‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 42 sur 58 · RAYMOND CHEZ MÉDINA · texte numérisé non relu

RAYMOND CHEZ MÉDINA

— Eh parbleu, cher monsieur, dit Médina, en allant à Raymond, je suis ravi de vous voir ; serais-je assez heureux pour que vous ayez un service à me demander?

Il lui offrit un siège, et quand Raymond se fut assis, il prit place lui-môme à côté de lui.

262 MÉMOIRES D'UN COMMISSAIRE DE ÊOLtCË

— Mon Dieu! dit le jeune homme, en saluant, ml visite a été déterminée par deux motifs bien distinct- | et qui n'ont absolument rien de commun.

— Ah! ah ! et quels sont ces motifs ?

— Le premier me concerne personnellement, ils'a$l d'une somme relativement importante que mon inten •[ dant doit toucher ces jours-ci, et dont je désirerais fairt le dépôt entre les mains d'un homme sérieux, qui mo( I frît non-seulement des garanties d'honorabilité, mat] encore les chances d'un placement fructueux.

— Et vous avez pensé à moi, fit Médina avec un son- 1 rire.

— Précisément.

— Cette confiance m'honore, cher monsieur, et | croyez que je suis tout à vous. De quelle somme s'a- ' git-il ?

— Un million environ.

— Ah ! diable, dit le banquier, dont l'œil brilla de convoitise.

Raymond poursuivit :

— Mes parents, dit-il, possédaient d'immenses propriétés qui ne rapportaient presque rien... A leur mort, j'ai pensé qu'il était vraiment par trop naïf de conserver ces terres improductives, ces châteaux inhabités et inhabitables, et je me suis résolu, sans regret, à les mettre en vente. •

— C'est parfaitement raisonné... et je suis convaincu que vous avez doublé ainsi votre revenu.

— Dites, monsieur, que je l'ai presque décuplé. — Ainsi, ce domaine dont la vente a atjteint le chiffre dont je vous parle, me rapportait à peine six mille livres de rente !

— C'est fabuleux.

— Et si le reste se place dans les mêmes conditions, avant la fin de l'année, j'aurai formé un capital de trois ou quatre millions.

— A la bonne heure ! s'écria Médina sur un ton enthousiaste ; vous comprenez les affaires, cher monsieur,

et quoique jeune, je vois que vous avez l'esprit positif et sainement imbu des idées modernes.

— Je puis donc compter sur vous, dit Raymond, d'un àir confiant.

— Je vous le répète, je suis entièrement à votre disposition, et vous pouvez être certain de vous faire un revenu qui atteindra facilement 7 1/2 et 8 0/0.

— C'est plus que je n'espérais !

Il y eut un silence, et Raymond semblait se préparer à se lever, quand Médina le retint.

— Pardon! lui dit-il, mais ne me parliez-vous pas d'une autre affaire, dont vous désiriez m'entretënir.

Raymond se frappa le front.

— C'est juste, répondit-il, fort juste, et j'allais l'oublier. C'est qu'aussi cette affaire ne me touche qu'indirectement, et, qu'en réalité, j'aurais pu la traiter demain tout aussi bien qu'à cette heure.

— Autant vaut les terminer toutes deux tout de suite.

— Vous avez raison... Eh bien, voici la chose ; M. Hector Beaulieu, mon ami, est votre débiteur, et il vous a souscrit pour cent mille francs de billets.

— Mais, en effet, je crois... au fait, est-ce bien cent mille francs?... répondit Médina. %

9 — Oh! le chiffre importe peu... seulement, ces billets que M. Beaulieu a faits un peu légèrement, il entend qu'ils lui soient rendus dans le plus bref délai, et c'est moi qu'il a chargés de la réclamation.

— Et pourquoi M. Beaulieu n'est-il pas venu luimême? fit Médina d'un ton singulier.

— Je ne saurais le dire, répliqua Raymond ; Hector, que j'ai rencontré ce matin, n'avait pas l'air tout à fait dans son* état normal — et, chose bizarre, il m'a prié en même temps de vous remettre ce flacon, ajoutant que vous sauriez ce que cela voulait dire.

Médina prit le flacon avec un geste fébrile, et le posa sur son bureau.

— Oui, oui, dit-il un peu embarrassé \\& m*, raç^â^a

cela ; mon Dieu, je tiens à ce flacon ; je ne pourrais peul- 1 être pas dire pourquoi ; il me l'avait pris — je le lui ai | redemandé, et...

— C'est bien naturel.

— N'est-ce pas?

— Mais que lui dirai-je pour les cent mille francs?

— Oh I ce n*est pas pressée, je le verrai... nous en | causerons.

— Pardon! pardon! monsieur Médina, je crois que i vous ne m'avez pas bien compris... je vous ai dit, je' prends la peine de vous répéter, que Beaulieu m'a chargé de la réclamation; je la fais dans les termes dictés par lui-même, et je tiens à lui rapporter une réponse bien précise et bien nette... quelle raison auriez-vous d'ailleurs à lui opposer... dites-le-moi, et si elle est juste, je m'y rendrai de la meilleure grâce.

— A la bonne heure, répondit Médina, et je n'attendais pas moins de votre courtoisie, — eh bien, la raison, c'est que je suis banquier, moi, et qu'un banquier ne se dessaisit pas ainsi de son titre.

— N'avez- vous pas d'autres scrupules?

— Ah ! je le jure.

— En ce cas, c'est facile à arranger.

— Comment?

— Eh pardieu, en vous remettant, contre livraison, une égale somme en billets de banque.

— Vous feriez cela !

— Parbleu... et avec un véritable plaisir !

— C'est que vous ne savez peut-être pas...

— Quoi donc ? N

— Damé... je ne voudrais rien dire qui pût être désobligeant pour mon client, mais la créance n'est pas^précisément de premier ordre.

— Vous avez bien prêté à -Hector, sur sa signature, la somme dont je suis disposé à répondre pour lui.

— Oh I moi,' c'est différent...

- — Soit ! je n'insiste pas, cependant ma proposition est

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r> faite, et je serai heureux de donner à mon ami cette t- preuve de confiance et d'estime. * •

— Vous le voulez?

— Absolument. Combiea vous 4oit-il?

— Cent mille francs.

!j — Et vous avez les reçus ?

Médina sonna. Un commis parutf.

— Apportez-moi le dossier Beaulieu? dit le banquier, en faisant un signe à son employé.

Un moment après, le commis revenait, et remettait à Médina une chemise d'où il tira une grosse de paperasses.

— Est-ce bien tout ? fît Médina.

— - Oui, monsieur.

— Et à combien s'élève le compte de M. Beaulieu?

— A cent cinquante mille francs 1 Raymond fit un mouvement.

— Diable ! dit-il en souriant, il paraît 'qu'il allait bien, notre ami.

— Je vais vous dire, repartit Médina... J'avais donné des ordres pour qu'on ne fît aucune observation. J'aurais été désolé qu'il pût croire à une mauvaise volonté de ma part. De sorte que, vous voyez... Je ne coanaissais pas moi-même bien exactement le chiffre de la dette. Toutefois, si cela devait vous arrêter...

Raymond prit son portefeuille, compta sur le bureau du banquier cent cinquante billets de mille francs, et reçut en échange les paperasses, et la chemise dans laquelle elles étaient enveloppées.

Puis, il plia négligemment le tout, et le fît disparaître dans la poche de son pardessus.

— Eh bien! dit Médina stupéfait... vous ne vérifiez pas.

— A quoi bon? répondit Raymond... Si je n'avais pas en vous une absolue confiance, je ne serais pas venu vous offrir le dépôt d'une partie de ma fortune.

Médina lui tendit la main.

■— Mille grâces, monsieur, dit-il, avec un éclair de

Médina se hâta d'aller rejoindre ses associés qui, è leur côté, l'attendaient avec une vive impatience.

— Eh bien? demanda Ricordi dès qu'il l'aperçut.

— Eh bien, répondit Médina, le visage rayonnai! je viens d'avoir affaire avec le plus naïf et le plus cha mant de tous les millionnaires.

Et il leur raconta ce qui venait de se passer.

— Voilà qui est singulier ! fit Golonna, quand il t cessé de parler, et c'est à n'y plus rien comprendre.

— Ce que je vois de plus clair, objecta Ricordi, c' que je vais avoir un duel avec M. Beaulieu.

— Ce n'est pas là qu'est le mal, répliqua le duc. en ce moment, c'est Benoit que je voudrais voir.

Gomme il achevait ces mots, la porte s'ouvrit ei docteur entra.

Ce dernier était sombre, et il promena un reg inquiet sur ceux qui l'entouraient.

— Messieurs, dit-il d'une voix grave, il se pass cette» heure quelque chose de terrible, et le momenl venu pour chacun de nous d'agir sans faiblesse et ï une résolution implacable et prompte.

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