LE DUC
Les huit jours qui suivirent furent pour Nida une suite d'enchantements et d'ivresses au milieu desquelles l'appréhension du retour de son père ne se présenta pas même à son esprit.
L'amour de Mikaël la possédait tout entière, et elle y donnait toutes ses pensées et tout son cœur.
Elle fut bien un peu attristée de la disparition de Basile. — Dans le burg, on crut à un accident, mais l'explication manqua, tant que son corps ne fut pas retrouvé, et l'on en fut réduit aux conjectures. Au bout de quelques jours, on n'y pensa donc plus, et la vie continua sur l'ancien pied, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé.
Un soir cependant, Mikaël venait d'entrer dans la chambre de Nidâ, quand la petite Tzigane accourut annoncer aux deux amants que les vedettes du burg signalaient, depuis quelques minutes, l'arrivée du prince Karpèles.
En peu d'instants, tout le burg fut sur pied, et Ton dépêcha vers le boyard une troupe de serviteurs chargés de lui faire escorte.
Une demi-heure plus tard, le prince mettait pied à terre dans la cour d'honneur.
Il embrassa tendrement sa fille qu'il trouva un peu pâle, dit quelques paroles de regret pour la mort de Basile, et rentra dans son appartement après avoir congédié tous ses serviteurs.
Dès le lendemain, un changement complet s'opéra dans les habitudes du burg. Le prince était revenu de Bucharest, fort irrité contre les libéraux du pays, qui poussaient impérieusement à l'affranchissement des serfs et il avait résolu de défendre son autorité menacée avec plus de fermeté que jamais.
Les effets de cette disposition d'esprit ne tardèrent pas
A minuit, Mikaël arriva sur la plate-forme ; Nida ne lui avait rien fait répondre — il pouvait donc croire qu'elle consentait à le recevoir.
Il était heureux. Une immense satisfaction, faite d'orgueil et de désirs, emplissait son âme, et rien à ce moment n'eût pu l'arrêter.
Cependant, au moment de mettre le pied sur la première marche de l'escalier, qui conduisait à la chambre de Nida, il recula de deux pas, et étouffa un cri de surprise.
Devant lui venait de se dresser la silhouette de Basile.
— Où vas-tu? demanda celui-ci d'un ton brusque; pourquoi n'es- tu pas à ta niche, misérable esclave que tu es? Allons, hors d'ici, ou je te fais donner le fouet comme à un chien.
Mikaël eut un grondement irrité qui souleva sa poitrine* — il n'y avait rien à répliquer ; toute explication était inutile — il fallait obéir !
Et pourtant...
Tout ce qu'il y avait en lui de colères amassées, de haines longtemps couvées, de désirs ardents inassouvis, était près d'éclater dans son sein, ses oreilles bourdonnaient, un voile de sang aveuglait ses yeux.
Toutefois, il recula encore — et Basile le suivit, insolent, terrible, menaçant.
— Demain, ajouta-t-il, demain tu recevras le châtiment que tu as encouru, et en l'absence du prince, ce spectacle ne pourra que distraire agréablement ta maîtresse...
Basile ne prononça pas un mot de plus — c'en était trop déjà. — Mikaël avait bondi sur lui, et pendant qu'il comprimait ses lèvres d'une main de bronze, il fouillait sa poitrine avec son poignard.
Ce fut l'affaire de quelques secondes...
Après quoi, il traîna le cadavre jusqu'à la galerie et le lança dans le gouffre, où il devait servir de pâture iux oiseaux de proie.