‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 28 sur 58 · RÉSOLUTION · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION

— La blessure de Spavento, répondit Golonna, consistait en une simple piqûre qui avait déterminé, audessus du sein gauche, une petite tache rouge à peine perceptible.

Le duc frissonna, et fronça le sourcil.

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Mais cette impression dura une seconde, et presque aussitôt il reprit tout son sang-froid et son impassibilité.

— Et Spavento ? demanda-t-il en relevant le front ; il n'est pas mort, au moins?,

— Peuhl... il n'en vaut guère mieux, répondit Colonna.

— Où est-il ?

— Dans le pavillon qui est au bout du jardin.

— As-tu fait appeler un médecin ?

Malgré la gravité de la situation, Colonna ne put s'empêcher de sourire.

— C'a été ma première pensée, répondit-il ; et j'ai envoyé chercher Benoît. . . mais Spavento ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il s'est répandu en cris désespérés, et a demandé si on voulait se défaire de lui !

Pour éviter un accident, j'ai dû en prendre un autre.

— Qui cela?...

— Un ami d'Hector Beaulieu.

— Ludovic Malon, peut-être !

— C'est cela.

— Et il est auprès de Spavento ?

— Il vient de le quitter.

Le duc parut vivement contrarié de l'incident, et il se hâta d'aller voir par lui-même ce qui s'était passé.

Il descendit donc dans le parc, et gagna d'un pas rapide le pavillon où Spavento avait été déposé.

Sur le seuil de la porte il rencontra Gérôme.

— Gomment va le blessé ? demanda le duc.

— Fort mal, monseigneur, répondit Gérôme.

— Et qu'en pense le médecin ?

Gérôme secoua la tête d'un air singulier.

— Le médecin a dit que ça ne sera rien, répondit-il, mais tout de même, voyez-vous, je crois que l'on a eu tort de l'amener ici.

— Pourquoi cela?

— Vous ne savez donc pas qui il est?

— Qu'importe?

— Maisfc'est celui de Clamart.

— Eh b^en, après?

Et le duc eut un regard devant l'éclat duquel Gérôme fut obligé de baisser les yeux.

— Ce que j'en dis, poursuivit-il humblement, c'est dans l'intérêt de Monsieur le duc.

— Hein!...

— Parce que depuis trois jours j'ai appris bien des choses.

— De quelles choses veux-tu parler?

Gérôme se rapprocha mystérieusement de Palmarès :

— Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, dit-il, de l'hôtel des Champs-Elysées ?

— Celui de la Nubienne.

— Juste !*.. Voilà trois jours que je n'en ai pas quitté les abords.

— Qiie s'y passe-t-il?

— Je vais vous dire : l'autre soir, vers minuit, j'allais quitter mon poste d'observation, quand au moment de m'éloigner mon attention a été attirée par le pas de deux hommes qui se dirigeaient vers l'hôtel... je me rejetai brusquement dans l'angle d'une porte, et j'attendis. Les

N deux hommes venaient de mon côté, et ils devaient passer à quelques pas de moi. Mon instinct ne m'avait du reste pas trompé, et je ne tardai pas à être complètement édifié? le premier qui passa ce futBernhardt, l'intendant, une mauvaise figure, que j'ai certainement vue quelque part. Quant à l'autre, c'était le médecin de Clamart.

— Ludovic !

— Ohî je'ne l'ai vu qu'une fois ; mais on a l'œil américain, et je le reconnaîtrais entre mille.

— Après tout, qu'est-ce que cela prouve? — 11 y avait probablement des malades chez la Nubienne.

— C'est ce que je me suis dit, et j'ai pris des renseignements auprès du concierge — il faut avoir des amis nartout — et celui-là est un ancien avec lequel je me

suis rencontré quelquefois sur les bancs delà correctionnelle.

— Enfin que t'a-t-il appris ?

— Une chose dont je me doutais ; c'est-à-dire, que Tétât sanitaire de l'hôtel était excellent, et qu'il n'y avait pas un malade pour le moment...

— Alors, pourquoi un médecin? Pourquoi surtout celui-ci plutôt qu'un autre ?

— Je me suis adressé les mêmes questions, et moi, voyez-vous, monsieur le duc, si j'ai une qualité, c'est celle-là : quand je ne comprends pas tout de suite, ça m'ostine/ et à tout prix, il faut que je comprenne.

— Qu'as-tu fait?

— J'ai passé la nuit devant la porte de l'hôtel.

— Et à quelle heure Ludovic Malon est-il sorti?

— Il n'est pas sorti du tout.

Le duc haussa les épaules.

— L'hôtel, dit-il, a une seconde porte qui donne sur les Champs-Elysées, et c'est par cette issue... sans doute...

— Pas plus par celle-là que par l'autre ; mes précautions étaient' trop bien prises.

— Quelles précautions?

— J'avais tout simplement brisé dans la* serrure la pointe de mon eustache.

Le duc se tut.

Ce que Gérôme racontait, était certainement trèsgrave, "et la présence de Ludovic dans la demeure de cette femme mystérieuse qu'il appelait la Nubienne, était pour le moins singulière.

— Tes renseignements se bornent là ? dit-il peu après ; tu n'as revu personne, tu n'as rien appris de plus?...

— Rien, monsieur le duc, sinon que le lendemain, quand je revins pour relever la Varlope qui m'avait remplacé, j'ai constaté avec stupéfaction que l'hôtel avait été abandonné.

— Est-ce possible ?

— Portes closes, volets fermés, concierge disparu, pas plus de locataires que dans mon œil ; on ne voit de ces choses-là que dans les féeries.

— Et tu n'as pas eu l'idée de pénétrer dans l'hôtel ?

— Pour quoi faire ?

— Pour t 'assurer par toi-même qu'on n'a rien laissé traîner.

Gérôme fit un mouvement.

— Tiens, c'est une idée ! dit-il... et si j'y avais' pensé...

— C'est une négligence que l'on peut réparer facilement.

— Mais il n'y a plus rien.

— Qui sait!... fit le duc, en devenant songeur, et oubliant que Gérôme Técoutait; l'appartement est désert, mais il n'est pas vide ; on n'en a pas enlevé les meubles, les tentures, ces mille objets qui constituaient la vie intime de la femme qui l'habitait. Qui sait si je ne retrouverai pas là quelque chose de son cœur même et la révélation d'un mystère si obstinément dérobé à tous?

Palmarès secoua la tête avec force.

C'était un homme de résolution prompte, et son parti fut vite pris . . .

— Cette nuit, dit-il brusquement, tu m'accompagneras à l'hôtel.

— Monseigneur...

— Je le veux !

— Et si nous trouvons les portes fermées ?

— Tu les ouvriras...

— Mais nous pouvons être surpris dans notre visite.

— J'en fais mon affaire...

— Alors je n'ai plus d'objection à présenter.

— A minuit, je serai à la porte du parc ; trois coups frappés dans la main serviront de signal et tu auras fait d'ici là le nécessaire pour que je trouve la porte ouverte.

— Soit, monseigneur, je n'ai qu'à obéir, et tout sera jprêt comme vous le désirez.

LA LANTERNE RÛÛGË t*ï5

Et Gérôme s'éloigna pendant que le duc entrait dans le pavillon.

Quoi qu'il pût faire, ce dernier était soucieux ; dans tout ce qui lui arrivait depuis quelques jours, il sentait l'intervention dune force inconnue qui semblait vouloir faire échec à ses desseins.

L'amour de Raymond pour Irène ; son duel avec Spavento ; la visite nocturne de Ludovic Malon à l'hôtel de la Nubienne, tout cela appartenait à un ordre de faits imprévus et nouveaux qui menaçaient les projets qu'il avait formés, et dont il poursuivait implacablement la réalisation.

C'était comme un nuage glissant dans un ciel jusqu'alors serein et calme, et qui projetait son ombre sur la route qu'il suivait.

A tout prix, il fallait faire le jour dans ces ténèbres, et reconquérir la sécurité des jours précédents.

Cependant, Gérôme avait pris la direction de l'hôtel de la Nubienne.

Chemin faisant, il entra chez un marchand de vins pour prendre quelques cordiaux, destinés à le soutenir, si quelque complication se produisait dans la nuit.

Vers onze heures, il atteignit les derrières du parc... L'endroit était absolument désert ; à peine y rencontraiton un passant toutes les demi-heures.

Gérôme connaissait déjà les êtres ; il savait qu'il n'y avait qu'un moyen pour entrer dans le parc, et que ce moyen consistait à escalader le mur de clôture.

En quelques minutes, l'escalade fut opérée.

Puis, une fois dans le parc, il s'orienta, et chercha la porte qu'il s'agissait d'ouvrir...

Il fit quelques pas, et se mit immédiatement à l'œuvre.

Ce ne fut pas long.

La serrure était en fort mauvais état; à l'aide d'une grosse pierre ramassée dans l'une des allées, elle n* j da pas à voler en éclats, et la porte tourna aussit comme d'elle-même, sur ses gonds.

Çérôme poussa un soupir de satisfaction.

— Allons..., dit-il en même temps, voilà qui est bien, et "M. le duc peut venir quand il voudra.

Mais au moment où il achevait ces paroles, une main se posa sur son épaule, et cinq doigts énergiques le saisirent à la cravate.

Le misérable faillit étouffer.

— La Roussel balbutia-t-il d'une voix défaillante.

Et il tourna un regard suppliant vers celui qui venait de l'appréhender si rudement.

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