monsieur que ce.tte personne désirait parler.

— A-t-elle dit son nom ?

— Elle a dit qu'elle reviendrait.',

— Ce soir ?

— Oui, monsieur.

Ludovic Malon regarda l'heure à la pendule.

— 11 est bien tard déjà, répondit-il ; mais enfin, si cotte personne revient, j'irai moi-même la recevoir.

— Monsieur n'a plus besoin de mes services ?

— Non, Marthe; vous pouvez vous retirer.

Marthe sortit sur cette autorisation, et le jeune docteur resta seul.

Les fenêtres de son cabinet donnaient sur cesplendide jardin, que tout le Paris d'alors a connu, et où Victor Considérant donnait des soirées aux abonnés et aux adhérents de la Démocratie pacifique.

Le jeune docteur ouvrit une de ces fenêtres, et alla s'y accouder.

Il faisait une nuit sereine ; un souffle frais et pur courbait doucement les grandes cimes des arbres, et il régnait de toutes parts un calme harmonieux et doux qui rafraîchissait à la fois le cœur et l'esprit.

Ludovic appuya son front dans sa main, et sous la bienfaisante influence de l'atmosphère, il chercha à reprendre possession de lui-même, et à remonter la pente de ce passé au fond duquel il se débattait depuis le matin.

En ce moment, la sonnette de l'appartement se fît entendre.

C'était la visite annoncée par Marthe, et le docteur hésita à aller ouvrir.

Qui cela pouvait-il être ? Un importun sans doute. Il consulta la pendule : il était onze heures, et moitié curieux, moitié contrarié, il finit par se diriger vers la porte.

— M.Ludovic Malon ? demanda la personne devant laquelle il se trouva, dès qu'il eut ouvert.

— C'est moi, monsieur, répondit le docteur.

— Voudriez-vous me faire l'honneur de m'accorder quelques minutes d'entretien ?

— Est-ce une consultation que vous désirez?

— Non, monsieur. Il s'agit de quelque chose de plus grave.

r-^ Cependant...

=^ Et quand vous m^ aurez entendu, je puis m f pr que vous ne regretterez pas de m'avoir reçu

Le jeune docteur examina le visiteur.

C'était un homme de trente-cinq à quarante-cinq ans ; on n'eût pu préciser ; figure banale, mise vulgaire, avec des yeux un peu enfoncés sous l'arcade sourcifière.

Ludovic Malon ne fut que médiocrement satisfait de l'examen.

— Au moins, répliqua-.t-il, ne pouvez-vous me dire le motif de cette visite nocturne ?

— Je vous le dirai, si cette confidence peut seule vous déterminer à me recevoir.

— Monsieur...

— Ah ! je suis loin de me formaliser des mesures de précaution que vous croyez devoir prendre, elles sont fort naturelles, et je les approuve de tous points. Moimême d'ailleurs, avant d'entamer le sujet pour lequel je viens, j'aurai à vous imposer certaines conditions de discrétion sans lesquelles mes confidences resteraient suspendues.

— Des conditions ! fit Ludovic ; à moi !

— Assurément.

— Ma foi ! vous finissez par m'intéresser.

— Je regrette de ne pas avoir commencé par là.

— Voyons donc, monsieur, voyons ces conditions ; j'avoue que je serais curieux de les connaître--

— Rien de plus simple.

Le jeune docteur avait reculé de quelques pas. — Le visiteur était entré dans l'antichambre, la porte restait ouverte.

— La première, reprit l'inconnu, c'est que vous vous engagerez à ne parler à personne au monde de la démarche que je fais en ce moment.

— Et quelle sorte d'engagement m'imposerez-vous?

— Votre parole me suffira.

— Vous êtes bien bon; — après !...

— Après, vous promettrez de ne point chercher à me reconnaître si nous devons nous rencontrer plus tard ; à renoncer à toute investigation ultérieure que la curiosi-

té pourrait vous conseiller; enfin, si, — ce que j'espère, — vous voulez bien m'écouter, et si, après m'avoir entendu, vous consentez à me suivre, vous vous laisserez bander les yeux, pour aller comme pour revenir, et quoi que vous puissiez voir, quoi que vous puissiez entendre, dans le trajet, ou sur les lieux où je vous conduirai, vous jurerez de vous abstenir de toute manifestation, vous engageant dès à présent, à ne faire aucune action, à ne prononcer aucune parole qui pourrait donner, au dehors, le soupçon des choses que vous auriez, vues !

Pendant que son bizarre interlocuteur parlait, le jeune docteur s'était repris à l'examiner de nouveau, et soit qu'il ne l'eût pas bien observé la première fois dans l'ombre de l'escalier, soit qu'un changement se fût opéré dans la personne de l'inconnu, il fut frappé de l'expression de ses traits qui, à n'en pas douter, témoignait d'une sagacité extraordinaire et d'une grande force de volonté.

Toutefois, en dépit de cette modification du premier jugement qu'il avait porté, quand l'inconnu eut fini de parler, il remua la tête en signe de refus.

— Et vous avez cru, dit-il, que je souscrirais à de pareilles conditions ?

— Je n'en ai pas douté un seul instant.

— Eh bien, vous vous êtes trompé, monsieur.

— Je m'obstine à croire que non.

— Mais quelle est donc enfin cette affaire dont vous avez à m'entretenir?

L'inconnu se prit à sourire.

— Il s'agit, répondit-il, d'un drame qui remonte déjà à une dizaine d'années, mais que vous ne pouvez avoir oublié tout à fait puisque vous y avez joué un rôle important.

— L'affaire de Glamart !... interrompit Ludovic avec violence.

— Précisément !... dit l'inconnu.

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