‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 50 sur 58 · PROVOCATION · texte numérisé non relu

PROVOCATION

Ce même jour, vers six heures, le duc rentra au chalet qu'il occupait, accompagné de Ricordi et de Médina.

Il était sombre, taciturne, sourdement irrité, et son regard avait de farouches éclairs.

Ni Ricordi, ni Médina ne soufflaient mot.

Ils revenaient tous trois de la plage, où une scène dramatique venait de se passer.

Il y avait une heure environ que le duc s'y trouvait en compagnie de de Presles et de quelques-uns des jeunes gens qui faisaient une sorte de cour habituelle à Palmarès. » »

On parlait du dernier duel ; de la blessure de Beaulien et surtout de la mort de Golonna.

Raymond était bien près de passer pour un héros, et Ton admirait surtout en lui, le courage et l'adresse dont il avait fait preuve.

Le duc écoutait sans prendre part à la conversation; il lançait négligemment à la brise la fumée odorante de son cigare, et paraissait indifférent à ce qui se disait autour de lui.

Toutefois, de temps à autre, et sans que nul ne le remarquât, son regard interrogeait le mouvement de la plage, et une sorte de tressaillement d'impatience on d'irritation agitait un moment ses membres.

Mais c'était un éclair, et il reprenait presque aussitôt son apathie et son calme apparent.

Tout à coup un cri s'éleva parmi le groupe des jeunes gens, et le duc leva la tête.

— C'est lui! dit de Prestes... Le voici...

— Qui cela? demanda le duc.

— Eh ! Raymond, parbleu ! il est avec le docteur Malon.

— Où va-t-il?

— Il vient à nous î

Le duc n'avait adressé ces questions à son jeune ami que pour se donner une contenance. Il savait bien que Raymond viendrait, puisqu'il le lui avait annoncé; il comprenait que quelque chose de grave allait se passer, et en dépit de l'empire qu'il exerçait d'ordinaire sur luimême, il sentit une émotion indicible s'emparer de lui en ce moment.

C'était un sentiment bizarre dont il lui était impossible de se rendre compte; on eût dit qu'un déchirement affreux se* faisait dans tout son être ; son œil se troublait comme sous un voile de larmes ; pour la première fois depuis longtemps, son cœur s'était pris à battre violemment dans sa poitrine.

Un flot de sang monta de son cœur à son cerveau, et il se leva brusquement, pour ne pas tomber frappé d'apoplexie. '

r* Cependant, Raymond s'était approché, et tous les jeunes gens lui avaient tendu la main, à l'envi.

r i Raymond sourit à de Presles et aux autres, et vint,

H en dernier lieu, s'arrêter en face du duc.

Machinalement, ce dernier, à peine remis de son trou-

:# ble étrange, lui tendit la main à son tour.

i Mais Raymond répondit à ce mouvement en retirant

f la sienne... et cela, de façon à ce que chacun des témoins de cette scène ne pût douter de son intention.

m Ce fut un coup de théâtre.

' Un murmure de stupéfaction s'échappa en même

i temps de toutes les lèvres, et le duc, blême de fureur, fît un pas en avant, comme pour se précipiter sur son adversaire.

— Monsieur I s'écria-t-il, est-ce donc un nouveau duel que vous désirez?

Raymond s'inclina sans colère.

— Peut-être, monsieur, répondit-il d'une voix ferme ; mais auparavant, je désire savoir si vous êtes bien le misérable que je cherche.

— Raymond ! voulut dire le jeune de Presles.

Raymond l'écarta doucement de la main en se penchant vers le duc.

— Un mot seulement, continua-t-il à voix. plus basse; c'est vous, n'est-ce pas, c'est bien vous... qui, il y a dix ans, avez lâchement assassiné la fille du prince Karpèles, vous que je cherche depuis une année ; et j'espère qu'à cette heure, mis en présence d'un homme résolu à venger tant de crimes, vous n'aurez pas l'audace d'ajouter un dernier mensonge à tant d'infamies.

— Assez ! assez ! balbutia le duc hors de lui.

Et saisissant les deux mains de son interlocuteur ;

— Ah ! Dieu m'est témoin, s'écria-t-il, que jusqu'à ce jour, j'ai voulu épargner votre vie. A quel sentiment ai -je obéi? je n'en sais rien, et n'en veux plus rien savoir. Vous avez rendu désormais toute pitié impossible, il faut que je vous tue, entendez-vous, et sur ma vie, je

jure que je vous tuerai. Voyons ! voyons î demain, n'estce pas... demain?

— A la première heure.

— Et un duel à mort... sans rémission, sans pitié... Ah ! malheur à vous, qui n'avez pas compris ma générosité, et qui m'avez poussé à hout.

Raymond eut un sourire ironique.

— J'ai atteint le mit que je poursuivais, répondit-il, je ne sais de quelle pitié dérisoire vous voulez parler. Ce qu'il y a de certain, monsieur, c'est que demain, moi, je serai implacable, et que si Dieu protège les causes saintes, c'est de ma main que vous mourrez !

La suite de cette altercation est inutile à raconter.

Ricordi et de Presles avaient accepté d'être les témoins du duc. Ludovic Malon et l'ancien magistrat de Louis- Philippe, devant être ceux de Raymond.

Une heure plus tard, ainsi que nous l'avons dit, le duc rentrait à son hôtel, en compagnie de Ricordi et de Médina. *

Le duc était profondément irrité; par instant un voile de sang passait devant ses yeux, et la colère grondait dans sa poitrine près d'éclater.

Jamais son esprit n'avait envisagé la possibilité d'une pareille aventure. Il avait été insulté, publiquement, devant toute la société aristocratique de Trouville et une soif ardente de vengeance le brûlait à la gorge.

Toutes les sympathies si vives qui l'avaient rapproché de Raymond avaient disparu. — Il ne restait plus dans son cœur qu'une rage de sang, et il sentait bien que désormais, il n'y aurait plus en lui ni hésitation ni défaillance.

— Je le tuerai! murmura-t-il... il l'a voulu, et demain !

Puis, au bout d'un instant :

— Demain, ajoutait-il... pourvu que je n'aille pas mourir d'ici là d'impatience et de fureur — le misérable ! Mnis qui le pousse, à qui obéit-il, quel sentiment lui

il ïtîii-ï affronter la mort !

Il en était là quand Benoît entra.

Le docteur avait appris ce qui s'était passé, et il accourait. Après les premières questions banales, il prit le duc à part.

— Que me voulez-vous donc? demanda ce dernier, étonné des allures mystérieuses de Benoît.

Benoît se prit à sourire.

— Oh ! presque rien, répondit-il ; moi je vous lai déjà dit, je l'abhorre, ce petit Raymond, et que vous le tuiez demain ou que vous ne fassiez que le blesser, je vous promets qu'il v n'aura pas beaucoup d'agrément cette nuit.

— Comment cela? fit le duc.

— 11 y a longtemps que nous n'avons parlé de la petite . Guillemot. *

— Irène !

— On m'avait consigné — le petit Raymond avait communiqué quelques soupçons à Salomé, et bref, on m'avait interdit la porte.

— Eh bien!

— Eh bien, je suis rentré par la fenêtre.

— Qu'est-ce à dire ?

— C'est-à-dire que le père Guillemot est à Trouville depuis hier; que je suis rétabli, de par lui, dans mes fonctions de médecin ordinaire, et j'ai mis tous mes soins à rattraper le temps perdu.

— Qu'avez-vous donc fait?

— Vous Verrez cela. Seulement, si elle en revient, elle pourra dire qu'elle a de la chance.

Il y eut un silence de quelques secondes.

— Toutefois, ajouta le docteur, comme je prévois quelque complication suprême à laquelle je ne veux pas assister, j'ai pris le parti d'aller faire un tour à Paris.

— Vous partez ?

— Par le train de neuf heures.

— Mais vous reviendrez ?

— Quand Raymond et Irène ne seront plusî...

Le docteur salua sur ces mots, et gagna la port

Mais comme il allait en franchir le seuil, il s'effaça brusquement pour livrer passage à une femme couverte d'habits de deuil* et dont le visage était caché par un voile noir. ^

Le duc se retourna surpris.

D'un geste, il congédia Ricordi et Médina qui se retirèrent. Puis, une fois seul, il se dirigea vers la femme.

Mais celle-ci avait déjà soulevé son voile et Palmarès s£ trouva en face de Germaine.

— Germaine! s'écria-t-il... que venez vous faire à cette heure chez moi?

La jeune femme commença par un sourire plein d'une sanglante ironie.

— Vous me- demandez pourquoi je suis ici, Mikaël, répondit-elle ; et vous avez oublié déjà le rendez-vous que je vous ai donné naguères.

— Vous ! à moi ! fit le duc.

— Sans doute... je vous ai dit que vous me reverriez le jour où j'aurais assuré ma vengeance, et si je viens aujourd'hui chez vous, c'est que j'ai atteint le but ardemment poursuivi... et que, désormais, vous êtes bien perdu.

Et comme le duc faisaU un geste incrédule.

— Vous en doutez, Mikaël!... continua- t-elle ; eh bien, prenez un siège à côté de moi ; ayez la bonté de m'accorder encore quelques minutes d'entretien, et quand vous m'aurez entendue, vous n'aurez pas à regretter de m'avoir écoutée !

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