‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 33 sur 58 · LE DUC · texte numérisé non relu

LE DUC

Les huit jours qui suivirent furent pour Nida une suite d'enchantements et d'ivresses au milieu desquelles l'appréhension du retour de son père ne se présenta pas même à son esprit.

L'amour de Mikaël la possédait tout entière, et elle y donnait toutes ses pensées et tout son cœur.

Elle fut bien un peu attristée de la disparition de Basile. — Dans le burg, on crut à un accident, mais l'explication manqua, tant que son corps ne fut pas retrouvé, et l'on en fut réduit aux conjectures. Au bout de quelques jours, on n'y pensa donc plus, et la vie continua sur l'ancien pied, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé.

Un soir cependant, Mikaël venait d'entrer dans la chambre de Nidâ, quand la petite Tzigane accourut annoncer aux deux amants que les vedettes du burg signalaient, depuis quelques minutes, l'arrivée du prince Karpèles.

En peu d'instants, tout le burg fut sur pied, et Ton dépêcha vers le boyard une troupe de serviteurs chargés de lui faire escorte.

Une demi-heure plus tard, le prince mettait pied à terre dans la cour d'honneur.

Il embrassa tendrement sa fille qu'il trouva un peu pâle, dit quelques paroles de regret pour la mort de Basile, et rentra dans son appartement après avoir congédié tous ses serviteurs.

Dès le lendemain, un changement complet s'opéra dans les habitudes du burg. Le prince était revenu de Bucharest, fort irrité contre les libéraux du pays, qui poussaient impérieusement à l'affranchissement des serfs et il avait résolu de défendre son autorité menacée avec plus de fermeté que jamais.

Les effets de cette disposition d'esprit ne tardèrent oas

— Que dites-vous ?

— Demain, à tout prix, vous quitterez ce pays..., j'ai réuni quelques-uns de mes bijoux, les quelques épargnes que j'ai faites depuis ma plus tendre enfance, et vous les accepterez de moi, Mikaël, parce que vous m'aimez, et que je vous aime.

— Mais je ne veux pas vous quitter ainsi.

— Je vous ai dit qu'il le fallait, et je vous le répète ; d'ailleurs, sais-je moi-même si je pourrai cacher longtemps à mon père ma honte et mon déshonneur.

— Que dites-vous ?

— Je dis, Mikaël... qu'avant six mois je serai mère.

— Grands dieux !

— Et c'est pour cela que je vous ordonne de partir. Si vous restez ici, nous sommes perdus, et l'on tuera peut-être notre enfant. Si vous partez, au contraire, je pourrai le soustraire à tous les regards, vous le faire remettre par une personne sûre, et qui sait, peut-être un jour, Dieu m'accordera-t-il la joie suprême d'aller l'embrasser là où vous serez.

— Ah ! je partirai ! je partirai ! dit Mikaël.

— Vous le promettez ?

— Je le jure.

— Merci, Mikaël, mon époux, et maintenant, prenez ce coffret; il renferme presque toute ma fortune, à moi; plus tard, si je vis, j'en ajouterai une autre, pour la pauvre petite créature. Ah ! que Dieu donne à sa vie tout le bonheur qui a manqué à la mienne... adieu !

— Déjà! •

— Il le faut, Mikaël, mon Mikaël, aimez-moi, ne m'oubliez pas, et veillez sur celui qui aura tant besoin de vous.

Mikaël et la jeune fille restèrent quelques secondes étroitement embrassés ; puis enfin, Nida s'arracha à ses caresses douloureuses et elle disparut bientôt aux regards de son amant.

Les vtieux qu'elle avait exprimés furent du reste suivis avec une scrupuleuse ponclvxalvl^.

Le lendemain soir, Mikaël disparut du burg pour n'y jamais revenir; il gagna Giurgevo, s'embarqua sur le Danube, et peu de temps après, il arrivait en Autriche.

Le trésor que Nida lui avait remis constituait une fortune, et il en usa largement.

Mikaël n'avait jamais vécu ; le monde dans lequel il entrait était tout nouveau pour lui, il ne demanda à ce monde que les plaisirs faciles qu'il lui offrait.

Le peu de sens moral qui était en lui s'oblitéra bien vite, au milieu des fréquentations auxquelles il s'adonna. Ses qualités d'énergie et de résolution ae développèrent aux dépens de sa délicatesse, et quand Nida lui confia, ainsi qu'elle l'avait promis, la pauvre créature née de leurs amours — c'est peut-être horrible à dire ! mais — Mikaël était déjà gangrené à ce point, qu'il fut bien près de n'accepter l'enfant que comme un otage I

Au surplus, pendant quelque temps il n'y pensa guère. . Déjà le souvenir de Nida avait pâli à l'horizon ; d'autres amours ardentes avaient fait oublier celles du vieux burg, et le seul sentiment qui restât entier dans son cœur, était la haine implacable qu'il avait voué au prince.

Douze années se passèrent ! Mikaël était devenu duc de Palmarès, et il allait de Vienne à Hombourg, de Paris à Bade, donnant sa vie à tous les désordres, laissant un peu de son honneur à toutes les stations où il séjournait.

Au bout de douze années, il avait abreuvé sa lèvre à toutes les jouissances ; et avait roulé si vite sur la pente fatale où il était engagé, qu'il ne lui restait plus rien dans le cœur, et que ses ressources étaient presque épuisées. Qu'allait-il devenir, et que devait-il tenter ?

Il eut alors un moment de trouble plein d'angoisses.

Il ne pouvait plus désormais reculer dans la voie terrible qu'il avait choisie, la vie même l'emportait, et d'ailleurs, il avait autour de lui un groupe d'hommes qui ne lui eussent pas permis de s'arrêter.

Golonna, Spavento, Ricordi, natures subalternes, avaient trop besoin de lui, pour le laisser revenir sur ses pas.

Il fallait aller jusqu'au bout.

C'est alors, qu'un matin, en rentrant à son hôtel, au sortir d'une nuit de débauche, il trouva une lettre de Nida !

Nida lui disait qu'elle avait enfin décidé son père à faire le voyage de Paris ; que sa lettre ne précéderait son arrivée que de quelques heures ; et que son cœur débordait à l'idée de revoir Mikaël d'abord, mais surtout le cher petit être qu'elle avait à peine embrassé au moment où elle avait dû s'en séparer.

Elle ajoutait qu'elle apportait à son enfant une fortune considérable, à laquelle le prince lui-même avait bien voulu contribuer.

Le duc ne comprit qu'une chose à cette lettre, c'est que Nida allait arriver et qu'elle apportait avec elle une fortune.

Il n'eut pas une minute d'hésitation ; son plan fut aussitôt préparé, et quand la jeune mère arriva à Paris il avait déjà résolu que ni le prince, ni sa fille n'en sortiraient vivants !

Comment cet horrible drame s'accomplit-il? Comment ce misérable parvint-il à tromper la pauvre jeune femme et le malheureux vieillard ?

C'est ce que nous aurons l'occasion d'expliquer dans les chapitres qui vont suivre, et où nous raconterons les dramatiques événements qui forment la seconde partie de ce récit.

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