DANS LES FOSSÉS DE STRASBOURG
Quelques jours s'étaient passés...
Un après-midi, vers six heures, le duc venait de rentrer, quand son valet do chambre se présenta dans son cabinet, et lui demanda s'il voulait bien recevoir Golonna.
— Colonna ! fit le duc surpris ; je le croyais avec Spavento.
— Il était parti, en effet< répondit le valet, mais il est revenu.
— Seul?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, qu'il vienne à l'instant ! Je suis curieux de savoir ce que signifie un retour si précipité.
Le duc avait à peine donné l'ordre d'introduire Colonna, que ce dernier entrait.
En le voyant, Palmarès ne put s'empêcher de faire un mouvement.
Colonna était fort pâle ; son visage paraissait fatigué, un certain désordre se remarquait dans sa toilette.
— Eh bien! dit le duc... que se passe-t-il donc, et quelle est la raison de ce brusque retour ?
— Un malheur ! monseigneur, répondit Colonna.
— Un malheur? Explique-toi. Qu'est-il arrivé... J'attends.
— Ce qui est arrivé, je vais vous le dire, monsieur le duc, poursuivit Colonna, et c'est une aventure si imprévue, qu'en vérité, il y a des moments où je me demande si je ne rêve pas.
— Parle ! parle !
— Voici... Vous vous souvenez que, il y a quelques jours, vous avez ordonné à Spavento d'aller faire un tour à Bade, parce que vous ne vouliez pas qu'il tuât ce petit bonhomme qui m'a volé soixante-dix mille francs chez Mousseline.
— Oh ! volé, fit le duc.
— Enfin ! — je passe et je continue. — Un voyage à Bade, à ce moment de l'année, ne plaisait que de sorte à Spavento, et je lui avais offert de l'accompagner.
— Je sais cela.
— Nous partîmes donc enseirible, bien résolus d'ailleurs à ne pas tarder à revenir.
— Abrège, abrège.
— Ça alla bien jusqu'à Strasbourg. Nous nous y étions arrêtés. Spavento raffole de la choucroute; moi, j'adore le vin du Rhin, et ma foi, nous songions déjà à passer là le temps de notre exil, quand survint l'incident que j'ai à vous raconter.
— Quel incident ?
— Hier matin, vers neuf heures, comme nous sortions de l'hôtel, Spavento et moi, pour aller flâner sur le Breuil, nous nous trouvâmes tout à coup en face du petit monsieur.
— àaymond !
— Lui-même.
— Et qu'allait-ii faire à Strasbourg ?'
— Il nous avait suivis, "ans quel but?
— Voiis allez voir. — ^ C'est Spavento qui le reconnut le premier ; il me donnait le bras, et j'en sentis tous les muscles se contracter dès qu'il l'aperçut ; je cherchai bien à le contenir, mais bah !... il avait trop rongé son frein depuis deux jours, et il n'y eut pas moyen de le raisonner... d'un mouvement énergique, il retira son bras de dessous le mien, et en trois bonds il fut auprès de Raymond.
— Et il l'a insulté, n'est-ce pas? dit le duc avec colère...
— Ce n'est pas tout à fait cela.
— Cependant...
— Dès que Raymond se trouva en présence de Spavento, il laissa échapper un geste de surprise ironique :
— Eh quoi, vraiment, c'est vous ! dit-il, d'un torr sarcastique ; est-il possible que vous me reconnaissiez ? Eh bien... cela me fait plaisir, monsieur Spavento, car après la lettre que le duc m'a remise de votre part, je m'attendais à vous voir m'éviter...
Vous comprenez, monsieur le duc, quelle pouvait être en ce moment l'attitude de Spavento; il devint vert, rouge, blanc, de toutes les couleurs ; les yeux lui sortaient de la tète, il était hideux !
— Ah ça ! s'écria-t-il enfin," avec une fureur aveugle, est-ce donc après moi que vous couriez ?
— La distance ne m'a pas effrayé, comme vous voyez, répondit Raymond.
— Alors vous venez pour vous battre ?
— A moins que vous n'ayez une seconde lettre à m'offrir !
— Per Baccho ! s'écria Spavento dont la figure s'épanouit, ce n'est pas moi qui suis allé le chercher, et ma foi ! le duc en pensera ce qu'il voudra, mais l'occasion est trop belle pour la laisser échapper. — Voyons, quand voulez-vous vous battre, mon petit monsieur?
Le jeune Raymond lui éclata au nez.
— Décidément, vous baissez, monsieur Spavt non dit-il, mais songez-y donc ! le train pour
partir sous peu et si je ne suis pas rendu à la gare dans une heure, je suis exposé à perdre toute une journée.
Spavento tourna vers moi un regard qui voulait dire : Tu entends l je ne le lui fais pas dire l
— Bien ! bien ! répliqua-t-il ; je suis à vous — le temps seulement d'aller prendre des fleurets.
— J'ai les miens, dit alors Raymond ; ils sont dans ma voiture, et si vous voulez bien les accepter —
— Marchons ! répondit Spavento.
Et nous voilà partis !
— A vingt pas, nous trouvâmes la voiture annoncée; un homme occupait déjà une place à l'intérieur. C'est, je crois, l'intendant. Il s'appelle Michel. Nous montâmes l'un après l'autre, et sur l'indication de Spavento, on se dirigea vers la citadelle.
Derrière la forteresse, il y a des fossés très-favorables pour une rencontre ; point d'importuns, ni de curieux, et pour les sentinelles, c'est une distraction.
Nous descendîmes.
Spavento avait examiné les fleurets ; ils étaient tout à fait convenables, et les poignées semblaient faites pour lui.
On choisit le terrain ; les deux adversaires avaient ôté leur habit, et ils ne tardèrent pas à prendre place.
— Ça, dit alors Spavento ^avaht de commencer ; j'espère que ceci est un duel sérieux, et que nous n'allons pas nous arrêter pour une égratignure.
— Si je l'avais cru, répliqua Raymond, je n'aurais pas fait un si long voyage.
— Alors le combat ne cessera?...
— Que lorsque je vous aurai tué !
J'avoue, monsieur le duc, que malgré tout l'intérêt que je portais à Spavento, je commençais à m'intéresser furieusement à son adversaire. A cet âge, avec ce visage si doux, faire preuve de tant de fermeté et de courage, cela n'est pas ordinaire, et je suivais ses mouvements, j'observais ses traits pour surprendre une défaillance ou une forfanterie.
Rien de tout cela.
11 restait calme, élégant, digne, comme si sa vie n'eût pas été en jeu dans cette redoutable partie.
Mais ce fut bien autre chose, quand après le signal d'attaque, je le vis se mettre en garde, et fouetter l'air de son épée impatiente.
Sa physionomie prit alors une expression inattendue; ses sourcils se froncèrent, son œil eut des reflets fauves, ~et la partie supérieure de son corps parut se rassembler, pour ainsi dire, comme s'il se fût préparé à prendre son élan pour fondre sur son adversaire.
Spavento ne s'attendait pas à une pareille attitude ; il comprit qu'il allait avoir affaire à forte partie, et il en fut un moment déconcerté.
Aussi, pendant les premières secondes, il se contenta de jouer du bout de son fleuret avec celui de son adversaire ; il multiplia lentement ses feintes et successivement, dégagea ou engagea sa lame, pour lui donner le change : — mais celui-ci ne bougeait pas plus qu'une statue !
Seulement de temps à autre, d'un geste insensible, presque discret, mais rapide comme l'éclair, il écartait la pointe de Spavento, sans perdre une ligne de sa garde, et loin de se sentir troublé ou [ébloui de ces escarmouches, son regard ferme, impassible et froid continuait de couver son adversaire-
Nous gardions tous un profond silence qui n'était coupé de loin en loin que par le grincement de l'acier.
Pour moi, qui connais Spavento, et qui lui ai servi de second dans plusieurs rencontres, il était manifeste qu'il se passait quelque chose d'inusité en lui. Il était un peu désorienté, et une sourde irritation grondait dans sa poitrine.
— Eh bien ! dit-il enfin avec colère, est-ce que nous allons rester longtemps à nous regarder ainsi ; qu'attenr dez-vous donc, mon petit monsieur, et n'avez-vous pas envie de commencer ?
Le jeune homme ne répondit pas.
Mais une légère contraction crispa le coin de ses terres; sa. main serra fortement la poignée de son épée, et deux éclairs terribles, farouches, sauvages jaillirent à la fois de ses deex prunelles.
— EU alors? fit le doc violemment intéressé.
— Ah î ce que je vis, monseigneur, je ne l'oublierai de ma vie, — la pointe de Raymond se mit alors mollement, et comme avec des mouvements félins, à tourner autour de lépée de Spavento ; à peine la voyait-on évoluer, et le bruit qu'elle faisait en touchant l'acier était doux comme une caresse.
Puis, tout à coup, sans transition, elle passa foudroyante à travers les parades de son adversaire, et aussitôt j'entendis un grand cri, suivi de la plus horrible des imprécations.
— Spavento était touché !
— Oui, monseigneur ; et chose bizarre, inexplicable, fatale peut-être!... Quand après m'ètre précipité au secours de mon malheureux ami qui venait de rouler sur le sol, je déchirai sa chemise pour examiner sa blessure, savez-vous ce que j'ai vu ?
— Quoi donc? quoi?... interrogea le duc anxieux.