RÉSOLUTION
— Eh bien I non... Vrai, ça n'est pas gentil de votre part, dit Hector, quand son rire se fut calmé. On est léger, joueur, mauvais sujet, pour parler comme papa Guillemot... Mais il y a encore une certaine distance de là au degré d'infamie que vous supposiez.
— Cependant, vous aviez pénétré dans le jardin, dit Raymond interdit.
— Médina m'en avait remis la clef.
— Et si je ne vous avais pas rencontré?...
Hector haussa les épaules.
— Si vous ne m'aviez pas rencontré, acheva-t-il, savezvous ce qui serait advenu ? De deux choses l'une : ou je serais resté une heure à baguenauder dans les allées, pour en sortir comme j'y étais entré, ou je serais allé
LA LANTERNE ROUGE *b7
trouver Irène, et me serais jeté à ses genoux, pour lui demander pardon d'avoir pu même laisser croire à d'autres que j'acceptais leur odieuse proposition.
— Mais alors... balbutia Raymond — dont l'âme s'épanouissait.
— Alors... répliqua Hector, tout ceci était une pure comédie, jouée à seule fin de recouvrer ma liberté devant Médina et en même temps de me permettre quelques entailles à la peau du célèbre Ricordi.
Raymond eut un élan spontané qu'il ne fut pas maître de réprimer; il jeta.ses bras autour du cou d'Hector, et l'embrassa à plusieurs reprises.
— Bien 1 bien — dit-il avec effusion — et vous ne sauriez croire combien je suis heureux de vous rendre mon estime...
— Il y avait un moyen bien simple pour éviter cela, répliqua Hector ; c'était de ne pas me la retirer si vite. — Mais, bah ! n'y pensons plus... je serai privé du plaisir de voir Médina demain matin, et il n'en sera que ça...
— Mais, pourquoi n'iriez-vous pas lui rendre visite?... Peut-être n'est-il pas prudent de lui laisser soupçonner que l'on est plus honnête que lui.
— Eh! je le sais bien ; mais je m'étais engagé à lui rapporter, comme preuve de mon infamie, un objet de. la chambre d'Irène... et vous comprenez...
— Quel objet?
— Oh ! un rien... une petite fiole, que je devais trouver sur la cheminée.
Raymond prit le bras de son interlpcuteur et l'entraîna vers l'hôtel des Roches-Noires,
En une seconde, tout un plan était né dans son esprit, et il ne voulait pas tarder à le mettre à exécution.
— Voyons, dit-il vivement à Hector ; maintenant que ce petit nuage est passé, et que je sais quel cœur d'or bat dans votre poitrine, je n'hésite pas à m'ouvrir à vous, et à réclamer votre concours dévoué pour l'œuvre à laquelle je travaille.
25« MÉM0IRE8 D'UN œMMISSAIRE DE POLICE
— Quelle œuvre? fît Hector étonné.
— Je vous expliquerai cela... plus tard. Pour le moment, écoutez-moi bien, et surtout ne cherchez pas trop à comprendre ce qui pourra vous paraître obscur. Qu'il vous suffise de savoir que le but que je poursuis est sacré, et que si je réussis, vous m'aurez aidé à tirer une vengeance éclatante du plus abominable de tous les crimes.
— Si c'est de Ricordi ou de Médina qu'il s'agit, répliqua Hector, je ne vois pas d'obstacle.
— C'est d'eux et d'autres encore... Ecoutez-moi.
— Parlez.
— Demain, j'irai à votre place trouver Médina.
— Vous, et pourquoi faire?
— Pour retirer les billets que vous avez souscrits, et lui remettre, en échange, la somme que vous lui devez?
Hector fît un bond.
— Cent mille francs 1 s'écria-t-il, vous allez donner cent mille francs à ce vampire I
— N'est-ce pas la somme que' vous lui devez?
— Il me l'a dit — je lui en dois peut-être plus — peutêtre moins — mais enfin...
— Quelle qu'elle soit, je la payerai.
Hector remua la tête avec hésitation.
— C'est que, vous savez, reprit-il d'un ton embarrassé, c'est une assez mauvaise créance et je ne crois pas que je sois destiné à hériter prochainement.
— Cela me regarde. — Acceptez-vous?
— Damé! .
— Songez que c'est le seul espoir qui yous reste de châtier l'insolence de Ricordi.
— Ah ! faites, faites ; avec cette perspective, on m'entraînerait au bout du monde ; mais pendant que vous irez trouver Médina, qu'est-ce que je ferai, moi ?
— Vous, Hector, vous partirez pour Paris.
— Heirr !
— Demain, parle premiertrain. Vous irez trouver votre
-- ami Ludovic Malon, et vous lui direz qu'à tout prix, il krf aut qu'il vienne à Trouville.
:v — Quand cela ?
ri- — Tout de suite. .
^, — Mais son temps est bien pris... Malon est un doc- 'Zi teur très-occupé.
■2à — S'il hésite à vous suivre, vous lui direz qu'il s'agit
de l'affaire de Glamart, et je vous jure que c'est luiu: même qui pressera le retour. Voyons, est-ce convenu ?
Hector consultait sa montre, •œ — Trois heures ! dit-il ; je prends le train de six heures,
je suis rue de Tournon à midi, je cause, nous dînons, et 1 en repartant à six heures cinquante du soir, je puis être
de retour ici à minuit.
j — - Avec le docteur ?
[g — Bien entendu.
— Alors, à ce soir.
— A ce soir. Seulement, croyez-moi, ne vous laissez I pas emballer avec Médina. Et surtout que personne ne
touche au Ricordi avant mon retour. r ' Les deux jeunes gens se serrèrent la main avec affec-
,. tion. Raymond jeta un dernier regard sur la fenêtre d'Irène, et comme il vit que toute lumière était éteinte, il prit le chemin des Roches- Noires, et rentra peu après à l'hôtel.
Le lendemain matin, vers neuf heures, Raymond venait de prendre pour se rendre chez Médina, la passerelle en planches qui borde la plage le long des cabanes.
Il avait à peine fait cinquante pas sur ce sentier factice, quand il fut accosté et suivi avec une certaine insistance par un homme vêtu d'une blouse bleue, qui se mit à lui offrir des cigares et du feu concurremment avec le journal de Trouville.
Raymond ne prit pas garde, tout d'abord, à cet homme ; mais son insistance obséquieuse finit par le fatiguer, et il s'arrêta pour l'inviter à le laisser continuer en paix son chemin.
Mais au premier regard qu'il jeta sur eet homme, il | changea d'attitude.
— Lefiot ! ditril avep un cri étouffé.
L'homme mit un doigt sur ses lèvres.
— Plus bas! plus bas! murmura-t-il ; il n'y a pas I grand monde à cette heure sur la plage, mais c'est ( il ne faut étonner personne.
Et pendant que Raymond se remettait de sa sur- ' prise :
— Voyons ! continua-t-il ; prenez-moi ce journal, ça ! vous donnera une contenance, payez-le-moi avec unjaunet, et pendant que je chercherai la monnaie à vous rendre, nous pourrons jaboter un brin.
Raymond fit machinalement ce que lui conseillait Lefiot, et ce dernier, à peine en possession du louis, se mit à fouiller dans toutes ses poches.
Et tout en fouillant, voilà ce qu'il trouva moyen de dire au jeune homme. |
— Et d'abord, une excellente nouvelle, dit-il d'un ton rapide, Mousseline est â Trouville.
— Tu l'as vue?
— J'ai fait mieux... c'est moi qui l'ai amenée.
— Gomment t'y es-tu pris ?
— Ah ! ça n'a pas été sans peine, mais enfin, ça y est; elle a eu un trac de tous les diables, et elle m'a suivi, sans trop savoir à quoi je la destinais.
— Et depuis quand est-elle arrivée ?
— Depuis hier soir, — je l'ai installée dans un petit appartement, sur le quai — et je lui ai promis que vous iriez la voir — ça l'a rassurée tout à fait.
— Pauvre fille !
—-Bah! quel danger court-elle?
— Mais si les autres se doutent ?
— Je les en défie bien.
— Ne dis pas cela — depuis quelques heures les événements se précipitent — nos ennemis soupçonnent Ja trame que nous préparons — ils ne savent peut-être pas encore où est le danger, ni de quelle nature il est ; mais
f à coup sûr, ils sentent qu'il y en a un, et ils veillent.
- Bon ! bon ! nous causerons de cela — pour le moment, il faut être prudent, et disperser les rassemblements — tirez de votre côté,, moi du mien, et à bientôt — mon prince 1...
Lefiot s'éloigna sur ces mots, et Raymond continua sa route vers l'habitation de Médina.
Un quart d'heure plus tard, il se faisait annoncer chez le célèbre banquier.
Ricordi, Colonna et le duc se trouvaient en ce moment réunis chez ce dernier.
Les quatre associés venaient d'apprendre par Spavento l'arrivée de Mousseline à Trouville, et ils avaient cru devoir se concerter sur la conduite qu'il importait de tenir en cette circonstance.
Toutefois, la visite de Raymond était si inattendue, que Médina ne voulut pas remettre à le recevoir. Il fît donc passer ses acolytes dans une pièce voisine et donna Tordre d'introduire !
Raymond entra aussitôt.