‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 30 sur 58 · DERNIÈRE PRIÈRE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PRIÈRE

— Germaine ! s'écria-t-il, en faisant un pas pour aller à elle.

— Mais il se contint presque aussitôt, et reprit, en un instant, toute sa froideur et toute son impassibilité.

— Oui... c'est moi, Mikaël, répondit la veuve ; et il est surprenant, après tant d'années douloureuses passées loin de vous, que vous ayez pu me reconnaître, ainsi, du premier regard...

Mikaël garda le silence et se tourna à demi vers la porte, comme s'il eût songé à se retirer.

Germaine vit ce mouvement, et elle courut se placer entre la porte et lui.

— Ah! ne me fuyez pas, Mikaël, supplia-t-elle, ne vous éloignez pas sans m'avoir entendue.

— Vous avez donc à me parler?

— Vous le demandez?

— Mais... à quoi bon?

Germaine mit ses deux bras sur sa poitrine.

— Voilà dix années, poursuivit-elle, dix années que je ne vous ai vu, pendant lesquelles vous m'avez crue morte, n'est-ce pas...

— On m'avait dit, en effet, que vous aviez succombé à la douleur de la séparation ; mais je vois avec satisfaction qu'il n'en est rien, et j'ajouterai même que ces dix années ont développé encore cette beauté à laquelle rien, autrefois, n'eût pu être comparé.

Germaine eut un sourire amer.

— Vous raillez ! répondit-elle. Vous avez ce triste courage devant une femme que la vieillesse va atteindre. Ah ! vous êtes toujours le même, Mikaël. Et pourtant si vous saviez...

Elle voulut comprimer son sein et sa bouche. Mais sa poitrine débordait, et les paroles montaient violentes à ses lèvres.

Elle ne put se contenir.

— Tenez, poursuivit-elle, écoutez-moi. Par pitié pour moi, par pitié pour vous, écoutez-moi. Quand je me suis vue seule dans cette ferme de Normandie, où vous m'aviez abandonnée, sans espoir de vous revoir jamais, j'ai senti tout mon cœur se soulever de colère, et à la place . de cet amour profond que je vous avais voué, je n'ai

LA LANTERNE ROtIGE 183

plus trouvé qu'un seul sentiment, qu'un seul désir, la vengeance !

— "Vraiment !

— Oh ! vous ne savez pas ce que peut une femme à laquelle on a déchiré le cœur, comme vous avez déchiré

v le mien. Si vous l'eussiez voulu, Mikaël, j'aurais été votre esclave la plus humble; je vous aurais servi à genoux ; j'aurais donné tout mon sang pour vous épargner une seule larme... Mais vous avez repoussé ce dévouement avec votre froideur de glace, et moi je n'ai plus eu qu'un refuge, le désespoir !

— Eh bien?., fît Mikaël.

— Alors, de même que j'avais vécu de votre amour, je me suis mise à vivre de votre haine. J'ai comprimé les élans de mon être qui voulait vous pardonner encore, j'ai étouffé toutes les voix qui me parlaient de miséricorde, j'ai commencé mon œuvre ténébreuse, et, dans l'ombre, j'ai préparé le châtiment. — Une seule chose m'effrayait encore cependant ; je me disais : tant qu'il me croira vivante, peut-être un remords suprême le pénétrera-t-il ; peut-être, à un moment inattendu, un mot de lui, un regard, une caresse, mon Dieu! viendra briser d'un seul coup la trame que j'aurai mis tant de soin à tisser ; et pour rendre à jamais impossible un pareil retour, j'ai fait répandre le bruit de ma mort, et l'on m'a même inhumée à peu de distance des lieux où j'ai vécu.

Mikaël leva les yeux et arrêta son regard sur Germaine.

— Mais savez-vous que tout cela est fort ingénieux, dit-il d'un ton ironique, et me voilà tout à fait intéressé...

La malheureuse femme mordit ses lèvres jusqu'au sang.

— Mikaël !... Mikaël ! revenez à vous, dit-elle, ne défiez pas Dieu ; ne tentez pas davantage le démon qui me pousse. Quelles paroles faut-il vous dii£ pour toucher votre âme ou pour vous rendre attentif?... mais vous ignorez donc que je connais tout le mystère du H

184 MÉMOIRES D'UN COMMI8SAIRE DE POLICE

Clamait! que depuis dix années je vous enserre comme en un cercïfe fatal qui va chaque jour se rétrécissant, que demain, aujourd'hui peut-être, il ne vous restera plus une seule issue pour en sortir.

— Vous croyez.

— J'en suis sûre.

Mikaël haussa les épaules.

— Et qu'ai-je donc fait, répliqua-t-il, pour avoir à redouter le châtiment dont vous me menacez ?

— Ce qu'il a fait ? — Il le demande ! s'écria Germaine. — Et le baron de Poil ! monsieur le duc, et la belle Nida, Mikaël ! et le prince Karpèles, Marcus le Tzigane !!!

Et à chacun des noms qu'elle prononçait, Germaine, les bras croisés sur son sein, s'avançait vers Mikaël, Je front menaçant et l'œil plein d'éclairs.

Mikaël n'avait fait jusqu'alors aucun mouvement. — Au premier nom, il n'avait pas bougé, — au second, une rougeur légère vint colorer imperceptiblement ses joues ; — mais au troisième, à cette appellation de Marcus le Tzigane, tout son être sembla tressaillir, et un grondement souleva sa poitrine.

— Assez 1 taisez-vous 1 tais-toi ! murmura-t-il, les dents serrées ; et si tu sais comment est morte la fille du prince Karpèles, prends garde que le même sort ne te soit réservé !

Germaine eut un geste de triomphe.

— Ah 1 tu as peur ! dit-elle d'un air de défi ; tu trembles.

— Moi!

— Je t'ai vu pâlir.

Mikaël eut un ricanement farouche.

: — Peut-être, répondit-il d'un ton plus calme ; mais Nida aussi m'a vu pâlir, et elle savait bien que ce n'était pas la peur.

— Qu'est ce donc alors?

— Que t'importe !

— âme endurcie et criminelle, qui pourra sonder jamais tes effroyables abîmes?

Mikaël était devenu tout à coup sombre et taciturne. Sa colère s'était dissipée, mais il restait soucieux et se promenait agité et sinistre à travers la chambre.

Soudain il cessa de marcher.

Il se trouvait à deux pas de la malheureuse femme; il lui prit les mains et les serra avec force.

— Criminel ! dit-il en relevant le dernier mot prononcé par Germaine. Criminel ! Ah ! celui qui pénétrerait au fond de mon âme serait bien surpris des étranges sentiments qu'elle cache dans ses replis. — Oui, j'ai tué le prince Karpèles. — Oui, c'est moi qui ai frappé... la belle Nida, sa fille. C'était par une nuit sombre, nuit faite pour le meurtre. Le vieillard me suppliait pour sa fille ; la fille me demandait grâce pour son père. Et j'ai frappé Nida la première, afin que le vieux Karpèles la vît expirer sous ses yeux.

— Horrible ! horrible! balbutia Germaine.

— Horrible, dis-tu?... et tu oses parler de vengeance! Eh bien, va au petit village de MirzÛ ; informe-toi auprès de ceux qui y vivaient il y a vingt-cinq ans, et demandeleur comment le prince Karpèles traita naguère Marcus le Tzigane !

Et s'ils t'interrogent à leur tour sur ce que je suis devenu, dis-leur que le jour où Marcus s'est fait appeler le duc de Palmarès, il a scellé son cœur, comme on fait d'une tombe de marbre, et qu'il y a enseveli tous les sentiments qu'il avait connus autrefois ; que depuis vingt ans il ne reste plus rien d'humain en lui ; qu'il va à travers la vie, sans jamais se détourner de sa route, brisant tout ce qui lui fait obstacle, énergique, farouche, implacable, ne croyant plus à l'amitié, ne se souvenant plus même d'avoir cru à l'amour.

— Mikaël !

Le duc eut un mouvement d'hésitation. Tout en parlant, son regard avait rencontré celui de Germaine, et une sorte de frémissement^ avait parcouru ses membres.

— Et cependant !... poursuivit-il d'un ton v&^ue et à

m MÉMOIRES D'UN COMMISSAIRE DE POLICE

demi rêveur, une fois — je me rappelle cela; je fus bien près d'être vaincu ! — Elle était belle, dévouée, aimante < comme jamais femme ne le fut en ce monde, et quand t mon regard s'oubliait dans le sien, quand perdues dans le même rêve, nos deux âmes se confondaient en un même sentiment de tendresse et d'abandon... on eût dit | que ma vie allait s'éclairer de lueurs nouvelles et que Dieu ne m'avait pas complètement déshérité.

— Et cette femme. Quelle était cette femme? demanda Germaine en se penchant haletante vers le duc.

— Je ne le sais plus ! répondit celui-ci.

— Ah ! rappelez-vous ! rappelez-vous !

— A quoi bon? tout est fini maintenant. Je suis vieux, moi, et l'amour est le privilège des jeunes.

— Mais à défaut d'amour, Mikaël, n'y a-t-il pas l'amitié — est-ce que le dévouement vieillit; après tant d'orages essuyés ne peut-on trouver enfin un port calme où se réfugier ?

Mikaël eut un geste de dédain.

— Non ! non ! dit-il avec force, je ne veux plus me laisser reprendre aux mensonges de la vie, et j'irai jusqu'au bout avec la même fermeté et la même résolution.

— Ainsi, Aousme repoussez ! fit Germaine accablée; mon dernier appel a été vain ; vous n'aurez pas voulu entendre l'avertissement suprême que je vous apportais.

— Est-ce encore une fois une menace ?

— - Ce sera une prière, si vous le voulez.

— Il est trop tard ! — Je veux rendre aux hommes tout le mal qu'ils m'ont fait, et le bourreau lui-même ne me fera pas reculer.

— C'est votre dernier mot !

Mikaël enveloppa la malheureuse d'un regard sinistre.

— Et toi... toi ! ajouta-t-il avec énergie, si par impossible il te prenait fantaisie de te mettre un jour en travers de ma route et de donner la main à mes ennemis, souviens-toi du prince deKarpèles, et n'oublie jamais le sort de sa fille Nida.

Sur ces mots, il franchit le seuil de Va ^creVe^ dç^ew-

dit rapidement l'escalier, et gagna les Champs-Elysées.

Il était près de trois heures du matin quand il rentra à son hôtel.

Gomme il allait se jeter sur son lit, son valet de chambre vint lui remettre une lettre que Ton avait apportée dans la soirée.

Le duc s'empressa de rouvrir.

Elle était ainsi conçue :

« Jeu part. Gé vus rhoder dé movais phigurs otoure de l'autel — une surtout — jeu teu dire pourcoi. Jeu vé a onbour ou tu pourra mécrir.

« Jeu neu cigne paz. »

La lettre ne portait aucune signature — mais l'orthographe suffisait.

Le duc l'approcha de la bougie, et il ne la rejeta dans le foyer que lorsqu'elle fut entièrement consumée.

Page 1