LE FLACON DU DOCTEUR
Raymond n'avait pas hésité une seconde, et c'est le cœur glacé d'épouvante, qu'il avait suivi Salomé...
Chemin faisant, il lui adressa à la hâte quelques questions auxquelles Salomé répondit, mais sans le satisfaire complètement.
Il apprit seulement qu'Irène avait étér fort agitée à la suite de l'ouragan, que le docteur était venu dans la soirée, et que la trouvant dans cet état, il avait ordonné une potion calmante qu'il avait préparée lui-même.
L'effet n'ayant pas tardé à se faire sentir, son agitation avait presque instantanément cédé ; une somnolence l'avait prise, et vers minuit, Salomé se disposait à se retirer, quand elle s'était réveillée de nouveau, dans une disposition nerveuse plus prononcée encore et plus inquiétante...
— Alors la pauvre enfant a pris peur, continua Salomé, elle a cru qu'elle allait mourir, et elle m'a ordonné de vous aller chercher,
— Et c'est tout? fît Raymond.
C'est tout... Du reste, nous voici arrivés, vous allez
juger par vous-même de son état.
Salomé ouvrit, en parlant ainsi, la porte de la chambre, et fit entrer Raymond.
Ce dernier s'arrêta un moment sur le seuil.
Irène était assise dans une longue causeuse, non loin de la fenêtre, le corps replié sur lui-même, le regard errant incertain dans la chambre.
Au bruit que fit la porte, elle tressaillit, et se tourna vers Salomé qui venait d'entrer.
Mais elle n'eût pas plus tôt aperçu Raymond, qu'elle jeta un cri, vif et doux comme celui d'un oiseau, el qu'elle cacha sa tête rougissante dans ses mains.
Raymond courut à elle.
— Vous m'avez appelé, Irène, dit-il, en cherchant à contenir son émotion ; et vous le voyez, je suis venu tout de suite.
Irène remercia du geste ; puis elle fit signe à Salomé de s'éloigner.
Et comme celle-ci semblait hésiter à obéir, Raymond la prit vivement à part.
— Ne vous éloignez pas, lui dit-il, à voix basse ; tenezvous dans la pièce voisine, et venez tout de suite, à mon premier appel.
Salomé se retira alors, et Raymond revint s'asseoir auprès d'Irène.
Ce qui se passait chez la pauvre enfant était inexplicable.
Ses joues étaient fortement colorées ; un feu sombre brillait dans ses yeux, et ses mains étaient brûlantes el moites.
Raymond l'observa un moment en silence, et quoi qu'il pût faire, il se sentit troublé jusqu'au plus profond de son cœur.
— Vous avez bien souffert tout à l'heure, reprit-il apr^ès un court silence ; Salomé m'a dit que vous aviez eu peur de vous trouver seule.
Irène eut un sourire bizarre.
— Ce n'est pas d'être seule que j'avais peur, réponditelle ; c'était de vous savoir loin de moi.
— Chère enfant !
— Parce que je vous aime, Raymond ! et que vous m'aimez aussi... et j'avais besoin de vous voir là, près de moi, d'entendre votre voix ; de sentir votre main dans la mienne, comme cela, et puis... il y a autre chose encore...
— Quoi donc ?
— Je ne sais plus. ■ .
— Essayez de vous rappeler.
— Je n'ose pas — tenez — je n'ai jamais rien éprouvé de pareil — entendez-vous comme mon cœur bat ! Je ne suis pas plus malade qu'hier, cependant... et je crois bien que c'est cette potion...
Irène n'acheva pas.
Elle venait de se soulever à demi, son regard plein de fièvre s'était fixé sur Raymond ; et de ses doigts nerveux, elle déchirait avec violence les dentelles de son peignoir.
Puis, sans transition, sans que rien pût justifier un pareil désordre, un sanglot gonfla sa poitrine, un frisson courut sur sa peau, et elle se précipita en pleurant dans les bras de Raymond.
— Oh!... c'est mal! j'ai honte... balbutia- t-elle, le visage inondé de larmes; ne me méprisez pas, mon ami, et ayez pitié de moi. . .
— Mais qu'avez-vous donc! supplia Raymond, au comble de la surprise.
— Non! taisez-vous... ne me parlez pas, continua Irène ; ou plutôt... tenez ; partez... ne restez pas un instant de plus près de moi... J'ai eu tort de vous appeler! j'étais folle ! oubliez cela... Vous voyez que je ne m'appartiens plus... Raymond... ma tête brûle, ma poitrine est en feu... Oh ! par pitié... par grâce... partez! et dites àSalomé... que je meurs !...
Elle poussa un cri, et Salomé accourut juste à temps pour la recevoir dans ses bras. •
Elle était évanouie.
Raymond aida la soubrette à la transporter sur son lit; ^t demeura un moment, immobile et pensif, auprès de son corps inerte.
— C'est la troisième crise ! dit Salomé ; celle-ci a été moins forte... et il faut espérer que ce sera la dernière.
Raymond gardait le silence.
Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, et revint s'accouder à la cheminée.