‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 48 sur 58 · RAYMOND · texte numérisé non relu

RAYMOND

Quand il eut achevé la lecture de cette lettre, Médina Lissa retomber ses bras inertes le long de son corps, et diï regard s'attacha ardent et fixe au parquet de la liambre.

Leduc l'examina un moment, puis saisissant avec autorité la lettre que le banquier n'essaya même pas de retenir, il la lut à son tour avec une vive et poignante attention.

— Ainsi, dit-il d'un ton amer, vous ne vous contentez Q pas de faire l'usure, vous faites encore des faux I...

— Je vous jure ! balbutia Médina.

— Mais vous êtes entre les mains de cet homme !... Demain, il peut vous envoyer au bagne.

— Ah ! il ne le fera pas.

— Qui l'en empêcherait ?

s — Je lui offrirai tout ce qu'il voudra. Ma fortune

i tout entière, s'il le faut... La misère plutôt que le

t déshonneur. ~

\ Le duc eut un ricanement lugubre.

i — Votre honneur î répliqua-t-il. Vous osez parler de votre honneur! Mais vous oubliez donc dans quels basfonds je vous ai ^ramassé. Vous ne vous souvenez plus de la corde à laquelle je vous ai arraché.

— Mais...

— Assez ! dit Palmarès, d'un accent impérieux.

D'ailleurs, ce n'est plus de pareilles sottises qu'il s'agit, et je ne prétends pas passer ma vie à vous disputer au bagne. Il y a autre chose à faire.

— Ah ! parlez ! parlez !

— Cet homme, ce Raymond — cet enfant! il n'y a plus à en douter désormais, le docteur avait raison ; c'est là l'ennemi qui tient notre secret...

— Croyez-vous ? •

— Vous allez lui parler de fortune à cet homme, et il est plus riche que vous ; vous songez à' défendre votre honneur, quand c'est votre vie qu'il lui faut ! c'est lui, vous dis-je, lui, le vengeur, le justicier ! et vous voyez avec quelle implacable impassibilité il accomplit *~

sion. Hier, c'était Spavento ; aujourd'hui c'est Cota et Médina — demain, ce sera Ricordi, et moi-mêro C'est écrit en lettres de sang, comme les décrets de! fatalité, — et nul de nous ne pourra s'y soustraire. Un éclair traversa le regard du duc, et son front redressa hautain et fier.

— Est-ce à dire pourtant, continua-t-il, qu'il ne fa pas lutter ou qu'il soit prudent d'attendre dans l'inaction ? Non ! mais il tient notre secret, et nous ne connaissons pas le sien ; chaque coup qu'il poile nom atteint, tandis que nous frappons dans l'ombre et ai hasard. A tout prix, il faut déchirer le voile derrière lequel il se dérobe, et c'est moi qui me charge de pêne trer le mystère dont il s'enveloppe. Tous, Médina, tirez vous comme vous le pourrez du mauvais pas où vous von? êtes mis. Quant à toi, Ricordi, va rendre les derniers devoirs à notre infortuné' Colonna. Ce soir, nous non retrouverons ici et nous aviserons, s'il y a lieu.

Le duc resta seul.

11 prit à la hâte un déjeuner frugal ; s'habilla avec une certaine précipitation, et comme midi sonnait, il descendit sur la plage et se dirigea vers l'hôtel des Hodm- Noires.

Mais il ne devait pas y trouver celui qu'il allait y chercher.

Yoici, en effet, ce qui s'était passé, une heure environ après que Raymond fut rentré à l'hôtel.

Il venait à peine d'envoyer porter à Médina la lettre que nous connaissons, quand M.. Desbois, le propriétaire de la maison dans laquelle demeurait Mousseline, se présenta à l'.hôtel et demanda à parler à M. Raymond.

On le fit aussitôt monter à l'appartement occupé par ce dernier, et une fois mis en présence, M. Desbois lui dit à peu près ce qui suit :

— Vous ignorez sans doute, monsieur, conimença-t il, qu* avant-hier soir, un homme que je ne connais pas, vint louer chez moi, près de la gare, une chambre dans

lac

ÎO

laquelle il installa une jeune femme fort bien, ma foi, mise avec beaucoup de goût, et qui paraissait d'humeur fort douce.

— Cette personne ne s'appelle -t-elle pas mademoiselle Mousseline ? demanda Raymond.

— Précisément !

— Je m'en doutais.

— Le monsieur qui accompagnait M lle Mousseline, poursuivit M. Desbois, me recommanda d'avoir un soin particulier de sa locataire, et de ne laisser monter personne chez elle, pendant qu'il serait absent lui même, et comme s'il eût eu un pressentiment de la chose, il ajouta que si, par hasard, il lui arrivait malheur, si enfin, quelque chose d'extraordinaire venait à se passer en son absence, je ne devrais pas manquer d'aller prévenir M. Raymond, qui demeure aux Roches-Noires.

— Eh bien ! fit Raymond avec une vague inquiétude. ? — Eh bien, vous voyez que je remplis fidèlement les

instructions qui m'ont été données.

— Expliquez-vous.

— Vous ne savez pas... je vais vous dire... Et d'abord, le monsieur n'est pas revenu dans la soirée, ainsi qu'il lavait annoncé..., mais comme ça n'avait rien d'extraordinaire, nous ne nous en sommes pas préoccupés, la bourgeoise et moi ; seulement, ce matin, vers neuf heures, quand nous n'avons pas entendu remuer dans la chambre, que d'un autre coté, le monsieur ne revenait toujours pas..., alors, la peur nous a pris, et nous sommes allés frapper à la porte de M lle Mousseline.

— Qui vous a répondu ?

. — Personne.

— Et vous êtes entrés?

— Faites excuse, nous ne nous le serions pas permis, et puis... la porte était fermée.

— Mais il fallait la faire ouvrir.

Le propriétaire fit un bond.

— Eh là ! s'écria-t-il, ouvrir une porte fermée, comme ça — tout seul — sans le commissaire, on connaît son

code, et ça ne se fait pas, ou si ça' se fait, c'est d; reux.

— Enfin, qu'avez-vous fait?

— Nous avons regardé par la serrure.

— Et qu'avez-vous vu ?

— C'est vague... mais il me semble bien tout de mm\ que c'est quelque chose qui ressemble à un corps en femme étendu sur le plancher.

Raymond se leva vivement.

— Mais il fallait pénétrer dans la chambre ! dit-ildui ton agité. Pauvre femme ! peut-être était-il temps encore I de la sauver. Peut-être allons-nous arriver trop lard, | maintenant.

Raymond s'empressa . de se rendre chez Ludovic Ma- 1 Ion, lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait, et I tous deux, guidés par M. Desbois, franchirent rapidement la distance qui les séparait de la gare.

La voiture qui les conduisait s'arrêta devant la maison de Mousseline. Les deux jeunes gens sau tarent aussitôt sur le trottoir, et continuèrent de suivre leur guide.

Mousseline demeurait au premier étage.

L'escalier aboutissait en face de sa porte, et ils ea eurent bien vite escaladé les marches.

Mais une fois sur le palier, ils s'arrêtèrent.

— Eh bien ! fit Raymond à Ludovic, vous hésitez?

— Oui, répondit le jeune docteur, et c'est la première fois, depuis bien longtemps, que mon cœur se prend à battre.

— Vous m'étonnez...

— Tout à l'heure, vous saurez pourquoi.

Et donnant un coup d'épaule à la porte, Ludovic en fit sauter la serrure.

Immédiatement, ils pénétrèrent dans la chambre.

Mais à peine y eurent-ils fait quelques pas, qu'un épouvantable spectacle s'offrit à leurs yeux.

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