MARCUS
Pour la rapidité de ce récit, nous avons dû laisser dans l'ombre certaines parties de notre drame, nous réservant de revenir sur nos pas et de faire graduellement la lumière sur tous les points qui auraient pu rester obscurs.
Que le lecteur nous permette donc la courte disgression qui va suivre, et dans laquelle nous n'entrons que pour éclairer tout à fait les dernières scènes que nous venons de raconter.
Avant Tannée 1830, les Tziganes qui habitaient la Valachie étaient traités comme esclaves, et, à quelques rares exceptions près, nul d'entre eux ne s'était élevé à l'aspiration d'un meilleur état social.
Race étrange, d'ailleurs, mélange bizarre de tribus dispersées et de basses castes de l'Inde, que l'on ne retrouvait plus guère à cette époque que sur les rives du Sind, à Bucharest, au Malabar et en Syrie.
Ni le temps, ni la misère, ni l'esclavage n'avaient pu détruire complètement leur langue, leur croyance ni leurs traits indous, et ils avaient passé près des civilisations modernes sans se résigner au croisement.
Ils sont bruns de peau, d'un brun foncé, bistré ou olivâtre — quelques-uns sont presque noirs ; d'autres ont la pâleur mate des races caucasiennes.
La plupart, dit un auteur contemporain, sont sveltes, bien pris, souples et agiles ; leur visage est ovale, leurs yeux noirs, grands et bien fendus, et ombragés de longs cils qui versent sur leur visage une teinte de mélancolie. Ils ont le nez presque grec, les lèvres minces et vermeilles, les dents blanches et bien rangées, les mains et les pieds petits, les cheveux noirs et épais, durs et mats, longs et droits, mais souvent aussi, bouclés comme ceux de Paris ou d'Ascagne.
En Moldavie et en Valachie, leur nombre atteignait près de trois cent mille.
Avant 1830, ils étaient esclaves ; mais vers cette époque le parti libéral de Valachie posa la question de leur affranchissement, et quelques riches propriétaires donnèrent l'exemple à l'aristocratie.
En 1834, le patriote Campiniano affranchit les Tziganes ; les frères Golesco en firent autant pour les leurs, et ce fut un élan qui gagna de proche en proche et s'étendit sur toute l'étendue des deux principautés.
Malheureusement la vieille aristocratie des boyards ne montra pas les mêmes dispositions généreuses ; plusieurs même cherchèrent un prétexte pour persécuter leurs esclaves, et l'on cite, à ce propos, un parvenu de la veille, créature de la Russie, qui fit vendre en détail, aux enchères publiques, les nombreux serfs qu'il avait gagnés par son dévouement à l'oppresseur de son pays.
Le prince Karpèles habitait alors, dans les environs de Giurgevo, un de ces vieux burgs du moyen âge qui restent encore debout et menaçants sur le versant de montagnes inaccessibles, comme les sentinelles du passé gue le présent aurait oublié de relevé*.
Le prince était, pour ainsi dire, la dernière incarnation du despostime russe ou turc; il ne pouvait admettre — ne l'ayant jamais compris — qu'un Tzigane fût un homme comme lui, et il traitait les malheureuses tribus qui vivaient sur ses terres, comme de véritables bêtes de somme.
La cruauté du prince était connue dans toute la principauté, et la haine qu'il avait soulevée dans le cœur de ses esclaves eût amené peut-être depuis longtemps quelque révolte terrible, si, à côté du vieillard implacable, Dieu n'avait placé un de ses plus beaux anges, en la personne de Nida, la fille de Kar pèles.
Nida avait seize ans à cette époque, et c'était bien la plus délicieuse créature qui fût au monde.
Elle avait de beaux cheveux blonds qui encadraient son front charmant ; ses lèvres étaient pures et fraîches comme la fleur de l'yèble, et ses yeux avaient la douceur confiante et timide de la gazelle.
Tout le monde l'adorait autour du burg, et le prince avait pour elle cet amour naïf et profond que les vieillards portent aux enfants. *
Le vieux boyard eût mieux aimé un fils, sans doute; mais dans la solitude où il vivait, dans les ténèbres qu'il voyait chaque jour monter davantage jusqu'à lui, Nida apparaissait comme une vision céleste, et les quelques bonnes œuvres qu'il avait pu faire dans les dernières années étaient certainement dues à l'influence de la gracieuse enfant.
Un jour donc, le prince Karpèles traversait avec sa fille la grande place de Giurgevo, quand tout à coup Nida pâlit affreusement et jeta un cri effaré.
— Qu'y a-t-il? demanda le boyard, d'un ton farouche, en cherchant ce qui avait pu provoquer cette émotion chez son enfant.
— Là ! regardez ! là ! répondit Nida, le sein ému et la voix troublée. Ne voyez-vous pas ces malLeureùx que l 'on va vendre ?
— Ce sont les Tziganes de Davila.
— mon père !
— Qu'as-tu donc ?
— Ces malheureux vont tomber peut être en des mains cruelles.
— Et tu voudrais en racheter quelques-uns, n'est-ce pas? fît le prince en souriant.
— Ah! vous êtes bon... mon père.
Le prince fît signe à son intendant d'approcher, et après lui avoir donné l'ordre d'aller choisir quelques Tziganes parmi les groupes qu'il lui désigna, il se rejeta dans le fond de sa voiture qui s'éloigna au trot rapide des chevaux..
Le soir, quand ils arrivèrent au burg, l'intendant présenta à sa jeune maîtresse les trois esclaves qu'il lui avait achetés.
Il y avait un vieillard, une enfant de dix ans et un jaune homme de vingt.
Nïda fut surtout frappée des traits de ce dernier, de l'élégance de sa taille, et de l'éclat de son regard.
— Basile ! dit-elle à l'intendant, faites, je vous prie, approcher ce jeune homme, je désire l'interroger.
Et avant que Basile eût transmis cet ordre, le Tzigane dont on venait de parler s'était approché de la jeune fille, devant laquelle il s'inclina avec une soumission sans obséquiosité.
Nida le regarda avec surprise.
— Tous entendez donc notre langue ? demanda-t-elle vivement.
— J'ai beaucoup voyagé, répondit simplement le jeune homme.
— Quel est votre nom?
— Marcus.
— Vous êtes de ce pays...
— Je suis né libre dans un pays qui est plus près du soleil. Mais ma tribu a reçu un jour l'ordre de se mettre en route et de venir camper sur les bords du Danube ; moi j'ai suivi ma tribu.
— Ce vieillard que j'ai vu tout à l'heure est votre père sans doute?
— Mon père était le chef. Il est mort, et c'est moi qui lui ai succédé.
— A votre âge... Si jeune !
Marcus montra ses dents blanches dans un sourire d'une singulière expression. Mais il garda le silence.
— Vous savez, reprit Nida au bout d'un instant, que mon père vous a acheté, et que désormais vous lui appartenez.
— Qu'importe à l'esclave le nom de son maître !
— Vous vivrez ici près de nous, et j'espère que vous n'aurez pas à vous plaindre de votre sort.
— Si c'est le prince qui ordonne, nous serons soumis ; si c'est sa fille qui commande, je serai dévoué !
Et le jeune Tzigane accompagna ses paroles d'un regard dont Nida ne put soutenir l'éclat.
Elle fît un geste à l'intendant et celui-ci s'empressa de conduire les nouveaux serfs du burg aux logements qu'ils devaient occuper.
Quant à Nida, elle rentra mélancolique et triste dans sa chambre, et passa une partie de la nuit à sa fenêtre.
Le lendemain, quand elle alla présenter son front aux baisers de son père, elle était bien pâle et ses traits étaient bien fatigués.
Pour se distraire, elle voulut se rendre sur les bords du Danube. C'était, en temps ordinaire, sa promenade favorite, mais ce jour-là, on eût dit que rien ne l'intéressait plus ; car elle rentra de bonne heure au burg et s'empressa de monter sur une plate-forme, d'où l'on découvrait tout le cours du Danube.
Elle y trouva l'enfant qui, depuis la veille, était son esclave.
On lui avait fait à la hâte un habillement valaque, et sous ce costume pittoresque elle avait réellement bon air. Elle-même ne pouvaît^è défendre d'un certain mouvement d'orgueil, en se voyant si bien parée et si belle.
Nida la fît asseoir près d'elle, et se mit à l'interroger.
— On m'a appris que tu t'appelais Angelesca, dit-elle, et que tu étais orpheline de père et de mère... est-ce vrai?
— C'est vrai ! répondit l'enfant en levant vers sa maîtresse ses beaux yeux noirs. Ma mère est morte et son âme s'est envolée dans le corps de l'oiseau sacré. Quant à mon père, je ne l'ai pas connu, qt l'on m'a dit ' qu'il a été tué dans un combat.
— Depuis le jour où tu es restée seule au monde, qui a pris soin de toi ?
— Marcus...
— Est-il vrai qu'il soit votre chef?
— Marcus l'a dit, et le mensonge n'a jamais souillé sa lèvre !
— Mais pourquoi les hommes de ta tribu ont-ils choisi un chef si jeune?
— Parce qu'il est le plus brave, le plus redouté «t le plus aimé.
— Je vois que tu lui es bien dévouée.
— Moi ! fit l'enfant, en joignant les mains — si je ne l'aimais pas, je serais bien ingrate! — et puis, vous ne l'avez pas regardé, vous, ma belle maîtresse — un esclave, ce n'est pas un homme pour vous — mais pour les filles de notre tribu, voyez-vous, il n'y a pas au monde de visage plus mâle que le sien, de sourire plus doux, de regard plus beau!... et même, je puis ajouter...
L'enfant ne continua pas... et la parole s'arrêta glacée sur ses lèvres.
— Eh bien, tu te tais ! dit Nida.
— Il est là, murmura l'enfant.
— Qui cela?
— Marcus ! et il m'a commandé le silence.
La jeune fille se retourna presque effrayée, et aperçut, en effet, le jeune homme qui se tenait debout à quelque distance.
— Gomment ! dit-elle avec une vivacité pleine de dépit, vous vous permettez, devant moi, d'imposer silence à cette enfant !
Mais au lieu de répondre, le Tzigane fit un nouveau signe à Angelesca, qui disparut, et il resta seul avec la fille du prince Karpèles.
M1KAEL.
Nida eut un moment d'hésitation, — presque de peur, — mais elle xéfléchit bien vite qu'elle était entourée de serviteurs fidèles, qu'elle n'avait qu'à appeler pour qu'on vînt à son secours, et elle rit elle-même bientôt de sa frayeur.
Toutefois, restait l'acte étrange dont Marcus venait de se rendre coupable, et elle voulut en avoir au plus tôt l'explication.
— Que signifie tout ceci? dit-elle d'un ton au fond duquel vibrait un commencement d'irritation, et voulezvous me faire repentir déjà de la bonté que j'étais disposée à vous témoigner ?
— Pardonnez-moi, madame, répondit humblement le Tzigane en baissant le front, mais si j'ai agi comme je l'ai fait, c'est que je désirais vous parler.
— A moi !
— A vous, seule, loin de tout témoin.
— Et qu'ayez-vous à me dire !
— J'ai une prière à vous adresser.
— Laquelle ?
Le jeune homme fit quelques pas, et s'approcha de Nida à la toucher.
— Ecoutez-moi, dit-il alors, écoutez-moi sans colère ; les anges doivent avoir un peu de la bonté de Dieu, et vous m'êtes apparue comme un ange, dans cet enfer de la vie. Ecoutez-moi..., je suis malheurraxA
— Mais !
— Ce que j'ai souffert déjà, nul ne le sait au monde, et moi seul ai pu sonder l'abîme qui est dans mon cœur; la vie que je mène est odieuse ; chaque fois que mon orgueil se révolte, et que je veux relever mon front d'homme, je sens le joug de l'esclavage qui pèse sur mes épaules, — tout à l'heure, je suis monté sur cette plateforme, j'ai mesuré la distance qui sépare ce parapet du gouffre qu'il domine, et une folle envie m'a pris de m'y précipiter. A qpoi bon prolonger plus longtemps une existence misérable, vouée éternellement à la honte et à l'infamie? La mort est un refuge ; c'est l'oubli, le repos, le néant ! — mais au moment où j'allais accomplir mon sinistre projet, je vous ai vue passer, et le désordre de mon esprit s'est calmé comme par enchantement.
— Mais je ne puis qu'adoucir le triste sort auquel vous êtes condamné.
— Vous pouvez faire de moi un homme.
— Comment?
— En me rendant la liberté.
— Y songez-vous?
— Le prince adore sa fille ; il ne repousserait pas la prière qu'elle lui adresserait.
— Le prince, mon père, est engagé envers les hommes de sa race ; il a refusé, jusqu'à ce jour, d'affranchir ses esclaves ; en faisant ce que vous demandez, il donnerait raison à ses ennemis ; et il ne le fera pas.
— Ainsi vous ne voulez pas même tenter de le gagner, dit le jeune homme en faisant un pas vers l'abîme.
Nida se leva brusquement et lui prit le bras.
— Arrêtez, dit-elle, plus morte que vive... Ce que vous faites est insensé... Voyons. Soyez plus calme; ne cherchez pas à m'effrayer. Je ne repousse pas votre demande. Quelque jour, bientôt peut-être, je parlerai au prince, et qui sait! il m'aime et se laissera toucher par mes prières...
Mais en attendant, ajouta-l-e\\ft, tvs tomYccKc^iteL
LA LANTEftNE ROUGE 197
rien. Retirez-vous, et ne doutez pas du sincère intérêt que je vous porte.
Le jeune homme ne répondit pas ; mais par un mouvement aussi prompt que la pensée, il saisit la main nue de Nida et y appuya ses deux lèvres brûlantes.
Puis l'enveloppant d'un long regard, qui était une nouvelle caresse, il releva son front hautain et fier et disparut.
Nida était restée muette, interdite, glacée, se demandant, au milieu de son trouble et de son émotion, si ce qui lui arrivait était un rêve ou une audacieuse réalité.
Ce qui advint à la suite de cette scène est facile à deviner.
Pendant quelques jours, Nida se tint enfermée dans sa chambre, refusant obstinément d'en sortir, prétextant un malaise passager, et ne descendant qu'aux heures des repas, pour ne pas trop inquiéter son père.
Elle espérait ainsi éviter la rencontre du beau Tzigane qui avait fait une si profonde impression sur son cœur ; mais, en dépit de ses résolutions, la solitude fît son œuvre mystérieuse, et la première fois qu'elle se retrouva en présence de Marcus, elle sentit qu'elle n'avait rien oublié, et qu'une force plus puissante que sa volonté la livrait sans défense au sentiment qui s'était emparé d'elle.
La pauvre enfant était trop jeune, trop confiante aussi. Il y avait dans son cœur trop de besoin d'expansion et d'amour pour qu'elle pût résister longtemps, et bientôt elle oublia d'imposer silence au jeune chef de la tribu de Mirzil.
Déjà, du reste, elle s'était plus d'une fois trahie sans s'en douter; — un jour entre autres, voulant lui donner une preuve de son intérêt, elle l'avait prié de renoncer au nom de Marcus qui lui rappelait son passé d'esclave, pour prendre celui de Mikaël, qui était le nom du héros légendaire de la Valachie.
— Vous êtes digne de porter ce tiomA^**^"^ 8 *
dit ; et moi, je ne veux plus vous appeler autrement ; vous serez donc Mikaël, désormais, et ce sera déjà, à mes yeux, un commencement d'affranchissement.
Mikaël s'inclina en signe d'acquiescement.
Il était jeune, il avait l'ambition des âmes bien trempées ; son amour, à lui, s'augmentait de tout l'orgueil qu'il ressentait d'être aimé par la fille d'un prince !
Et tous deux, s'entraînant mutuellement sur cette pente redoutable, devaient bientôt rouler ensemble au fond de l'abîme I
Il y avait plusieurs mois que cette situation durait, sans qu'aucun incident se fût produit.
Un jour, le prince Karpèles annonça à sa fille que l'intérêt des affaires politiques l'obligeait à faire prochainement un voyage à Bucharest, et qu'il ne pourrait l'emmener avec lui. Il ajouta que son voyage serait de courte durée, et que pendant son absence il déléguait son autorité à son intendant Basile.
Il pria donc Nida de permettre à ce dernier de prendre les rênes du gouvernement du burg et de donner au besoin elle-même l'exemple de la soumission et de l'obéissance.
Nida promit de faire tout ce que son père demandait, mais à la nouvelle qu'il lui donnait, elle sentit un étrange sentiment mêlé de plaisir et d'appréhension, pénétrer son cœur oppressé.
Le jour tout entier fut occupé par les préparatifs du départ du prince, et quand vint la nuit, Nida alla, soucieuse et pensive, s'accouder à la fenêtre.
Quoi qu'elle fit, elle ne pouvait se défendre d'une secrète épouvante, dont elle ne découvrait pas encore l'objet ; son regard à demi voilé flottait irrésolu sur la campagne baignée de lumière et de vapeurs ; et elle semblait se complaire dans le spectacle de cet infini, plein de douloureux tressaillements, qui répondait si bien à l'état de son âme.
Elle en était là, quand une voix s'éleva des profenràeurs du ravin au-dessus duquel \ekt§ fe\a\\.\&3&u
La voix, elle la reconnut tout de suite, c'était celle de Mikaël.
Elle releva la tête et prêta l'oreille.
Et la voix chantait :
Manoli, Manol,
mai Ire Manol 1
Mon sein souffre et pleure
Et ma vie s'éteint ! clc.
La nuit était calme, le souffle qui passait était pur et parfumé, et l'air que chantait Mikaël semblait résumer toute la poésie mélancolique de ces bizarres contrées.
Quand l'aube blanchit à l'horizon, Nida était encore à sa fenêtre.
Elle se hâta de rentrer dans sa chambre. Le froid 'l'avait transie ; elle avait hâte de prendre un peu de repos.
Comme elle allait se jeter sur son lit, elle aperçut un billet que l'on avait déposé sur un grand bahut sculpté.
Machinalement, elle le prit et l'ouvrit.
Mais elle ne l'eut pas plus tôt parcouru, qu'elle pâlit affreusement.
Le billet était de Mikaël. Il lui demandait quelques minutes d'entretien pour le lendemain minuit !
La pauvre enfant cacha sa tête rougissante dans ses mains, et se jeta à genoux pour appeler Dieu à son aide.
Il n'y avait plus que Dieu qui pût la sauver.
Le lendemain donc, vers minuit, tout dormait ou semblait dormir au burg de Karpèles.
Le prince était parti la veille, et Basile, ainsi qu'il y avait été invité, avait pris en main l'autorité.
Basile était un homme dur et inflexible, et qui avait donné au prince de nombreuses et terribles preuves de dévouement.
Il avait promis au vieux boyard de se faire tuer plutôt que de manquer à ses' devoirs, et il devait bientôt tenir sa promesse.
A minuit, Mikaël arriva sur la plate-forme ; Nida ne lui avait rien fait répondre — il pouvait donc croire qu'elle consentait à le recevoir.
Il était heureux. Une immense satisfaction, faite d'orgueil et de désirs, emplissait son âme, et rien à ce moment n'eût pu l'arrêter.
Cependant, au moment de mettre le pied sur la première marche de l'escalier, qui conduisait à la chambre de Nida, il recula de deux pas, et étouffa un cri de surprise.
Devant lui venait de se dresser la silhouette de Basile.
— Où vas-tu ? demanda celui-ci d'un ton brusque ; pourquoi n'es-tu pas à ta niche, misérable esclave que tu es? Allons, hors d'ici, ou je te fais donner le fouet comme à un chien.
Mikaël eut un grondement irrité qui souleva sa poitrine — il n'y avait rien à répliquer ; toute explication était inutile — il fallait obéir !
Et pourtant...
Tout ce qu'il y avait en lui de colères amassées, de haines longtemps couvées, de désirs ardents inassouvis, était près d'éclater dans son sein, ses oreilles bourdonnaient, un voile de sang aveuglait ses yeux.
Toutefois, il recula encore — et Basile le suivit, insolent, terrible, menaçant.
— Demain, ajouta-t-il, demain tu recevras le châtiment que tu as encouru, et en l'absence du prince, ce spectacle ne pourra que distraire agréablement ta maîtresse...
Basile ne prononça pas un mot de plus — c'en était trop déjà. — Mikaël avait bondi sur lui, et pendant qu'il comprimait ses lèvres d'une main de bronze, il fouillait sa poitrine avec son poignard.
Ce fut l'affaire de quelques secondes...
Après quoi, il traîna le cadavre jusqu'à la galerie et le lança dans le gouffre, où il devait servir de pâture aux oiseaux de proie.