‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 4 sur 58 · CHEZ LE PROCUREUR DU ROI · texte numérisé non relu

CHEZ LE PROCUREUR DU ROI

L'huissier avait disparu : il revint au bout de vingt secondes, annoncer au jeune étudiant que M. le procureur du roi l'attendait....

Ludovic Malon était un beau garçon, ainsi que nous l'avons dit : grand-, la taille bien prise, l'œil bien ouvert, le front particulièrement intelligent.

Au premier aspect, on sentait que l'on avait affaire à une nature d'exception, untle ces hommes rares dont la place est marquée d'avance dans la vie, et qui doivent infailliblement arriver, à moins que la mort ou

quelque catastrophe imprévue ne vienne les arrêter en chemin.

Ludovic salua le procureur du roi et attendit.

Le magistrat l'avait déjà examiné, et il était satisfait de sa première impression.

— Vous êtes M. Malon? dit-il presque aussitôt.

— Oui, monsieur, répondit Ludovic.

— Étudiant en médecine... demeurant rue Racine.

— C'est cela même.

— Vous avez appris sans doute les événements qui se sont accomplis dans Paris depuis quelques jours, et Ton a dû vous dire les inquiétudes que nous avons un moment conçues sur votre compte.

Ludovic s'inclina.

— En effet, monsieur..., répondit-il, on m'a tout dit, et j'ai cru de mon devoir de ne pas perdre une minute.

— Pour ne point laisser à la police le temps d'égarer ses recherches sur une fausse piste ?

— Mieux que cela, monsieur.... pour faire à la justice le récit des événemeuts terribles auxquels je viens de me trouver mêlé....

— Qu'est-ce à dire ? fit le procureur du roi surpris.

— C'estrà-dire qu'à défaut de l'assassin, je puis du moins vous désigner celui qui a mutilé l'une des victimes....

— Vous le connaissez !

— Sans doute.

— Ah! son nom, alors.... son nom.

— Je viens de vous remettre sa carte !

— Vous ! c'est vous !

— Moi-même....

Le procureur du roi fit un mouvement, et son regard plongea dans celui de l'étudiant.

— Voilà un étrange aveu..., dit-il au bout d'un instant, et j'espère que vous allez m'expliquer....

— Je ne suis pas venu dans un autre but, répondit Ludovic, et je suis, prêt à vous raconter mon aventure dans tous ses détails.

— Je vous écoute, monsieur. Prenez place sur ce fauteuil..., et dites-moi toute la vérité.

L'étudiant s'assit, ainsi qu'il y était invité, et commença en ces termes ;

— Les renseignements que l'on vous a fournis sur moi, dit-il, ont dû vous apprendre que je donne la plus grande partie de mon temps à l'étude, et que je me laisse rarement détourner de mes travaux par les distractions qui séduisent tous les jeunes gens de mon âge.

— Nous savons cela, fit le procureur du roi.

— J'habite rue Racine, et une fois par semaine seulement, j'y recevais une jeune femme du nom d'Héloïse Brochon, qui demeure elle-même rue de La Bruyère, 22....

— Ignoriez-vous que cette femme eût un amant, fort riche, qui pourvoyait à ses dépenses ?

— Je l'ignorais....

— Cependant, vous saviez que la nommée Héloïse Brochon, n'avait aucune ressource personnelle,

— Je le savais, monsieur, et plus d'une fois j'ai formé le dessein de rompre une liaison qui pouvait paraître indigne de moi..,.

— Vous ne l'avez pas fait.

— La jeune femme m'aimait sincèrement, monsieur, et je n'en ai pas eu le courage.

— Continuez.

— Il y a quinze jours environ, Héloïse m'apprit enfin qu'elle allait être libre, et me supplia de lui consacrer une ou deux semaines que nous irions passer dans une petite habitation qu'elle avait louée près des bois de Glamart.

— Vous avez accepté l'offre qui vous était faite....

— Oui, monsieur.

— Quand êtes-vous parti ?

— Il y a quelques jours.

— Avec votre maîtresse ?

— Non, monsieur, je suis parti seul, le matin, aveq

mes livres, ma pharmacie de voyage, et tous mes instruments de chirurgie. Le procureur du roi eut un regard étonné.

— Vos instruments de chirurgie!... répéta-t-il.... Je comprends vos livres.... à la rigueur j'admets votre pharmacie... mais...

Ludovic sourit.

— C'est ma manie.... répondit-il simplement. Je suis très-amoureux de mon art, et tous les milieux, comme tous les sujets, me sont bons pour mes expériences....

— Soit, poursuivons. Ainsi Héloïse Brochon ne vous accompagnait pas.

— Elle n'est arrivée que dans la soirée.

— N'avait-elle pas avec elle quelque servante ?

— Elle n'avait personne. Le lendemain, une fille du village devait venir pour nous tenir lieu de bonne.

— Et vint-elle, en effet, le lendemain?

— Elle n'en eut pas le temps.

— Comment cela?...

Ludovic pressa son front de ses deux mains, comme pour rassembler énergiquement ses souvenirs. Puis il reprit :

— C'est vers sept heures, dit-il, qu'Héloïse arriva à l'habitation. Elle apportait avec quelques viandes froides, des fruits et du vin. Elle s'occupa immédiatement de dresser le couvert. Je mourais de faim. Elle aussi. Nous nous mîmes à table, et les premières heures s'écoulèrent en bavardages de toutes sortes. Elle était fort gaie, paraissait heureuse, et rien ne pouvait nous inspirer le soupçon d'une catastrophe quelconque.

— Que se passa-t-il donc ? demanda le magistrat.

— 11 était dix heures.... peut-être onze.... je ne saurais préciser.... quand tout à coup on agita avec force la cloche de la porte d'entrée. — Héloïse et moi, nous nous regardâmes avec étonnement. Nous n'attendions personne, à cette heure, et cet incident était bien fait pour nous inquiéter. Cependant, je me levai, et j'allais me diriger vers la porte, quand la jeune femme, toute

troublée, mais redevenue tout à coup courageuse et résolue, se précipita au dehors avant que je pusse l'en empêcher, et disparut dans la petite cour d'entrée. — Elle n'avait pas fait cinquante pas, que j'entendis un cri de détresse, et que je vis se dresser devant moi deux hommes, le visage couvert d'une épaisse couche de suie.

Ludovic s'arrêta un moment pour respirer.... Depuis qu'il avait commencé ce récit, son regard était resté fixé au parquet, comme s'il eût craint que la moindre distraction ne déterminât une lacune dans ses souvenirs.

Le procureur du roi, visiblement intrigué, n'avait de son côté prononcé aucune parole, et il écoutait avec un intérêt évident.

L'étudiant poursuivit :

— L'un des deux hommes était de taille moyenne, mais sa démarche et son attitude annonçaient le maître.... L'autre, au contraire, était une espèce de colosse, aux larges et robustes épaules, et il me parut d'une soumission et d'une obséquiosité.... qui trahissaient l'habitude de la domesticité.

D'un geste, le maître m'invita à rentrer dans l'habitation, pendant que de l'autre il ordonnait à son compagnon de veiller au dehors.

Quelques instants après je me trouvais seul avec le mystérieux personnage.

— Monsieur, me dit-il alors, n'ayez aucune crainte de nous ; nous sommes obligés de prendre certaines précautions pour, prévenir une surprise ou une indiscrétion.... Mais je vous engage ma parole d'honneur qu'il ne vous sera fait aucun mal, si vous consentez à nous rendre le service que nous sommes venus vous demander.

— De quel service s'agit-il? demandai-je un peu surpria du ton de mon interlocuteur.

— Vous le saurez tout à l'heure^ me répondit-il.

— Mais qu'avez- vous fait de la jeun efemme qui était avec moi ?

— Soyez sans inquiétude à son égard.... un de mes hommes est allé l'enfermer dans la cave, et elle en sera quitte pour la peur.

11 y eut un silence.

L'homme avait fait un signe à celui qui gardait la porte. Celui-ci s'était empressé de disparaître, et un moment plus tard il revint, portant sur ses épaules énormes un objet dont la forme se dessinait vaguement sous le drap blanc dont il était enveloppé.

Un frisson me pénétra les chairs avec le vague soupçon de la vérité.

Mais je n'eus pas longtemps à douter, car après avoir déposé son fardeau sur le parquet, le colosse le débarrassa brusquement de son enveloppe, et je me trouvai en face d'un cadavre auquel la tête manquait.

Je ne pus pas retenir un cri d'horreur.

— C'est un épouvantable cauchemar !... m'écriai-je, en me tournant vers le maître. Pourquoi êtes-vous venu ici, monsieur?... que voulez- vous de moi?... répondez!...

— Je veux que vous fassiez cinq parts de ce cadavre.... répondit mon interlocuteur.

— Mais.... c'est horrible.... vous n'y pensez pas....

— Ne perdons pas de temps en paroles inutiles. On m'a dit que vous étiez fort habile dans votre art, et c'est pour cette raison que je me suis adressé à vous.

— Et vous avez cru que je consentirais....

— Je le crois encore.

— Jamais je ne me prêterai à une pareille profanation.

— Soit I mais je sais le moyen de rendre faciles les choses qui semblent, à première vue, présenter le plus de difficultés.

— Et quel est ce moyen ?

Pour toute réponse, mon interlocuteur tira un revolver de sa ceinture, et en dirigea le canon sur ma poitrine.

Instinctivement, je fis quelques pas en arrière.

Et mon interlocuteur haussa les épaules.

— Voyons, me dit-il aussitôt, vous êtes un homme intelligent et sensé..., et il doit être facile de vous faire entendre raison.... Pourquoi me refuseriez-vous ce que je vous demande, et quel scrupule naïf pourrait vous arrêter. L'homme qui est là est bien mort, n'est-ce pas.... rien ne saurait le rendre à la vie..... Qu'importe donc qu'il sorte d'ici entier ou mutilé, quand surtout votre vie même dépend de la résolution que vous allez prendre ?

Ce que disait cet homme était très-juste au fond, et quelque horreur qu'il m'inspirât, j'étais forcé de reconnaître qu'il avait raison.

Et puis, faut-il tout dire, monsieur? cette aventure commençait à piquer singulièrement ma curiosité ; il y avait là un mystère qui m'attirait impérieusement, et j'en étais arrivé à penser que peut-être un heureux hasard de dissection pouvait me mettre sur la trace de quelque révélation importante.

Je me sentais donc à peu près gagné.... Mais, dans l'intérêt même de mes observations ultérieures, il me plut de ne pas céder tout de suite.

— Ce que vous dites est vrai, monsieur, répondis-je après quelques secondes d'hésitation. Mais en retour, vous trouverez bien naturel que j'hésite, quand il ne s'agit de rien moins que d'égarer la justice et de soustraire à ses investigations les preuves d'un crime épouvantable....

L'homme se prit à ricaner.

Oh ! ce ricanement ! je vivrais cent ans, que je ne parviendrais pas à l'oublier.

— Monsieur, me dit cet homme, je vois que vous êtes préoccupé surtout par l'espèce de complicité que vous allez accepter, en me prêtant votre concours dans la circonstance présente. — Je suis trop heureux de pouvoir vous rassurer à ce sujet. — Il y a un crime, en effet, il serait puéril de chercher à le nier... Mais ce crime n'intéresse à aucun titre la justice française, et vous ifavrz

^*en à redouter des recherches futures.

— Cependant.... objectai-je.

— Vous avez assez de littérature pour vous rappeler le conte du mandarin... A peu de chose près, c'est le conte mis en action... du moins en ce qui vous touche. J'ajouterai que le crime est le fait d'une association puissante, qui ne recule devant aucune responsabilité, si terrible qu'elle soit, et qui saurait vous protéger, si vous étiez menacé, comme elle saurait vous punir si vous refusiez de la servir quand elle a besoin de vous...

Mon interlocuteur se tut alors pendant quelques secondes... son regard alla successivement du cadavre au colosse qui l'avait apporté, et il le tourna enfin de mon côté, en même temps que son doigt impérieux me désignait la victime.

— Du reste, ajouta-t-il d'un ton brusque, en voilà assez maintenant.... Vous savez ce que je désire et vous avez vos instruments de chirurgie... Commencez donc, je vous prie... et faites vite... car il me reste peu de temps à vous accorder.

Alors, il tira de sa poche un magnifique porte-cigares en cuir de Russie, prit un londrès qu'il alluma, et pendant que je préparais mes outils, il se mit à lancer vers le plafond quelques bouffées d'odorante fumée.

Moi, je m'étais mis à l'œuvre, et mon - scalpel avait à peine touché les chairs du cadavre, qu'oubliant la scène qui venait de se passer, et l'horreur qu'elle m'avait inspirée, je commençai ma sinistre besogne avec la même lucidité d'esprit, la même sûreté de main que si je m'étais trouvé à ma table d'amphithéâtre, devant un sujet d'hôpital.

Toutefois, je recueillais avec soin toutes les observations qui me semblaient de nature à satisfaire ma curiosité.

Le corps que j'avais sous les yeux était évidemment celui d'un vieillard. — Il y avait quelques heures au plus qu'il était mort, et il eût été difficile d'affirmer que sa mort fût le résultat d'un crime.

Aucune trace de violence.... aucune contraction,

la poitrine paraissait en bon état... à peine remarquaiton au bout des ongles une coloration visible, mais dont la nuance était impossible à déterminer à la lueur de la lampe.

J'opérai l'amputation des deux jambes en moins de dix minutes. Celle des deux bras ne demanda guère plus de temps, et j'allais enfin me relever lorsque la lumière vint à tomber en plein sur une partie du tronc qui jusque-là était restée dans l'ombre.

Je ne pus m'empècher de faire un mouvement qui fut rapidement saisi au passage par mon interlocuteur.

— Eh bien, qu'avez-vous donc? demanda-t-il avec son éternel ricanement.

— Moi, rien ! balbutiai-je, un peu interdit.

— Ne cherchez pas à me tromper.... Vous avez vu cette petite tache noire, là, au-dessous du sein gauche, une piqûre d'aiguille, n'est-ce pas ; et vous en savez maintenant aussi long que nous.

— Mais, monsieur....

— Bah ! à quoi bon dissimuler? il ne me déplaît pas que vous connaissiez mon secret. Je pars, vous ne me reverrez jamais. Je n'ai donc rien à craindre pour l'avenir. Quant au présent, mes mesures sont prises. Vous allez rester enfermé ici ; dans trois jours, à la même heure, quelqu'un viendra vous rendre à la liberté. Seulement, soyez discret avec celui qui vous délivrera, car à la moindre question il est homme à vous faire un mauvais parti.

Il n'y avait rien à répliquer à ces paroles, et je me laissai faire.

On m'enferma dans une chambre noire du premier étage, avec des vivres en quantité suffisante pour la durée de ma détention, et j'y passai trois jours qui me parurent bien longs.

— Et quand vous a-t-on délivré ? demanda le procureur du roi.

— Cette nuit...

- Mais la jeune femme... Héloïse Brochon?

— Héloïse ! répéta Ludovic avec un sourire, en effet, j'y avais beaucoup pensé pendant ma captivité... Mais ce n'était pas la peine.

— Comment?

— Héloïse, voyez-vous, monsieur, c'est la note gaie de cette aventure... Moi, je croyais la trouver morte de froid... ou de peur... ou encore, de faim... Éh bien, quand, à peine délivré, je me précipitai vers la cave où j'étais en droit de la supposer cachée, je m'aperçus avec stupéfaction que la porte en était ouverte, et que la prisonnière avait pris la fuite.

— Mais vous vous êtes rendu rue-de La Bruyère ?

— C'était mon devoir, et je n'y ai pas failli. Seulement, c'est là que m'attendait la plus cruelle et, en même temps, la plus grotesque des déceptions.

— Expliquez-vous.

— Rue de La Bruyère, il me fut impossible d'obtenir aucun renseignement sur son compte, et. j'allais rentrer chez moi assez inquiet, quand enfin le concierge me remit une lettre de Y infidèle t

— Que voulez-vous dire?

— Que mon malheur était . complet, et qu'Héloïse m'annonçait son départ avec un autre.

— Et vous avez conservé cette lettre?

— Sans doute.

— Quelle date porte-t-elle?

— Aucune.

— Où a-t-elle été mise à la poste?

— Elle n'est frappée d'aucun timbre.

— Voulez-vous me la confier?

Ludovic hésita quelques secondes.

— Pardon... monsieur, dit-il au bout d'un instant, mais cette lettre est écrite avec un tel dédain de l'orthographe... qu'en vérité...

— Donnez... donnez... insista le magistrat... c'est le sens seulement qui doit nous préoccuper.

Et prenant la lettre que l'étudiant lui tendit, il lut ce qui suit :

« Tu ce mon p'tit n'fot pas man vouloire mon os pot d'art manleive et jeu te cuite mais jeu taime et neu toublierez jammais.

«Ton

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