‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · LE SORT DE MOUSSELINE · texte numérisé non relu

LE SORT DE MOUSSELINE

Médina se précipita vers Benoît.

— Quoi? qu'est-il arrivé? demanda-t-il, et d'où vous vient cet air sinistre?

— Ce matin, répondit le docteur, je me suis présenté au chalet Guillemot, et Ton m'a refusé l'entrée de la chambre d'Irène.

— Qu'est-ce que cela prouve? dit le banquier.

— Gela prouve que quelqu'un a éveillé les soupçons de Salomé ou ceux d'Irène, et que quelque chose de nos projets a transpiré.

— Mais Hector ?

— Hector Beaulieu n'a pas passé la nuit chez Guille- 1 mot, et celui qui l'a remplacé n'est autre que le jeune

Raymond.

— Cependant, 6t Médina.

— Cependant, poursuivit Benoît, tout ce que je vous dis là, j'en suis sûr et si vous voulez que j'aille plus loin encore, apprenez que ce matin Hector est parti pour Paris.

Un même sentiment arracha une exclamation aux quatre auditeurs.

— Hector ! parti? demanda le duc ; de qui tenez- vous ces détails?

— De Spavento, répondit le docteur ; depuis que le pauvre diable a été si fatalement blessé dans J* p * " -** de Strasbourg, il se trouve condamné à une

qu'il ne supporte qu'avec peine. Comme il ne peut plus agir, il pense, et son esprit a gagné ce que son corps perdait en activité. Il va, vient, furète, écoute tout ce qui se fait. C'est ainsi qu'il a su que Mousseline était à Trouville, une heure après son arrivée, et qu'il a pu, tout à l'heure, m'indiquer sa demeure et celle de l'homme qui raccompagne.

— Mousseline n'est donc pas seule à Trouville ?

— Ne le saviez-vous pas ?

— Mais qui est avec elle ?

— Lefiot.

— L'agent de police ?

— Lui-même.

Un silence de stupeur accueillit cette dernière révélation.

— Enfin, que concluez-vous de tout ceci? fit Médina, avec un pli sombre sur le front.

— Je conclus que nous sommes en présence d'une situation dont il ne faut plus se dissimuler la gravité. Il y a quelqu'un qui veut nous perdre, et qui, mystérieusement, mais implacablement, nous enserre chaque jour davantage, dans un cercle de fer ; — quel est cet ennemi? je l'ignore. Lefiot n'est pas assez puissant pour faire mouvoir de tels ressorts. — Germaine aurait des défaillances inévitables, que sa nature nerveuse rend faciles à prévoir — quant à Hector, s'il tue Ricordi, c'est tout ce qu'il pourra faire ; il n'a ni l'ampleur ni la témérité d'un vengeur.

— Mais il n'y en a point d'autres que je sache, fli Médina.

— Peut-être ! répondit Benoît.

Et il fit quelques pas vers le bureau sur lequel il reprit le flacon rapporté par Raymond.

— Tenez!., pousuivit-il d'un ton acéré, cette nuit j'ai laissé sur la cheminée de la chambre d'Irène le flacon que voici, à moitié rempli d'une liqueur des plus dangereuses. Si un juge d'instruction savait que j'ai donné la moitié du contenu de ce flacon à une jeune

fiHe, mon affaire serait claire, et je ne tarderais pas à prendre la route de Toulon. Or, ce flacon était à moitié plein, je le répète. Eh bien I regardez vous-mêmes maintenant ; plus rien ! le flacon est vide... qu'a-t-on fait de son contenu ?

— Pensez-vous donc qu'Hector ait conçu quelque soupçon? objecta le duc.

— Lui ! fît Benoît avec dédain.

— Mais qui donc, alors?

Le docteur remua la tête et son regard s'attacha à son interlocuteur avec une étrange fixité.

— Je sais reprit-il après un court silence, je sais que votre orgueil se révolte à l'idée de défendre votre vie menacée ; vous préférez ne pas croire à la réalité de la menace, et vous nous défendez de soulever le linceul sanglant qui recouvre les victimes de Glamart. Eh bien, prenez-y garde, monsieur le duc, car les spectres vont enfin secouer leur suaire, et ils viendront bientôt vous demander compte du passé.

Et comme le duc se taisait, Benoît étendit le bras dans la direction du chalet de l'Enclos.

— Avez- vous quelquefois, dit-il, arrêté votre regard sur cette habitation, monseigneur, et vous êtes-vous demandé pourquoi Germaine en défend l'accès, et quel personnage elle cache derrière ces portes si hermétiquement fermées ?

— Prétendez-vous aussi que c'est le prince Karpèles?

— Ceux que j'ai tués ne sont jamais revenus, monseigneur, je ne parle pas de ceux-là ; mais, prince ou aventurier, l'hôte du chalet est à coup sûr notre ennemi redoutable ; et malheur à nous si nos cœurs ou nos mains hésitent 1

Il y eut un long silence.

Le duc impatient, sourdement irrité, se promenait à travers la chambre, s'arrètant parfois pour jeter un regard farouche sur le chalet de l'Enclos ; plus souvent encore, observant ses complices dont l'attitude était loin de .témoigner d'une grande énergie.

Le moment était critique. Le docteur avait évidemment raison. Il fallait agir.

Le duc y était résolu, et ce ji'est pas chez lui que Ion pouvait craindre de rencontrer de la mollesse.

Son passé répondait de l'avenir ; il avait jusqu'alors déployé une telle audace dans le crime, qu'il ne devait pas se laisser arrêter par des considérations secondaires de sentiment.

— Pour le moment, dit-il bientôt, je ne vois de danger que dans le retour de Mousseline 4 ; nous avons com- 1 mis naguère l'imprudence de la laisser vivre, et nous l payons chèrement cette heure de faiblesse dans le passé. | Mais, comme le dit Benoît, tout peut encore être réparé, { et j'espère qu'il se chargera de rendre à jamais muettes ces lèvres qui voudraient nous trahir.

Benoît approuva du geste.

— J'ai déjà pris certaines mesures de précaution, répondit-il; Gérôme, qui est au service de Spavento, a reçu mes instructions, et, dès ce soir...

— Du reste, poursuivit le duc, c'est un dernier acte d'énergie à accomplir... ne nous abandonnons pas nousmêmes : restons unis comme par le passé, v et s'il faut en finir avec cette Germaine dont la haine est plus irritante que redoutable... Je vous jure qu'avant huit jours nous n'aurons plus rien à craindre du chalet de l'Enclos.

Le duc se tut encore une fois, et il secoua la tête comme un lion acculé dans les étroites limites d'une b^sse-fosse.

— Les imprudents ! poursuivît-il presque aussitôt avec une sorte de rugissement, un rugissement de fauve ; ah ! qu'ils prennent garde de réveiller le Marcus que les enivrements de leur civilisation avaient un moment endormi! — Benoît, vous le connaissez celui-là — Golonna, tu Tas vu à l'œuvre, — Ricordi, tu sais si le sang ou les larmes peuvent le détourner de sa route !... — Eh bien ! par le crâne de mon père I s'ils veulent le revoir, on pourra encore leur en donner le spectacle !

! Un ricanement amer scanda cette dernière phrase d'une façon sinistre.

— Mais non ! ajouta-t-il, non! ils né peuvent rien. Rien contre Marcus. Rien contre Mikaël. Rien contre le duc! Mousseline seule est peut-être dangereuse. Et, dès cette nuit, Mousseline aura cessé de l'être. Vous m'entendez, Benoît?

— Oui, monsieur le duc.

— Allez donc; et demain je vous attendrai avec la bonne nouvelle.

Or, le soir de ce même jour, il se passa deux faits qui devaient singulièrement précipiter les événements, et dont le duc était loin de soupçonner les conséquences.

Lefiot était certainement un agent fort habile, et il avait pris les plus grandes précautions pour que personne à Trouville ne soupçonnât sa présence, non plus que celle de Mousseline.

11 était arrivé la veille, vers minuit, avait conduit la jeune femme dans une petite maison isolée qu'il avait louée quelques jours auparavant, et lui-même s'était logé à cent pas au plus dans le plus affreux bouge que Ton pût rêver.

Page 1