UNE DRAMATIQUE AFFAIRE
Le lendemain, vers dix heures du matin, le duc de Palmarès était dans son cabinet en compagnie de Médina, attendant les nouvelles du duel qui avait dû avoir lieu entre huit et neuf heures.
Les moments s'écoulaient avec rapidité ; de temps à autre, il allait à la fenêtre, et interrogeait la plage pour
"^voir s'il ne verrait pas venir Spavento ou Golonna ou le docteur Benoît.
Spavento et Golonna étaient les seconds de l'homme aux diamants, de même que Raymond et le jeune de ^ Presles étaient ceux de Beaulieu.
Le duc avait appris, dans la nuit, la scène du Casino, p et la pichenette irrévérencieuse dont Hector s'était rendu i coupable à l'égard de Ricordi.
as II savait que le duel n'était point une rencontre ordili naire ; l'arme choisie était l'épée. Hector et Ricordi % maniaient cette arme avec une égale supériorité, et il
pensait qu'il pouvait y avoir mort d'homme.
s Aussi,* en apprenant que Ludovic Malon devait assis- ( ter Beaulieu, avait-il jugé convenable que Benoît assistât Ricordi.
De cette façon la partie était égale.
Au surplus, il avait eu avec le docteur une conversa-* tion de quelques secondes, à là suite de laquelle Benoît s'était retiré tout à fait édifié sur la conduite qu'il devait tenir.
Le duc ne comptait pas beaucoup sur l'énergie de Ricordi ; il craignait que, s'il venait à être blessé dangereusement, il ne se laissât aller à quelque confidence in extremis, de nature à donner l'éveil, et Benoît avait reçu l'ordre de couper court à toute agonie dangereuse, en précipitant le dénoûment.
Le docteur comprenait ce langage, et avait promis d'en tenir compte.
Les adversaires s'étaient donc éloignés de Trouville, le matin, vers sept heures, et dans Tordre suivant : .
Hector Beaulieu, dans une calèche avec Raymond, de Presles et Ludovic Malon.
Ricordi, dans une autre voiture, avec Spavento, Golonna et le docteur Benoît.
Ils avaient pris la route de Villers, et on ne les avait pas revus.
Le duc était fort impatient../ Dix heures venaient de sonner, et personne encore n'était de retour.
Evidemment, il s*était passé quelque chose d'extraordinaire. Mais quoi?
Médina gardait le silence, observant toutes les impressions qui venaient se traduire sur la physionomie de son interlocuteur, et cherchant à deviner à quels sentiments il était en proie.
En ce moment des pas précipités se firent entendre au dehors, et le duc marcha vivement à la fenêtre.
11 jeta un cri.
C'était Ricordi.
— Enfin! dit-il, avec un soupir de soulagement... l'issue du duel nous est favorable, Ricordi n'est pas blessé, et nous allons savoir...
La porte s'ouvrit, et Ricordi entra.
Il n'était pas blessé, ainsi que l'avait fait remarquer le duc, mais à son front soucieux, à la sombre expression de sa physionomie, il était naturel de supposer qu'ua malheur était arrivé.
Le duc et Médina coururent à lui.
— Eh bien I dirent-ils en même temps, et avec le même sentiment d'anxiété.
— Eh bien... répondit Ricordi... c'est fini!
— Beaulieu?...
— Blessé... à l'épaule droite et au bras gauche.
— Et toi?
— Pas une égratignure. Mais malheureusement, ce n'est pas la seule nouvelle que je vous apporte !
— Quoi donc? Qu'y a-t-il de plus?
— Je vais vous dire cela.
Ricordi respira bruyamment : il se versa un verre de madère qu'il avala avec avidité, et, se tournant de nouveau vers le duc :
— Ce que j'ai à vous apprendre, dit-il, demande quelques explications préliminaires, car vous comprendriez difficilement, sans cela, la catastrophe que j'ai à vous raconter.
— Une catastrophe?
— Nous étions partis à sept heures, ce matin... 4 et
nous avions pris le chemin de Villers. — Spavento, qui n'a rien à faire depuis longtenips, avait exploré cette route, et il connaissait plusieurs endroits favorables pour une rencontre. C'est lui qui nous montra le chemin. Vers huit heures donc, nous arrivâmes à l'endroit désigné. Le terrain fut choisi, et on nous mit en présence, Hector et moi. Hector tire bien, mais je tire mieux qu.e lui. Après quelques engagements insignifiants, je commençai par le blessera l'épaule... puis au bras gauche, et, comme il perdait pas mal de sang, les deux docteurs^ consultés, déclarèrent que le combat devait cesser. La partie était donc terminée, et nous allions remonter en voiture, quand, je ne sais à quel propos, Golonna et Raymond se prirent de querelle, et assez vivement pour.qu'à un moment je visse Raymond s'oublier jusqu'à faire un geste équivoque.
— Un soufflet ! fit Médina.
— Le simulacre seulement, mais cela suffisait. Golonna devint pourpre et sauta sur son adversaire. — Monsieur, lui dit-il, furieux, c'est une affaire que vous cherchez, — vous serez servi à souhait — demain — si vous le voulez bien. — Demain! interrompit le jeune Raymond, en éclatant de rire ; mais d'ici demain, cher monsieur, vous pouyez être à Toulon ! — Vous voyez ça d'ici, monsieur le duc! — Toulon! pourquoi Toulon? — Était-ce une plaisanterie ? — Le jeune homme parlait-il sérieusement? — Je n'eus pas le temps de faire de longues réflexions. — Golonna avait bondi sur l'une des épées, Raymond s'était emparé de l'autre, et ils étaient déjà en garde.
— Et ils se sont battus!... fit le duc, d'un ton violent.
— Vous allez voir... répondit Ricordi ; ils croisent le fer, ils cherchent à se toucher ; ils avancent, rompent, se livrent en un mot à tous les exercices auxquels vous avez pu assister chez Grisier ou chez Paz... Tout cela, pendant cinq bonnes minutes et sans résultat; alors je crus devoir intervenir.
— Pourquoi?
— Je voyais bien que Colon na se fatiguait, et je i>| a ? ( sais, d'ailleurs, de première force au pistolet... Or, était l'insulté, ils avaient ferraillé inutilement; il êlai permis de chercher autre chose.
— Enfin?
— Enfin... on m'écouta. Raymond se montra très courtois et de fort bonne composition. Il fut convenu que les deux adversaires se placeraient à vingt-cinq pa> l'un de l'autre, avec permission d'avancer de dix pas chacun. Ces conditions acceptées, on marqua les distances, et le signal fut aussitôt donné par Benoit.
Colon n a ne se contenait pas. Il avait la conscience de sa supériorité dans le maniement de l'arme qu'il tenait dans sa main, et il savourait d'avance la joie de tuer son insolent adversaire. Il fit dix pas environ, puis il s'arrêta et abattit le canon de son pistolet.
— Et Raymond? demanda avidement Médina.
— Raymond ! répondit Ricordi, il n'avait pas bougél Le corps effacé, le bras collé à la poitrine, le pistolet à la hauteur de la tempe, il regardait venir Colonna et demeurait froid, impassible, terrible. Quand il le vit s'arrêter, et abattre le canon de son arme, pas un muscle de son visage ne frémit, et le coup partit, sans qu'il fit un mouvement.
— Et après!...
— Après!... La balle de Colonna écornifla un bouton de son gilet, et déchira la manche de sa redingote, et ce fut tout.
— Il n'avait pas été touché ?
— Rien ne parut du moins. Mais à partir de ce moment, la scène devint réellement effrayante. Quand Raymond se vit maître de la situation, quand il comprit qu'il n'avait plus rien à craindre pour lui-même, il secoua la tête avec force, ses sourcils se contractèrent, son regard s'imprégna d'une sorte de férocité indicible, et il compta lentement les dix pas qui lui restaient à faire. *
— Mais c'est horrible ! balbutia Médina qui respirait à peine.
— Horrible, en effet, continua Ricordi; je n'osais plus regarder; Colon na était hideux à voir. Il avait bonne envie de demander grâce, mais toute sa fierté se révoltait à la pensée d'adresser une prière à son bourreau, et il était là blême, haletant, les yeux grands ouverts, comme le moribond en proie aux affres de la mort.
Ludovic Malon avait jusqu'alors gardé le silence, et il regardait comme nous, le cœur plein d'angoisses et l'esprit terrifié. — Raymond, supplia-t-il tout à coup, ne tuez pas cet homme. Raymond ne répondit pas. Un grondement sourd souleva sa poitrine, un sourire vint plisser sa lèvre, et, abattant son arme, il pressa la détente et le coup partit.
— Et Golonna ! murmura le duc, en prenant sa tête dans ses mains.
— Il n'a pas dit : ouf! répondit Ricordi... la balle de Raymond l'avait atteinf à deux lignes du cœur, et il était tombé raide, comme une masse, rendant le sang à pleines lèvres... Il était mort sur le coup !...
— Mort ! mort ! répéta le duc, en essuyant son front baigné de sueur.
Et un silence éloquent succéda à ce récit... et dura quelques minutes.
Puis,. la porte du cabinet s'ouvrit, et un valet entra, apportant une lettre sur un plateau d'argent.
Le duc la prit et la donna aussitôt à Médina.
— C'est pour vous !... dit-il d'un ton bref et avec un reste d'émotion.
Médina s'empressa d'ouvrir la lettre, mais il ne l'eut pas plus tôt parcourue, qu'un frisson l'envahit tout entier, et que ses joues prirent subitement la pâleur du marbre.
La lettre était de Raymond, et contenait ce qui suit :