A TROUVILLE
Trouville est d'ordinaire le rendez-vous du monde élégant et titré. On y va comme à une exhibition, et bien plutôt pour s'y montrer que pour s'y reposer. On y est plus habillé qu'à Paris, on s'y couche au moins aussi tard, et on ne s'y lève pas de meilleure heure.
Si l'on s'y porte mieux, c'est bien involontairement, et on a du moins la satisfaction de n'avoir rien fait pour cela. Mais, il faut, en rentrant à Paris, pouvoir dire que l'on a passé la saison à la célèbre ville d'eaux, et si quelque indiscret chroniqueur égaré sur la plage a cité votre nom parmi ceux des hôtes habituels du Gasi-
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no, — c'est fini — le monde n'a plus rien à vous demander.
A vrai dire, on cite aussi bien les cocottes que les femmes du monde — peut être même plus volontiers celles-là que celles-ci ; mais qu'importe comment la notoriété s'obtient pourvu qu'on l'atteigne ; les plus difficiles et les plus prudes ont prouvé souvent qu'elles n'y regardaient pas de si près.
Cette année, la saison s'annonçait sous les plus brillants auspices. \
Le Casino avait un orchestre excellent dont le contin- ! gent principal était fourni par les Italiens et l'Opéra — \ on parlait de courses splendides pour les premiers jours du mois d'août, et la mer elle-même, fière d'ajouter à ces attractions, se faisait caressante et douce et semblait accueillir avec pudeur les corps charmants que l'on voulait bien lui confier.
Dès les premiers jours de juillet, il y eut foule dans les hôtels, et le coup d'œil de la plage était ravissant à partir de deux heures de l'après-midi.
Quelques-uns des personnages qui ont figuré dans la première partie de notre récit étaient déjà arrivés.
C'est ainsi que l'on était sûr d'y rencontrer chaque jour la belle comtesse Sylvanire, que Colonna ne manquait jamais d'y venir retrouver.
M mo de Frileuse formait avec plusieurs de ses amies un groupe exquis à peu de distance ; plus loin, c'était les Repentirs de M me Fonfenoy, ondulant au souffle de la brise, ou encore la princesse Dimitri et sa suite de jeunes femmes empruntées au décaméron de toutes les Russies.
Quant à l'opulente M me Briolaye, elle ne venait jamais sur la plage, où l'on rencontrait, disait-elle, des sables mouvants. qui avaient à plusieurs reprises tenté de l'engloutir, elle et la chaise- sur laquelle elle était assise.
A une centaine de mètres des divers groupes dont nous parlons, venait souvent s'asseoir en compagnie d'une vieille personne, une etvîatv\, &o\xe& «X. Vnsta.» fcssek
le regard suivait avec une sorte d'attention maladive les ébats des jolis bébés roses qui faisaient leur tapage à côté d'elle.
C'était Irène.
Ceux qui l'avaient vue l'année précédente la reconnaissaient à peine. Depuis deux mois surtout elle avait bien changé.
Un cercle bleu encadrait ses grands yeux noirs ; ses lèvres décolorées avaient perdu l'habitude de sourire ; et quand elle marchait, on eût dit que son beau corps n'avait plus ni la force ni la volonté de se mouvoir.
M. Guillemot était sérieusement inquiet. Un jour, il avait demandé au docteur Benoît la cause de ce changement inexplicable, et le docteur s'était contenté de remuer la tête.
— La pauvre enfant, répondit-il, est inconsciente ellemême de son état. Elle est si jeune encore !
— Mais quel remède y a-t-il à cet état ? Que faut-il faire?
— Gela s'en ira comme cela est venu.
— Est-ce bientôt, au moins ?
— Quand elle se mariera.
Le malheureux industriel, dès le lendemain, avait pris son enfant à part, et après l'avoir longuement pressée sur son cœur :
— Tu souffres ! lui avait-il demandé, la voix brisée.
— Moi, mais non, je t'assure, répondit Irène.
— Cependant tu es pâle, tu as perdu ta gaieté ; % voyons, y a-t-il quelque chose que tu désires, et que je puisse te donner ?
— Non, mon bon père.
— On dit que le climat du Midi est salutaire aux personnes qui souffrent. Si tu le veux, nous partirons demain pour l'Italie.
— Je veux aller à Trouville, père, et pas autre part.
— Alors, tu me promets de t'y bien porter?
— Je vous promets de faire tout ce que je pourrai pour cela.
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Le père Guillemot appuya ses deux lèvres émues sur le front de son enfant; et deux larmes y vinrent tomber en même temps que son baiser.
Irène eut un frisson.
— Vous pleurez, dit-elle avec un sanglot... Ohl mais, qu'avez-vous donc, mon Dieu... Est-ce que le médecin vous a dit que j'étais malade ?
— Non... non! repartit l'infortuné Guillemot, en i s'essuyant vivement les yeux... Vois-tu, je suis une * vieille bête. J'étais si habitué à t'entendre vivre autour , de moi, aller, venir, chanter, rire. Depuis que tout, ce bruit a cessé, il me semble que je n'y vois plus.'.., et je \ me demande parfois, si ce n'est pas moi qui te rends malheureuse. |
— Vous, grand Dieu, voulez-vous bien vous taire!
— Ahlsi ta pauvre femme de mère était là, tout cela n'arriverait pas. Un homme, ça n'y connaît rien. Chère I petite âme, nous avons bien perdu l'un et l'autre, lé jour où elle nous a quittés. Mais, c'est égal, tiens, il faut tout me dire, vois-tu, ne rien me cacher, et quoi que tu me demandes, quoi que tu désires, tu n'auras qu'à faire un signe, et papa Guillemot ira décrocher la lune, s'il le faut !
Irène eut un tendre sourire, et elle jeta ses deux bras autour du cou de Guillemot.'
— Vous êtes le meilleur et le plus aimé de tous les pères, dit-elle d'un ton câlin ; et pour vous récompenser, savez-vous ce que je vous promets ?
— Quoi donc?...
— De vous dire quelque chose... quand nous serons à Trouville.
— Un secret?
— Précisément.
— Et pourquoi ne me le confies- tu pas tout de suite?
— Parce que vous êtes trop curieux... et que cela ne vous regarde pas encore !
Le père Guillemot se prit à rire. — Il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé. . .
tA LANTERNE HOUGEi 2JI
— Bien ! bien 1 j'aime mieux ça, répondit-il avec enjouement ; et quand même ce serait un duc... je m'entends ! mais toi, dors sur tes deux oreilles... et aime toujours ton bon vieux père.
C'est un mois après cette conversation que Irène était arrivée à Trouville, en compagnie de sa vieille parente, et s'y était installée dans un pavillon placé sur les bords de la plage.
A ces personnes que nous venons de citer, il faut ajouter le duc de Palmarès, escorté de Spavento, qui depuis deux mois n'était pas encore complètement remis de sa blessure.
Dès le premier jour, le duc s'était informé de Raymond, mais depuis son aventure avec Spavento, Raymond avait en quelque sorte disparu. On savait seulement qu'il se faisait meubler un hôtel dans les Champs- Elysées, et que, par conséquent, il était probable qu'il y passerait l'hiver.
Quelques rapports faits au duc avaient, en outre, constaté sa présence sur plusieurs points différents. A Bade, notamment ; puis à Hombourg. Puis, enfin, à Vienne, où l'on avait perdu sa trace.
Qu'était-il devenu depuis ?
On n'en savait rien.
Il y avait huit jours que le duc était à Trouville, et il sortait un soir du Casino, quand au bas de l'escalier qui donne sur la plage il se trouva en face de Raymond.
Il fit un mouvement et lui tendit la main.
Raymond lui donna la sienne de fort bonne grâce.
— Enfin, vous voilà des nôtres, dit le duc, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous voir souvent.
— Vous êtes mille fois bon... répondit Raymond.
— Qu'êtes- vous donc devenu depuis deux mois ?
— J'ai voyagé.
— Et où êtes- vous descendu ici ?
— Ma foi! fit le jeune homme avec un geste de dépit, vous me voyez, à ce propos, on ne peut plus contrarié.
«i— Pourquoi donc ?
— Depuis deux années, je louais derrière l'hôtel des Roches noires, un pavillon auquel j'étais tout à fait habitué, et que je désirais conserver, malgré le prix excessif de la location — or, quand je m'y suis présenté ce matin, j'ai trouvé le nid occupé.
— Vous n'aviez donc pas prévenu.
— Je l'avais oublié... Mais c'est moins à ce manque de précautions, qu'à l'enchère offerte par mon successeur, que je dois d'être dépossédé. Je donnais cinq mille francs, il en a offert dix mille... et l'affaire a été conclue..
— Diable I fit le duc... mais c'est un Nabab que votre successeur !
— C'est tout simplement, dit-on, un vieux boyard de Valachie.
— Ah ! et comment l'appelez-vous ?
— Le prince Karpèles... répondit Raymond.
l'amour d'irène.
Bien qu'il fût habituellement maître de lui-même, le duc ne put retenir un cri, à la réponse de Raymond.
— Le prince Karpèles! répéta-t-il; est-ce que c'est possible ?
— Vous le connaissez ? fit Raymond.
— Moi I
— Vous avez peut-être habité la- Moldavie.
— En effet...
— Le prince serait-il de \os> aurât .».
Le duc eut un mauvais regard.
— J'ai beaucoup entendu parler du prince, réponditil, mais je doute fort qu'il puisse venir passer cette saison à Trou ville.
— Pourquoi donc...
— Eh ! mais, parce qu'il y a dix ans qu'il est mort !
— Alors, ce ne serait pas celui que vous avez connu.
— Il n'y avait que celui-là...
Raymond fit à son tour un geste de surprise.
— Voilà qui est étrange... reprit-il, au bout d'un instant. Se serait-on moqué de moi!..-. Cependant, on a été si explicite, qu'en vérité, je ne puis croire... Voyons... voyons, votre prince à vous, était-il marié?
— Il était veuf.
— Comme le mien : avait-il des enfants?
— Une fille de seize ans.
— Celui-ci en a une de vingt-six. Or, seize et dix, c'est bien cela. On vous aura trompé, monsieur le duc ; aussi, je me disais : l'homme qui m'a parlé n'avait aucun intérêt à me donner le change.
-*- Quel est donc cet homme?
— Il paraît que c'est l'intendant du prince.
— Et vous le nommez ?
— Basile, je crois !
Pour la seconde fois, le duc jeta un cri, et Raymond lui prit la main.
— Ça, monsieur le duc, dit-il avec une pointe d'aimable ironie, il paraît que vous connaissiez aussi l'intendant du prince.
— Mais sans doute... pourquoi pas... balbutia le duc.
— Et... ce Basile... est-ce qu'on avait fait aussi courir le bruit de sa mort?
Le duc fît un mouvement énergique, comme s'il eût voulu chasser une pensée importune.
— Allons, je suis fou ! dît-il ; après tout, que m'importent à moi, le prince, sa fille et son intendant?... Nous avons tout le temps de nous en occuper... Est-ce que vous entrez au Casino ?
— J'y vais entendre quelques notes de musique.
— Ferez-vous un tour au jeu ?
— Probablement. I
— A cette nuit, alors. I
— A cette nuit, monsieur le duc. * Les deux hommes se séparèrent, et Raymond entra
au Casino. ?
'Chaque soir, à partir de neuf heures, le Casino se l transforme en un immense salon de conversation ; les jeunes filles apportent leur ouvrage, et travaillent sous l'œil de leurs mères ; on se groupe par sympathies ou par castes, les hommes causent politique, les femmes parlent chiffons et l'orchestre domine tous ces bruits en , exécutant des quadrilles ou des mélodies. >
Au lieu d'aller occuper une stalle dans c* que l'on peut appeler la salle du Casino, Raymond entra dans la galerie, et s'accouda à une colonne qui le dérobait à tous les regards, et d'où il pouvait voir facilement sans être vu.
Il y avait quelques heures à peine qu'il était descendu du train ; il n'avait pris que le temps de réparer le désordre de sa toilette, et était venu au Casino, attiré par l'espoir d'y rencontrer la délicieuse enfant qu'il n'avait pas revue depuis la soirée de la rue Saint-Maur.
Il ne fut pas longtemps à l'apercevoir.
Elle était assise auprès de sa 'vieille parente, et deux ou trois jeunes filles, ses amies, formaient un groupe à ses côtés.
On avait l'air de travailler à une tapisserie qui n'avançait guère, et l'on bavardait de tous les incidents de la journée.
Seule, Irène, pâle et triste, le regard perdu dans quelque rôve infini, ne prenait aucune part à la conversation, et Raymond put la contempler à son aise, sans qu'elle se doutât de l'attention dont elle était l'objet.
Il fut frappé du changement qui s'était opéré en elle ! il ne s'attendait pas à la revoir ainsi, et se rappela avec
amertume les cruelles paroles que le duc avait dites naguère sur le sort qui lui était réservé.
Quoique sa beauté eût perdu de son éclat depuis le bal où il l'avait rencontrée, elle avait gagné, en revan- 1 che, un charme idéal qu'elle devait à sa souffrance même.
Raymond n'avait pas besoin ,de la savoir souffrante pour l'aimer, et cependant son amour s'augmenta de cette douce pitié qui s'éleva de son cœur, quand il la revit le regard sans flamme et la lèvre sans sourire.
Et alors poussé par un sentiment qu'il ne lui était pas possible de maîtriser, il fit un pas de côté, et se découvrit.
Y a-t-il réellement dans le regard de l'homme qui aime, une puissance magnétique qui s'impose souverainement à la femme aimée, ou bien ne fut-ce que le résultat du hasard, comme tous ces phénomènes inexplicables que la science croit pouvoir rattacher à des causes purement physiques?
Qui le dira ?
Toujours est-il que Raymond ne fut pas plus tôt sorti de, l'ombre où il se tenait caché, qu'Irène sentit comme un frisson nerveux courir sur ses épaules, qu'une flamme rapide passa devant ses yeux, et que son regard, obéissant en quelque sorte à une attraction impérieuse, se dirigea vers l'endroit où il devait rencontrer celui de Raymond.
Et instantanément, sans transition, par l'effet logique et naturel de la sensation qu'elle éprouvait, son œil s'éclaira d'une vive lueur ; un doux incarnat vint colorer ses joues, et un céleste sourire entr'ouvrit ses lèvres fraîches et roses.
Raymond comprima, à cette vue, sa poitrine près d'éclater. Le vertige du bonheur allait s'emparer de lui. Pour un rien, il eût bondi de sa place et fût allé se jeter aux genoux de la pauvre enfant.
Pendant un quart d'heure, il resta là, debout, immobile, retenant son souffle, enivré comme en un rêve
qu'il craignait de voir s'évanouir au moindre mouvement.
Le regard d'Irène avait son langage mystérieux dont il comprenait toutes les paroles, et ce doux et pur re- l gard semblait lui dire : 1
— mon ami, vous avez été bien longtemps à rêve- * nir. — Moi, je désespérais de vous revoir. — Prenez-y bien garde, si vous tardiez encore, une autre fois, vous » pourriez ne plus me retrouver — que morte ! — Vous i vous rappelez, n'est ce pas, ce bal, où je vous ai vu pour la première fois. Depuis, je pense à vous... toujours... C'est que je suis seule au monde; j'ai perdu ma bonne et sainte mère, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime, — c'est vous que j'ai choisi. — Oh! ne me repou$\sez pas, mon ami ; et puis, demandez au docteur! Ce ne sera pas bien long, allez!... Mais pourquoi restezvous donc loin de moi?... Ne désirez-vous pas vousmême me parler?... Une demi-heure encore... et nous allons être séparés de nouveau!... Venez I venez! venez !
Que les sceptiques rient ! ils ont passé l'âge où l'on aime, et ne se rappellent plus qu'ils ont été jeunes. i.
Raymond, lui, n'en était pas arrivé à raisonner ses sensations, et il s'y abandonnait tout entier. J>
Aussi, au bout de quelques minutes, il n'y tint plus. Un aimant impérieux l'attirait, et il quitta sa place pour se diriger vers la jeune fille, l'âme troublée, et la poitrine émue.
Irène, dès les premiers pas qu'il avait faits, avait baissé les yeux et comprimé son sein.
Ce qui se passait en elle, était étrange.
C'était une ivresse exquise et douloureuse en même temps.
Son cœur battait à se rompre. Elle pâlissait et rougissait alternativement. Un moment, elle crut qu'elle allait s'évanouir.
Si cela avait duré, elle serait morte.
Mais, tout à coup, elle entendit sa voix, et de son
regard demi-voilé, elle le vit qui s'inclinait devant sa parente.
Raymond salua d'abord, en effet, la vieille dame, puis il se tourna vers le groupe des jeunes filles qui le regardèrent curieusement, puis enfin, il s'approcha d'Irène.
— Vous avez sans doute oublié, mademoiselle, dit-il alors hypocritement, que j'ai eu l'honneur d'être reçu il y a quelques mois chez M. Guillemot; mais tout à l'heure, en vous reconnaissant, je n'ai pu résister au' désir de venir prendre de vos nouvelles.
Irène avait eu le temps de se remettre; elle releva son beau regard sur le jeune homme, et lui rendant son salut :
— Je me souviens, en effet, monsieur, répondit elle, que vous avez bien voulu venir passer une soirée rue Saint-Maur; si j'avais pu l'oublier, il y a quelqu'un qui me l'aurait rappelé.
— Qui donc cela? fit Raymond.
— Hector. Il vient nous visiter quelquefois, et quand il vient, il ne manque jamais de nous parler de vous.
La glace était tout à fait rompue. La parente d'Irène avait repris son travail de tapisserie ; les jeunes filles s'étaient remises à bavarder ; les deux jeunes gens étaient bien seuls et pouvaient causer sans crainte d'être entendus.