‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 29 sur 58 · LA MAISON ABANDONNÉE · texte numérisé non relu

LA MAISON ABANDONNÉE

— Si tu dis un mot, tu es mort! dit alors une voix à son oreille.

— Mais vous m'étranglez, voulut répliquer l'infortuné bohème.

— Tais-toi et marche.

— Où me conduisez- vous ?

— Tu le sauras tout à l'heure.

— Ah ! pour une mauvaise affaire, voilà une mauvaise affaire.

Gérôme ne chercha pas à opposer la moindre résistance. Il sentait qu'il était en bonnes mains — dans l'une de ces mains brillait d'ailleurs un revolver dont les canons étaient braqués sur sa poitrine ; il n'avait qu'à se soumettre, et se mit en marche.

Comme il s'éloignait, minuit sonna à l'horloge de Saint-Philippe du Roule...

Malgré lui, il s'arrêta et prêta l'oreille.

Et presque aussitôt, trois coups frappés dans la main retentirent derrière le mur du parc.

C'était le duc qui donnait le signal convenu.

Après avoir frappé les trois coups convenus, Palmarès, qui était loin de se douter de ce qui se passait, attendit quelques minutes que Gérôme vînt lui ouvrir.

Il était persuadé que les choses s'étaient accomplies comme il l'avait prévu, et il se tenait debout devant le mur, prêtant l'oreille aux bruits qu'il pouvait percevoir.

Mais au bout de quelques instants, et comme il n'entendait rien répondre à son appel, l'impatience Je prit, et il se dirigea vers la poile.

Il allait frapper avec force, quand il s'aperçut qu'elle était entre-bâillée.

Il la poussa et elle céda.

Le chemin, était ouvert, et quoiqu'il fût bien un peu surpris de ne point voir le bohème, il pénétra résolument dans le parc.

Un doux rayon de lune éclairait les allées, juste assez pour se guider. La silhouette grise de l'hôtel se profilait dans le fond silencieux et morne, et c'est de ce côté qu'il dirigea ses pas;

A deux ou trois reprises, il s'étonna bien encore de ne pas rencontrer Gérôme ; mais après tout, il n'avait pas besoin de lui pour le moment, et continua de marcher, envoyant au diable l'ivrogne qui l'avait abandonné.

C'est ainsi qu'il atteignit l'hôtel.

Gérôme ne s'était pas trompé sur ce point.

Le bâtiment avait tout l'aspect d'une demeure abandonnée.

Les volets en étaient soigneusement fermés ; les portes du rez-de-chaussée paraissaient hermétiquement closes, et rien ne trahissait la présence d'un locataire quelconque.

Le duc s'en félicita.

Il préférait visiter l'hôtel à son aise, et sans crair** d'être dérangé.

Seulement, il se demandait comment il allait procéder, en l'absence de Gérôme, pour ouvrir les serrures s'il les trouvait fermées. . .

Il venait d'arriver à l'escalier qui conduisait au premier étage, et avait allumé une lanterne sourde dont il s'était muni par excès de précaution.

La porte du vestibule était ouverte, et jusque-là il n'y avait rien de précisément surprenant.

Mais quand il parvint au premier étage, et qu'il vit celle de l'antichambre céder à sa première pression, un vague^oupçon traversa son esprit.

— Oh ! oh ! murmura-t-il ; qu'est-ce donc que cela veut dire... Voilà bien des indices qui trahissent un départ précipité. La Nubienne et son intendant ne seraient-ils tout simplement que des chevaliers d'aventures, mâle i» femelle !

Le duc se prit à sourire, et continua sa visite. De l'antichambre, il passa dans la salle à manger, de la salle à manger, dans le salon, et enfin atteignit la chambre à coucher où une main prodigue semblait avoir assemblé à plaisir toutes les fantaisies, et toutes .les excentricités du luxe moderne.

Le duc s'y arrêta.

Et, pour y mieux voir, il alluma les bougies à moitié consumées dans les candélabres.

C'était vraiment une chose curieuse et rare que l'ameublement de cette chambre à coucher.

Mais quoique le duc fût un fin connaisseur en matière de luxe et d'art, son regard passa rapide et presque indifférent sur tous les détails de ces richesses accumulées ; et dès que les bougies eurent répandu la lumière dans toutes les parties de la chambre, il se dirigea vivement vers un prie-Dieu au-dessus duquel était suspendu un tableau recouvert d'un voile de crêpe noir.

Son œil s'éclaira à cette vue, et un soupir de satisfaction gonfla sa poitrine.

— Quand je le disais, murmura-t-il, c'est là qu'est le

secret. — Voilà le mystère que Ton nous cachait, — et je vais savoir enfin...

En parlant ainsi, il fit quelques pas vers le prie-Dieu, et étendit la main vers le.tableau...

Mais à ce moment, il se retourna, et prêta l'oreille. Etait-ce une illusion, ne se trompait-il pas?... Il avait cru entendre du bruit dans la pièce voisine... Il courut à la porte qu'il secoua avec force. Mais la" porte était fermée, et il ne put parvenir à l'ouvrir. Alors, il revint sur ses pas.

Et de nouveau, il écouta, le corps tendu, retenant son souffle, fermant les yeux pour mieux entendre.

Au bout de quelques instants, il se releva, et se prit à ricaner...

— Ah çà... est-ce que moi aussi, je vais devenir fou I s'écria-t-il ; allons, point de ridicules faiblesses ni de scrupules niais... et sachons enfin...

Pour la seconde fois, il se précipita vers le prie-Dieu, — mais cette fois encore, au moment où sa main fiévreuse allait toucher le voile noir, il s'arrêta et jeta autour de lui un regard effaré.

Les sons d'une harpe venaient de se faire entendre dans la chambre contiguë, et une voix de femme s'était élevée tout à coup au milieu du silence de la nuit.

Et ce qu'elle chantait était une mélodie bizarre que vous ne trouverez cet hiver sur aucun piano de la capitale, et où vous eussiez cherché vainement la passion de Verdi, ou l'esprit d'Auber. C'était plutôt une de ces mélopées alpestres, mélancoliques et douces, avec lesquelles on endort les enfants, et qui font pleurer les vieillards. La voix était pleine et grave, d'une sonorité voilée, dont le charme vous pénétrait jusqu'au fond de l'âme.

Dès les premières notes, le duc s'était dressé, le front pâle, hésitant, troublé, en proie à une angoisse terrible, et il avait pressé ses tempes de ses deux mains glacées. — Oh ! ce chant ! ce chant ! v balbutia-t-il hors de lui.

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Et la voix continuait toujours, et voici les paroles qui parvenaient jusqu'au duc.

Manoli, Manol,

maître Manol!

Assez de ce jeu

Car je vais être mcre.

Manoli, Manol,

Le mur se resserre

El tue mon enfant.

Mon sein souffre et pleure

Des larmes de lait.

Mais Manol se tait El bâtil toujours, Le mur monte encore Et couvre l'épouse Jusqu'à ses chevilles.

Jusqu'à ses genoux, Et jusqu'à ses hanches, El jusqu'à son sein,

Et jusqu'à ses yeux.

Et jusqu'à sa lête.

Si bien qu'aux regards Elle disparaît, Et qu'à peine encore On entend sa voix Gémir dans le mur :

Manoli, Manol, maître Manol, % Le mur se resserre Et ma vie s'éteint !

La voix avait cessé de chanter depuis quelques secons, et le duc demeurait immobile, écoutait toujours, la itrine oppressée, Foeil fixe, les a\)igts crispés à son >nt.

LA LANTERNE ROUGE 18 i

Tout à coup, il revint à lui, proféra une imprécation, et se redressa de toute sa hauteur.

En même temps, un éclair jaillit de son regard ; et se tournant avec un mouvement de fauve vers le tableau mystérieux, il bondit, la main affolée.

Cette fois, rien ne pouvait plus l'arrêter ; d'un geste plein de colère, il déchira et fit voler en morceaux le voile de crêpe, et le tableau apparut dans tout son éclat.

C'était un portrait ! . . .

Au bas, sur le cadre noir, en lettres d'or, on lisait ce nom :

MIRAEL

Le duc recula frappé de surprise.

— Mikaël I dit-il en frissonnant.

Et ses yeux se tournèrent vers la chambre d'où le chant était parti.

— Est-ce possible, est-ce vraisemblable seulement'... balbutia-t-il.

Et il fit quelques pas de ce côté.

Mais à ce moment, la porte s'ouvrit lentement, et une femme parut sur le seuil.

Le duc jeta à sa vue un cri épouvanté...

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