‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 26 sur 58 · VISITE NOCTURNE · texte numérisé non relu

VISITE NOCTURNE

— Clamart ! répéta Ludovic, au bout d'un instant; est-ce de ce crime que vous venez me parler ?

— Oui, monsieur, répondit l'inconnu.

— Il y a, en effet, dix années que ce drame s'est accompli, et jamais que je sache, la justice n'est parvenue à découvrir la trace des coupables.

— C'est vrai...

— Ils se sont enfuis, ils ont disparu.

— Probablement.

— La police a renoncé à les atteindre.

— K'en croyez rien.

— Enfin, personne ne songe plus depuis longtemps à cette sanglante affaire.

— Personne, — excepté moi.

— Vous, monsieur !

— Sans doute.

— Mais qui donc êtes-vous, alors ?

L'inconnu s'inclinaet présenta sa carteàLudovicMalon. Celui-ci y jeta un coup d'œil et son visage prit une expression soudaine de gravité.

— Depuis le jour où cette affaire est venue à la connaissance de la justice, poursuivit l'inconnu, je n'ai pas cessé un jour d'y penser, et malgré les obstacles sans nombre que j'ai rencontrés, j'ai poursuivi obstinément mon but sans renoncer jamais à l'espoir de l'atteindre.

— Voilà un zèle qu'on ne saurait trop louer, dit le jeune docteur.

— Et vous comprenez maintenant, n'est-ce pas, quel intérêt il y a pour moi, pour la justice, pour les honnêtes gens enfin, à ne point compromettre le succès de mon entreprise.

Ludovic sentait une curiosité violente s'emparer de lui. Cette visite, au moins singulière, coïncidant avec ce qui lui était arrivé le matin, réveillait tout à coup tous ses souvenirs, et lui communiquait un ardent désir d'en apprendre davantage.

Il reprit sa lampe, invita le visiteur à le suivre, et l'introduisit dans son cabinet.

Une fois là, il lui indiqua un siège, et quand l'inconnu y eut pris place :

— Une dernière observation, dit-il, un dernier éclaircissement pour la suite de notre entretien. Expliquezmoi, je vous prie, pourquoi c'est aujourd'hui et non pas hier, que vous êtes venu me trouver ? pourquoi, depuis dix années, vous n'avez pas cru opportun de m'interroger? pourquoi enfin, vous qui prétendez n'avoir pas cessé de poursuivre vos investigations, vous avez tant tardé à me demander l'entretien que vous sollicitez à cette heure?

— Je vais répondre à vos questions, répliqua l'inconnu ; seulement, je vous le déclare de la façon la • plus formelle, c'est la seule concession qu'il me soit possible de vous faire, à moins que vous ne vous engagiez sur l'honneur, à observer rigoureusement les conditions dont je vous ai parlé.

— Mais du moment où je vous ai invité à franchir le seuil de ce cabinet, répondit le docteur, c'est que mon

. parti était pris, et que j'étais disposé à faire ce que vous désiriez.

— Alors, c'est bien convenu ?

— Parfaitement.

— Il n'est pas besoin de vous rappeler les termes de l'engagement ?

— C'est inutile.

Paris ; jamais non plus il n'avait revu Héloïse Brochon.

La justice, impuissante devant le mystère de cette sombre aventure, s'était résignée vraisemblablement à abandonner la poursuite des coupables ; ils avaient disparu probablement, sans laisser de traces sur leurs pas, ■ et aucun des agents de la police n'y pensait plus à cette heure.

Mais Héloïse Brochon 1 qu'était-elle devenue ?

Enlevée par son hospodar avait-elle été finir sa vie dans ce pays lointain, où elle avait trouvé la fortune et le bonheur ?

Ludovic n'éprouvait pas un bien violent désir de la revoir, mais il eût voulu apprendre d'elle, qui peut-être en savait plus long qu'elle n'en avait dit, quelle part revenait à son amant dans l'aventure.

Il rentra fatigué rue de Tournon.

Dix heures étaient sonnées. Marthe, sa vieille bonne, l'attendait avec impatience.

La lampe était allumée dans son cabinet ; il s'y rendit tout de suite, sans même songer à questionner Marthe sur les incidents de la journée.

— Il n'est venu personne ? demanda-t-il enfin, en se jetant dans son fauteuil.

*— Pardon, monsieur, répondit la vieille femme, il n'y a pas une demi-heure qu'un homme est venu vous demander.

— Un malade ?

— Je ne pense pas.

— Que me voulait-on ?

— C'est à Monsieur que ce.tte personne désirait parler.

— A-t-elle dit son nom ?

— Elle a dit qu'elle reviendrait.;

— Ce soir ?

— Oui, monsieur.

Ludovic Malon regarda l'heure à la pendule.

— 11 est bien tard déjà, répondit-il ; mais enfin, si cette personne revient, j'irai moi-même la recevoir.

— Monsieur n'a plus besoin de mes services ?

— Non, Marthe; vous pouvez vous retirer.

Marthe sortit sur cette autorisation, et le jeune docteur resta seul.

Les fenêtres de son cabinet donnaient sur ce spiendide jardin, que tout le Paris d'alors a connu, et où Victor Considérant donnait des soirées aux abonnés et aux adhérents de la Démocratie pacifique.

Le jeune docteur ouvrit une de ces fenêtres, et alla s'y accouder.

Il faisait une nuit sereine ; un souffle frais et pur courbait doucement les grandes cimes des arbres, et il régnait de toutes parts un calme harmonieux et doux qui rafraîchissait à la fois le cœur et l'esprit.

Ludovic appuya son front dans sa main, et sous la bienfaisante influence de l'atmosphère, il chercha à reprendre possession de lui-même, et à remonter la pente de ce passé au fond duquel il se débattait depuis le matin.

En ce moment, la sonnette de l'appartement se fît entendre.

C'était la visite annoncée par Marthe, et le docteur hésita à aller ouvrir.

Qui cela pouvait-il être? Un importun sans doute. 11 consulta la pendule : il était onze heures, et moitié curieux, moitié contrarié, il finit par se diriger vers la porte.

— M. Ludovic Malon ? demanda la personne devant laquelle il se trouva, dès qu'il eut ouvert.

— C'est moi, monsieur, répondit le docteur.

— Voudriez-vous me faire l'honneur de m 'accorder quelques minutes d'entretien ?

— Est-ce une consultation que vous désirez?

— Non, monsieur. Il s'agit de quelque chose de plus grave.

=-^ Cependant...

=rr- Et quand vous m'aurez entendu, ^e ^vûs> nqto& *aa*fcper que yous ne regretterez pas dettf aNO\x rarça-

L'inconnu se tut un moment, parut réfléchir et reprit peu après :

— Depuis dix ans, dit-il, je n'ai rien oublié du drame mystérieux auquel vous vous êtes trouvé mêlé, et en dépit du découragement que l'insuccès des premières recherches avait jeté dans l'esprit des autres, j'ai conservé le ferme espoir d'arriver tôt ou tard à la découverte de la vérité. Pour cela, il ne fallait que de la patience et j'en ai à revendre. Ce que j'ai fait pendant ces dix années, vous le saurez bientôt. — J'ai voyagé, je suis allé au Nord, au Midi, aux quatre points cardinaux, flairant une piste, recueillant une parole, attentif à tout ce qui pouvait se rattacher de près ou de loin à l'affaire de Clamart.

Bien que je fusse souvent par monts et par vaux, je revenais de temps à autre prendre langue à Paris, où, chaque fois, je constatais votre présence. Je savais donc que je vous trouverais toujours au moment où j'aurais besoin de votre concours, et je me gardai bien de vous déranger de vos occupations et de vos travaux.

Du reste, la seule personne à laquelle je me fusse intéressé jusqu'alors, était naturellement M lle Héloïse Brochon, dont le départ avec un hospodar, au lendemain du crime, m'avait souvent paru suspect.

— Comme à moi, répondit Ludovic.

— Après tout, cependant, c'était possible,.et l'on a vu des choses plus extraordinaires.

— Sans doute.

— J'ai donc un beau matin pris un train de plaisir pour la Moldavie, et j'y suis resté~pas mal de temps à battre les buissons sans faire lever le moindre lapin.

— Et vous en êtes revenu...

— Bredouille.

— Héloïse Brochon n'avait pas d'hospodar* ou du moins celui qu'elle possédait ne l'avait pas conduite dans son pays ?

— Parfaitement raisonné... • i

— Qu'avez-vous fait alors?...

LA LANTEfcNE ROUGE 163

— J'y ai renoncé. J'étais bien sûr d'ailleurs que si la jeune femme n'avait pas été assassinée elle-même, je la retrouverais quelque jour sur le trottoir de la capitale.

— Et vous l'avez revue ?

— Je ne la connais pas.

— Enfin, vous pensez qu'elle est à Paris?

— J'ai tout lieu de le croire ; mais sur ce point c'est vous qui me renseignerez.

— Gomment ?

— Je vous la montrerai tout à l'heure.

— Où cela ?

— N'oubliez pas que cet entretien a'est en quelque sorte que le prologue de notre nuit. Dans un quart d'heure, nous monterons en voiture ; je vous banderai les yeux et vous vous laisserez conduire, comme c'est convenu.

— Qu'avez-vous encore à m 'apprendre ?

— Un dernier détail qui n'est pas le moins intéressant.

— De quoi voulez-vous parler ? *

— Du cadavre, parbleu !...

— Celui du malheureux que j'ai disséqué !

— Précisément... et je sais où il est.

— Vous !

Le docteur fit un haut le corps.

Tout ce qu'il entendait lui semblait du domaine du rêve ; cette accumulation d'événements commençait à fatiguer outre mesure son attention, et il se demandait si réellement il était bien éveillé.

Mais il n'était pas au bout de ses étonnements.

L'inconnu reprit :

— ' Pendant le cours des premières investigations, dit* - il, et après que l'émotion -soulevée par cette affaire se fût un peu calmée, la police qui continuait infatigablement ses recherches, recueillit un à un tous les membres du malheureux assassiné, et elle put reconst'*" rt " ainsi presque complètement le corps même du dé

— Et c'est là ce que vous voulez me montrer !

Le visiteur s'était levé, et était allé regarder l'heure à la pendule.

— Minuit moins un quart ! dit-il, c'est le moment ; et si vous voulez bien me suivre, une voiture m'attend à la porte, en dix minutes nous serons rendus.

Le jeune docteur s'était levé à son tour, mais au moment de suivre l'inconnu il s'arrêta.

— Je suis à vous, dit-il, mais avant de m'éloigner, je désire que vous m'éclairiez sur un point important que vous n'avez pas touché.

— Lequel? fit l'inconnu.

— Vous m'avez bien dit pourquoi vous n'êtes point venu me trouver jusqu'à présent ; vous ne m'avez pas expliqué pourquoi vous êtes ici à cette heure.

— C'est limpide cependant; je suis venu aujourd'hui, parce que depuis quelque temps je tiens la piste ; parce que nos hommes sont à Paris, qu'un rien peut leur donner le soupçon de la surveillance dont ils sont l'objet, et qu'à tout prix il faut éviter que par faiblesse, par pitié, ou par amour, ils n'échappent au piège où je les attends.

— Que parlez-vous d'amour et de pitié ?

— Oh ! je m'entends.

— Il y a donc une femme dans tout ceci ?

— Il y en a une.

— Quelle étrange histoire !

— Etrange ou non, venez ! nous n'avons plus à nous que quelques minutes : le moindre retard peut tout faire manquer. Hâtez-vous, je vous en supplie.

— Allons ! fit Ludovic surmontant ses derniers scrupules.

Et il descendit.

Il y avait à la porte un splendide carrosse à deux chevaux.

Ils y montèrent.

Une fois qu'ils y eurent pris place, l'inconnu pria Ludovic de vouloir bien se laisser bander les yeux, ce que

le docteur lui accorda de la meilleure grâce du monde.

Maintenant que le premier pas était fait, il avait hâte d'arriver au but.

Son compagnon lui appliqua donc un épais bandeau sur les yeux, et dès que l'opération fut terminée, il passa la tête à la portière, et dit au cocher :

— A l'hôtel!

La voiture partit aussitôt.

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