‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 44 sur 58 · LE SOUPER DE LEFIOT · texte numérisé non relu

LE SOUPER DE LEFIOT

Voici en effet ce qui se passait vers huit heures du soir, c'est-à-dire quelques minutes avant qu'il se mît à table pour souper.

Avant de songer à lui, Lefiot avait pensé à Mousseline ; et il venait de lui envoyer, par la servante du bouge, deux plats pour la préparation desquels il avait fait appel à toute la science du Carême de l'établissement.

Lefiot avait examiné lui-même les deux plats en question, et leur avait trouvé bonne mine; il avait dépêché la jeune m aritorne, à laquelle il avait recommandé de ne pas s'amuser en route.

Après cette recommandation, Lefiot s'était mis à table, et la bonne était partie.

Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle fut accostée par un bon gros Normand qui se mit sans façon à lui tapoter les joues.

— Pardon, la belle enfant, lui dit-il, mais faites-moi l'amitié de me dire s'il n'y a pas quelque part, par ici, une bonne auberge, pas chère... où il y ait de bon cidre, et où il soit possible de souper sans se ruiner.

— Vous tombez à merveille répondit-elle en riant, tenez... pas plus loin que l'enseigne qui est là, c'est la nôtre, et vous y serez traité comme un prince.

Le Normand guignait de l'œil les deux plats que portait la petite bonne.

— Est-ce que ça sort de chez vous, ce que vous avez là? demanda-t-il d'un air de convoitise.

— Sans doute.

— Voyons donc voir, pour voir.

— C'est que je n'ai pas le temps.

— Ça m'a l'air d'avoir un fumet I

En parlant de la sorte le voyageur avait enlevé la couverture de chacun des plats et en avait longuement humé la vapeur.

— C'est pas pour dire ! s'écria-t-il, — mais pour un bon plat, voilà un bon plat, — est-ce qu'il en reste du même?...

— Demandez au patron.

— Pour sûr je n'y manquerai pas.

— Alors vous y allez ?

— Oui, la belle enfant... avec l'espoir de votre retour.

Et le Normand s'éloigna.

C'était bien un indigène de la vallée d'Auge, et rien ne lui manquait, ni dans son allure, ni dans son costume.

Bonnet de coton penché gaillardement sur l'oreille, blouse bleue avec ganse grise, pantalon de toile tombant sur de gros souliers ferrés, çt boucles en similor se balançant coquettement aux oreilles.

Le tout complété par un bâton noueux de coudrier auquel pendait une lanière de cuir tressée, passée autour du bras.

Il pouvait avoir cinquante ans à peu près; il se tenait droit comme un I, et paraissait jouir d'une santé robuste.

Quelques minutes plus tard, il faisait son entrée dans l'auberge, et pénétrait dans la salle même où Lefiot prenait son repas.

Lefiot fît à peine attention à lui ; il avait hâte de se rendre auprès de Mousseline et mettait les morceaux doubles.

Le Normand s'assit à une table en face de lui, et appela le garçon.

— Allons I à souper... -et le plus vite possible, dit-il en posant son bâton à ses côtés... surtaux., fcSùravtfîûfc-

moi une bonne vieille bouteille de derrière les fagots... t c % tu m'entends I \ fà

— Oui, monsieur, répondit le garçon, mais que faut-il vous servir ?

Le Normand tourna les yeux \ers la table de Lefiot.

— Pardon, monsieur, lui dit-il d'un ton naïf et de belle humeur; est-ce que c'est bon, ce que vous mangez là?

— Mais sans doute, répondit Lefiot en souriant.

— Alors, apporte-moi de ce que mange monsieur, et n'oublie pas la bouteille demandée.

Le garçon s'empressa d'obéir.

Le couvert fut bientôt mis, et quand il eut apporté tous les ustensiles nécessaires, il se dirigea vers un coin de la salle, et souleva une trappe par laquelle on descendait à la cave.

Lft Normand ne perdait rien de son manège, et dès qu'il fût en possession de la bouteille qu'il attendait, il la déboucha lui-même et remplit deux verres jusqu'aux bords.

Puis il alla à Lefiot et posa un des verres pleins devant son assiette.

— A la vôtre I monsieur, dit-il d'une voix sonore et franche, j'espère que vous ne me refuserez pas de trinquer avec moi.

— Mais...

— Bah! une fois n'est pas coutume, continua le Normand, et vous ne voudrez pas me faire affront. v Vous voyez, je suis fermier, éleveu r plutôt, près de Pont-l'Evêque, et le commerce ne va pas trop mal. Pas plus tard qu'il y a huit jours, j'ai vendu une belle paire de vrais chevaux à un grand seigneur qui s'y connaît presque aussi bien que le plus madré des maquignons, et il n'a pas barguigné sur le prix. Trois mille francs, nets, pas un centime de moins.

— Et vous venez toucher votre argent?

Le Normand fit un clignement d'yeux.

— Foi de Gervais ! s'écria-t-il, vous avez de l'œil, vous ;

c est vrai. Trois mille francs. La bourgeoise ne sera pas fâchée d'ajouter Ça à ses économies... A votre santé.

— A la vôtre, monsieur Gervais, dit Lefîot.

Ils trinquèrent et burent.

^ * Gervais s'était remis à sa place, et il dévorait son souper, avec un véritable appétit de fermier.

Tout en finissant le sien, Lefîot continuait de l'observer... et il prenait même un certain plaisir à voir avec quelle rapidité il faisait successivement disparaître les aliments que le garçon lui apportait, accueillant du même souFire satisfait le vin et le cidre, et même l'eau-de-vie à laquelle il avait fréquemment recours, pour faire ce qu'il appelait un trou.

A un moment, cependant, Lefîot regarda l'heure à sa montre, et se leva brusquement de table.

A cette vue, Gervais fit un mouvement.

— Gomment ! dit-il d'un ton de reproche, est-ce que vous allez me quitter comme ça ?

— Parbleu ! répondit Lefîot... je vois que je me suis oublié... et je n'ai que le temps... Mais vous couchez ici.

— On y est bien ?

— Alors je vous reverrai...

Gervais s'était levé à son tour; il marcha d'un pas

résolu vers la porte qu'il ferma à clef, et revint se placer en face de Lefîot stupéfait.

— Ecoute... lui dit-il alors, d'un ton énergique, en s'armant d'un couteau catalan à la lame bien effilée ; si tu dis un mot, si tu pousses un cri, tu es mort !...

— Gérôme ! fit Lefîot en reculant de deux pas...

— Ah ! tu me reconnais ! Eh bien, voilà qui est gentil de ta part... Mais c'est un peu tard, tout de même ; tu comprends maintenant, n'est-ce pas, que nous connaissons ton jeu, et que nous ne voulons pas te laisser plus x longtemps lire dans le nôtre... donc il faut que je te supprime.

— A moi! à...

Gérôme lui appliqua brutalement sa main sur les

lèvres,

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— Motus ! murmura-t-il, en glissant son couteau dans sa ceinture ; si tu veux être sage, il ne te sera fait aucun mal, et Ton te laissera respirer jusqu'à demain ; seulement, comme l'air de la mer est malsain pour les oiseaux de ton espèce, tu vas me faire le plaisir de te dérober à tous les regards, et d'aller passer la nuit dans la cave.

Lefiot voulut faire un mouvement.

Gérôme était plus robuste que lui, et il avait en outre le sentiment de l'acte de violence qu'il accomplissait...

Déjà, il avait tiré de sa poche une corde solide, et avait réuni les deux poignets de son adversaire.

— Là ! dit-il, quand il eut fini ; et maintenant, au trou !

Il le prit dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, et gagna la trappe avec le malheureux agent, qui se débattait, et cherchait vainement à se dégager.

Crier eût été dangereux ! la porte de la salle était fermée et, d'ailleurs, les gens du bouge devaient être depuis longtemps blasés sur les scènes de ce genre ; un mot, un geste, et c'était fait de lui ; il comprit qu'il était préférable de ne rien dire, sauf à prendre bientôt sa revanche.

11 fit ces réflexions en une seconde.

Gérôme avait déjà soulevé la trappe qui fermait la cave, et de son regard effaré, l'infortuné pouvait plonger dans le trou béant et noir.

A cette vue, il eut un dernier mouvement de révolte, et voulut tenter de se relever.

Mais Gérôme lui posa le pied sur la poitrine.

— Eh bien ! eh bien ! fit-il avec ironie, est-ce que nous allons faire le méchant I Une mauvaise nuit est cependant bientôt passée, et demain tu sortiras de là, sain comme l'œil.

En parlant ainsi, il le poussa avec force, et le pauvre diable alla rouler au bas de l'échelle qui faisait officq d'escalier.

Alors, et sans s'inquiéter davantage des conséquences de cette terrible chute, Gérôme roula un meuble pesant sur la trappe qu'il avait refermée, et revint ouvrir ta

LA LANTERNE ROUGE t77

porte qui donnait sur la salle commune. Cela fait, il appela le garçon, et lui mit deux louis dans la main.

— De ces deux louis, dit-il, il y en a un pour toi et l'autre pour ton maître. Mais c'est à une condition.

^ — Laquelle ? fit le garçon ébahi.

— C'est de fermer cette salle jusqu'à demain et de n'y laisser pénétrer personne.

— Mais...

— Je reviendrai demain, à la première heure, et si tu as bien exécuté mes ordres, il y aura deux nouveaux napoléons... pour toi.,* et pour ton maître.

Sur ces mots, Gérôme prit son bâton, passa ia lanière de cuir autour de son bras et sortit de l'auberge.

Un instant après il gagnait la maison habitée par Mousseline.

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