OU HECTOR BEAULIEU REPARAIT
— Quel charmant garçon que cet Hector ! dit Raymond au bout d'un instant ; je suis bien coupable envers lui ; il a été excellent pour moi, et depuis deux mois, je né me suis pas enquis de ce qu'il est devenu.
— Oh ! il ne faut pas s'inquiéter de mon cousin, repartit Irène en riant; lui, d'abord, il se porte toujours bien ; je ne sais pas comment il s'y prend, mais il est toujours gai, et d'humeur égale : cependant, à en croire Salomé, il serait dans une situation fort embarrassée, le pauvre garçon! C'est vraiment dommage, savez-vous? mais j'ai beau le gronder, c'est comme si je ne disais rien.
— Est-ce qu'il est à Trou ville?
— Depuis huit jours.
— Et pourquoi ne le vois-je pas auprès de vous ?
— Il y était quelques minutes avant votre arrivée. Mais quand neuf heures ont sonné, il sous a saluées et a disparu.
— Où est-il allé ?
— Au jeu! Et c'est non-seulement dangereux, mais encore bien maladroit.
— Comment cela? -fît Raymond qui ne comprenait pas.
Irène eut un sourire de douce malice.
— Dangereux, reprit-elle, parce qu'il paraît qu'il perd toujours et qu'il se ruine.
Maladroit, parce que ces demoiselles le trouvent
très-amusant, et qu'en restant auprès d'elles, il ne pourrait que gagner.
Raymond ne put lui-même s'empêcher de sourire à cette confidence.
— Si je le vois, ce soir, dit- il, avec enjouement, je vous promets de lui faire de la morale.
— C'est cela! Et venant de votre part... je suis certaine que ça fera un bon effet. Il vous aime beaucoup, d'abord.
— Vraiment. . .
— Et il ne vous reproche qu'une chose, nous a-t-il dit.
— Quoi donc, grands dieux !
— C*est de ne l'avoir pas emmené, quand vous êtes allé à Strasbourg.
Raymond fit un geste étonné.
— Eh quoi !... répliqua-t-il en fronçant le sourcil; il vous a raconté!...
— Est-ce que cela vous contrarie ? "
— Mon Dieu... je ne sais... Cependant j'aurais préféré qu'il vous laissât ignorer cette aventure.
Irène se tut. Mais il est vraisemblable qu'elle poursuivait mentalement une pensée obstinée, car elle reprit quelques secondes après :
— C'est égal, dit-elle d'un ton singulier, quand on m'a raconté cela, je ne pouvais y croire. C'est si étrange aussi, avouez-le, de penser qu'une personne avec laquelle on vient de danser s'en va touU d'un coup insulter un homme pour le tuer; et quand on m'a appris que vous aviez suivi cet homme jusqu'à Strasbourg, et que là, après l'avoir provoqué de nouveau, vous l'avez blessé presque mortellement, je me suis dit qu'il fallait des raisons bien graves pour justifier un pareil acharnement, car enfin vous n'êtes pas méchant, n'est-ce pas; et alors...
Pendant que la pauvre et naïve enfant parlait de la sorte, Raymond l'observait avec une curieuse attention, et Une fut pas longtemps à comprendre à quel sentiment elle obéissait en lui adressant ces paroles :
— Ce que vous dites est fort juste; mademoiselle, répondit-il, et comme vous le supposez avec raison, il y a des motifs très-graves qui justifient cette poursuite acharnée.
— Mais mon cousin ne m'en a pas parlé..., objecta Irène.
— Et Une pouvait rien en dire, continua Raymond; ni le duc, ni Spavento lui-même ne savent quel but mystérieux je poursuis... car le jour où ces deux hommes pénétreraient mon secret, ce serait fait de moi, peutêtre.
— Ah ! vous m'effrayez.
— Je vous effraye, et j'ai tort — mademoiselle ; comment la pente de notre conversation nous a-t-ellë entraînés jusque-là? je n'en sais vraiment rien. Laissons donc cq sujet qui n'a, du reste, rien de précisément aimable, et hâtons-nous, je vous en prie, de parler d'autre chose.
— Eh ! de quoi- donc?
— De moi, si vous le voulez bien...
Irène eut un regard étonné.
— De vous, répondit-elle avec embarras, mais... je le veux bien .
— Voilà deux grands mois que je ne vous ai vue ; depuis cette nuit charmante de la rueSaint-Maur, votre image s'est présentée bien des fois à ma pensée — et en vous retrouvant tout à l'heure, en vous revoyant si pâle, si mélancolique et si triste, mon cœur s'est brisé — et j'ai senti un sanglot monter à ma gorge.
— Monsieur...
— Vous n'êtes pas heureuse, Irène, vous souffrez d'un mal inconnu, et je m'épouvante à la pensée que personne autour de vous ne s'inquiète d'une altération dont, moi, je cherche vainement la cause.
— Mais, je vous assure...
— Ecoutez-moi... tenez!... nous n'avons plus que quelques minutes à passer ensemble ; laissez-moi vous dire certaines choses auxquelles est suspendu le bon-
LA LANTERNE RÔUGE 221
heur de toute ma vie, et dont dépend peut-être aussi le bonheur de la vôtre.
— Que dites-vous ?
— Entre vous et moi, mon enfant, il y a désormais un secret... Vous avez deviné à mes regards l'amour profond, inaltérable que vous m'avez inspiré. Ah ! ne tremblez pas... n'ayez pas peur... je vous aime saintement, comme on aime les anges de Dieu, et le jour où vous mettrez votre main dans la mienne, toute amertume aura disparu de mon cœur, et j'aurai oublié les cruelles épreuves qui ont éprouvé ma vie... mais, d'ici là, Irène, quoi qu'il arrive, quoi qu'on puisse vous dire de moi, quoi que vous puissiez me voir faire, gardez en mon honneur une confiance absolue et sereine, et ne doutez jamais de mon amour... dites... le voulez-vous?
— Mais... c'est un engagement que vous me demandez là?
— C'est plus que cela. C'est un aveu.
— Mon Dieu !...
— Vous hésitez !
— Je ne sais... tout cela est si étrange, songez donc... Raymond allait faire un mouvement comme pour se
retirer, mais Irène eut un cri étouffé qui l'arrêta.
— Oh ! non ! non ! supplia-t-elle d'une voix douce comme un souffle, ne partez pas ainsi! écoutez-moi... voyons.
- — Parlez.... Parlez! balbutia Raymond à voix basse.
— Eh bien ! puisque vous fc le voulez, je ferai ce que vous demandez.
— Et vous m'aimerez... N'est-ce pas... Vous m'aimerez? Oh ! dites... dites...
• Irène ne répondit pas... mais sans qu'elle se rendît compte de ce qu'elle faisait, et obéissant, pour ainsi dire, à un sentiment auquel elle savait qu'elle ne pouvait plus résister, elle laissa tomber sa main dans celle de Raymond.
— Irène! Irène! murmura ce dernier... Soyez bénie pour tout le bonheur que vous me donnez !
Et saluant vivement le groupe des jeunes filles, il se hâta d'aller se réfugier sous l'immense vérandah qui donne sur la plage. i
Il était dix heures. La plupart des promeneurs étaient l partis ; il ne restait plus d'animés, que le café et les I salles de jeu, dont l'illumination rayait l'ombre de sa " lumière prodigue.
Raymond s'accouda sur la balustrade, et tout en pion- , géant son regard sur les Ilots sombres dont le vent lui l apportait les mugissements lointains, il appuya son front dans sa main, et se prit à songer.
Son cœur débordait. \
Il était heureux, autant qu'une créature humaine peut l'être. Jamais il n'avait éprouvé une si complète pléni- > tude de bonheur et tout ce qu'il avait souffert, et ce but , mystérieux si ardemment poursuivi jusqu'alors, tout cela j avait disparu. |
Il aimait — il était aimé.
Il n'y avait plus autre chose pour lui en ce monde, et ses lèvres avides trempaient profondément dans cette coupe pleine que lui versait l'amour.
Malheureusement, cet état dura peu : au bout de quelques minutes, il fut comme réveillé en sursaut par l'horrible spectre de la réalité.
Alors il souleva la tête avec force, comprima sa poitrine de ses deux mains énergiques, et s'arracha à cette • contemplation extatique qui lui avait procuré un moment ,d'oubli.
Il rentra dans les salons, gagna les salles où les parties étaient engagées, et s'arrêta vivement intéressé à la première table près de laquelle il passa.
La galerie était nombreuse autour de cette table à laquelle étaient assis, d'un côté le docteur Renoît et de l'autre Hector Reaulieu.
Le jeu n'était pas entièrement fait du côté de ce dernier. Il manquait un billet de mille francs, et les parieurs ne semblaient pas bien désireux de courir la chance.
Raymond arrivait donc à point, il tira un billet de
\ banque de son portefeuille, et le jeta sur le tapis, i — Merci à la main qui m'étrenne ! dit Hector, avec
son enjouement ordinaire.
Et aussitôt il donna des cartes à son partenaire, et la