‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 51 sur 58 · RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION

Le duc avait obéi machinalement, et il prit place à côté de la jeune femme.

En dépit des préoccupations que lui inspirait la rencontre du lendemain, l'attitude de Germaine, les paroles qu'elle venait de prononcer, lui avaient communiqué . une vive curiosité, et il s'était pris à la regarder avec une attention particulière.

Germaine n'était plus, en effet, la femme qu'il avait connue.

Une certaine animation se manifestait sur ses traits ; son œil était brillant ; son front se dressait plein de défi, et tout en elle éclatait de la joie profonde et de l'orgueil souverain du triomphe.

Il n'en fallait pas tant ppur rendre le duc attentif, surtout dans la situation d'esprit où il se trouvait.

Et cependant, il réagissait énergiquement contre ces impressions où sa volonté ne se prêtait qu'avec dépit; il faisait appel à son dédain ordinaire, à son ironie habituelle ; et quand la jeune femme reprit, un sourire railleur vint bientôt plisser sa lèvre.

— Comment je suis arrivée à cette extrémité, dit Germaine, vous seul et moi, Mikaël, nous pouvons le savoir; — peut-être vous rappelez- vous encore, peut-être n'avezvous pas oublié tout à fait les jours enfuis de notre amour heureux. J'avais dix-huit ans à peine, et la première fois que je vous vis, mon cœur tout entier

donna à vous dans mon premier regard... ah! j'étais belle alors, et vous m'avez avoué plus d'une fois que jamais vous n'aviez aimé avec un si complet abandon, ni avec un oubli plus enivrant.

— Et je ne le nie pas, interrompit le duc.

— Moi, je croyais en vous, comme l'on croit en Dieu, poursuivit la jeune femme d'un ton nerveux, j'avais apporté dans cet amour tout ce que mon cœur pouvait contenir de confiance, de dévouement et de tendresse. Je n'eus pas une heure d'hésitation, et je suspendis dès lors toute ma vie à la pensée de vous rendre heureux, dussé-je, pour cela, subir les plus cruelles épreuves, et passer à travers les plus épouvantables crimes.

— Des crimes ! fit le duc.

• — Et mon père, ruiné par vous, et ma mère mourant de mon déshonneur ! Tous ne vous en souvenez plus, Mikaël. Mais quoi! vous emplissiez mon cœur et il n'y avait plus place pour un autre sentiment ; un mot ou un baiser tombé de vos lèvres me faisait tout oublier — et le monde se serait écroulé à mes côtés, que j'eusse encore béni le ciel, s'il vous avait conservé à mon criminel amour.

En parlant de la sorte, Germaine avait porté ses deux mains à son front.

— Et rien ! rien ! dit-elle, en secouant la tête, comme par un geste de fol emportement. — Rien n'a pu vous attendrir ni voua attacher à la malheureuse victime qui vous avait tout donné — ni sa tendresse, ni son dévouement, ni son humilité même. — Vous avez tout méconnu, tout repoussé, et un jour elle s'est trouvée seule, misérable, ployant sous le poids du remords, demandant à Dieu, avec des larmes, et des sanglots, de reprendre une vie désormais vouée à la honte et au désespoir.

— Calmez-vous ! voulut dire le duc.

Un rire sec et strident lui répondit. ^

— Et pourtant... continua Germaine, je n'étais pas encore assez abaissée ! l'amour survivait encore dans won cœur humilié; l'amour mendiant et lâche, appe-

lant une dernière parole, implorant un dernier baiser. Je vous savais infâme, je savais que rien d'humain ne battait plus dans votre poitrine — je commençais à deviner tout ce que votre existence mystérieuse cachait de criminelles actions... et je m'obstinais à vous aimer! — J'avais fait, moi, ce rêve insensé de vous arracher à l'abîme au fond duquel je vous voyais rouler... je conservais l'espoir impossible de vous rendre à là vie, relevé et réhabilité par l'amour... ah! c'est ce jour-là, Mikaël, que vous.avez été cruel et sans pitié... c'est à partir de ce moment que j'ai bien compris ma honte et que mon cœur s'est, comme le vôtre, à jamais éteint!

Jusqu'alors, le duc avait écouté attentivement — nous pouvons môme dire patiemment — les paroles de Germaine ; il espérait toujours qu'un mot viendrait qui confirmerait les menaces par lesquelles elle l'avait accueilli. Mais en voyant que l'entretien se prolongeait en récriminations banales, il crut devoir ramener la jeune femme aux promesses du début, qui seules présentaient quelque intérêt pour lui.v

— Mon Dieu» répondit-il sans se départir de son sangfroid, j'admets ces récriminations, même dans la forme amère que vous leur donnez. Mais je ne pense pas que ce soit pour me raconter le passé, que vous avez pris la peine de venir chez moi, et j'attends encore l'explication que vous m'avez promise.

Germaine eut un geste violent, et se leva.

— Vous avez raison, dit-elle; le passé est mort. Et l'on peut en remuer les cendres, sans en faire jaillir la moindre étincelle. Je vous l'ai dit, Mikaël; depuis notre dernière entrevue, je n'ai plus vécu qu'avec la pensée de me venger, et c'est parce que j'ai enfin atteint ce but que vous me voyez aujourd'hui devant vous.

— Je vous écoute, fit le duc.

— A une douleur comme la mienne, répondit Germaine, il fallait plus qu'une vengeance ordinaire ; à un homme comme vous, il fallait plus qu'un châtiment vulgaire, et longtemps j'ai médité dans le silence et l'isolement, cher-

chant impitoyablement ma voie, sondant le terrain ; ne laissant rien au hasard, écartant tous les écueils qui pouvaient me faire obstacle.

— Eh bien?

— Eh bien — voici le plan que j'avais formé et que j'ai suivi — je me suis dit : Je le frapperai d'abord dans ses amis, dans les complices ordinaires de ses infamies; tout à coup, un jour où il s'y attendra le moins, il verra tomber successivement autour de lui, tous ceux qui ont pris part aux lâchetés du passé ou qui préparent les crimes de l'avenir. — Le premier a été Spayento — le second s'appelle Golonna ; puis doivent venir Ricordi et Médina, puis enfin...

— Le maître, n'est-ce pas?

— C'est cela.

— Je vois que vous récitez là une leçon bien apprise, repartit le duc, mais elle m'avait déjà été débitée.

— Par Raymond?

— Précisément.

— Et vous n'avez rien compris ?

— Comment?

Germaine fit, à travers la chambre, quelques pas qui rappelaient l'allure de la fauve. Elle avait croisé les bras sur sa poitrine, et, de temps à autre, elle secouait la tête avec une farouche et sauvage énergie.

— Oui.., cela devait être! balbutia-t-elle... en même temps que son cœur, ses yeux s'étaient fermés... il était devenu aveugle, comme il était devenu insensible.

— Que voulez-vous dire? demanda le duc.

Germaine se prit à rire, d'un rire aigu et froid, qui fît

frissonner son interlocuteur. *

— Ainsh> dit elle, vous ne vous êtes jamais demandé qui poussait cet enfant, quel fantôme vengeur avait armé sa main, quelle voix mystérieuse lui désignait les victimes.

— Peut-être...

- Et vous n'avez pas deviné ?

Que m'importait !

— C'est vrai. La mort de tous vos amis vous eût laissé impassible, et vous ne deviez retrouver quelque sensibilité que le jour où vous seriez mis en présence de Raymond.

— De sorte que c'est vous qui étiez le fantôme vengeur?

— C'est moi.

— Et pouvez-vous expliquer aussi facilement pourquoi vous avez choisi pour instrument de vos vengeances, un pauvre enfant qui ne vous avait rien fait, et qui se dévouait à une mort presque certaine.

^ — Ah ! je crois en Dieu, moi, Mikaël, et je ne doutais pas qu'il ne fût de moitié dans mon entreprise. Et puis, il fallait arriver à ce point où nous sommes. Il fallait que vous fussiez défié par Raymond. Je voulais vous amener à cette alternative terrible, ou que cet enfant fût tué par vous, ou que vous fussiez tué par lui. • ■

— Quelle nécessité ?

— Vous le demandez !

— Mais expliquez-vous donc, ,enfîn !... s'écria le duc, entraîné par un sentiment plus puissant que sa volonté même ; expliquez-vous, car toutes ces réticences commencent à m'irriter, et je pourrais peut-être n'être bientôt plus maître de moi !...

Germaine leva le front avec un éclair de joie dans les yeux.

— Bien, Mikaël... bien... répliqua-t-elle la gorge serrée, et les poings crispés... te voilà enfin comme je te désirais, et je puis maintenant Savourer tout le bonheur de la vengeance accomplie.

— Germaine !

— Tu demandes, n'est-ce pas, pourquoi j'ai choisi ce vengeur et non point un autre; pourquoi j'ai armé cette main d'enfant, pourquoi je lai mis en ta présence..., de telle sorte qu'il faut que l'un de vous deux en meure !...

— Parle !... parle !...

— Eh bien ! c'est que cet enfant s'appelle Raoul, et non point Raymond !...

— Que dis-tu ?

— Qu'il porte le titre de prince Karpèles.

— Lui !

— Qu'enfin, il est le 'fils de Nida et de Marcus le tzigane ! . . .

Le duc bondit à ces mots vers la jeune femme, dont il saisit les mains avec emportement.

— C'est faux! tu mens! s'écria-t-il — tu veux m'épouvanter — et puis, c'est impossible. Raoul est mort, tu me l'as fait savoir, il y a quelques années.

Germaine fit un signe aflirmatif.

— Et tu l'as cru ! répondit-elle, avec ironie. A cette époque tu ne songeais plus guère .à l'enfant dont tu avais assassiné la mère, et peut-être même la nouvelle de sa mort t'a-t-elle enlevé les dernières inquiétudes que l'avenir t'inspirait.

— - Ah ! tais-toi ! .

Le duc prit sa tète dans ses mains, et laboura son crâne de ses doigts nerveux.

— Voyons ! reprit-il peu après, d'un ton âpre et violent. Ma tête se trouble, mon esprit s'obscurcit... parle !

' Tu as voulu . m'éprouver, n'est-ce pas..., cet enfant..., ce n'est pas Raoul... Ce n'est pas le fils de Nida... Germaine se prit à sourire.

— Ne me disais-tu pas toi-même, dit-elle, qu'il t'avait parfois inspiré de singulières sympathies ?

— C'est vrai...

— Je me souviens même que, le jour où il dut se battre avec Spavento, tu ordonnas à ce dernier de le ménager.

— C'est vrai...

— Dieu voulait t'éclairer encore à ce moment ; mais tu as repoussé ses avertissements !...

— Malheur ! malheur !

— Une dernière sensibilité vibrait en toi... et tu l'as étouffée ! maintenant, Dieu t'abandonne à ta misérable

destinée, et demain, — ou le fils tuera son père ou le père tuera son enfant !

— Non ! non ! s'écria le duc dune voix éclatante ; cela ne peut pas être, cela ne sera pas !

— Et que feras-tu ?

— J'irai trouver Raoul, et quand je lui aurai fait connaître quel lien sacré l'unit à son adversaire, l'arme tombera d'elle-même de ses mains.

— Je le crois, répondit Germaine, d'un ton railleur ; car si Raoul ignore que tu es son père, il sait, du moins, que le duc de Palmarès est l'assassin de Nida!

— Qui le lui a appris ?

— Moi ! dit Germaine ; moi ! . . . Je lui avais inspiré de bonne heure l'adoration de sajnère; je lui avais raconté l'horrible drame dont elle avait été victime, et, chaque soir, je lui disais les noms des criminels, lui cachant avec soin celui du plus coupable — le tien ! — afin de tenir incessamment sa curiosité et sa haine en éveil. C'est ainsi qu'il a vécu, ainsi qu'il a grandi !... inquiet, avide, attendant impatiemment le moment d'assouvir enfin cette soif ardente que pouvait seul éteindre le sang de ses ennemis...

Ah ! tu ne comprendras jamais par quelles épreuves j'ai passé, pendant ces longues années d'attente. Un mot, un regard, un rien ! pouvait détruire cet échafaudage si péniblement élevé ; je ne voulais pas qu'il te reconnût, je ne demandais qu'une chose à Dieu dans mes prières pleines de colères, et c'était de mettre un jour, en face l'un de l'autre, le père et le fils, sans que rien leur eût donné le soupçon du lien qui les unissait.

— Mais, il pouvait mourir à ce jeu terrible ! fit le duc.

— Pauvre enfant ! murmura Germaine, en étouffant un sanglot. Oui, je ne dormais plus, j'en étais arrivée à douter ! Si cela avait duré quelque temps encore, peutêtre l'eussé-je arrêté moi-même. Mais la fatalité m'a prévenue. Les événements se sont précipités en dehors de moi, et aujourd'hui le voilà vivant, devant sor

la main résolue, le cœur plein de mépris.

Le duc écoutait le front baissé.

Ce qui se passait en ce moment dans son cœur est bien difficile à traduire froidement.

C'était tout un monde de sensations nouvelles, à peine entrevues naguère dans le désordre de la vie qu'il menait.

En vain cherchait-il à douter, en vain essayait-il de repousser la poignante réalité qui s'offrait à lui si inopinément, le souvenir s'imposait à sa pensée, et dans le regard de Raymond, il retrouvait, en dépit de ses efforts, toutes les ineffables tendresses du regard de Nida.

C'était bien lui! c'était Raoul!... l'enfant de la fille du prince Karpèles.

Qu'allait-il faire, cependant... et comment sortir de cette impasse dans laquelle Germaine l'avait poussé avec une haine implacable ?

Il ne trouvait pas.

De quelque côté qu'il se tournât, il ne voyait plus d'issue, et le remords commençait à faire son œuvre en cette âme endurcie.

La situation était unique, en effet, et la vengeance de Germaine était complète.

Et puis, on le croira difficilement peut-être, mais dans ce cœur de marbre, depuis si longtemps fermé aux émotions humaines, quelque chose avait tressailli. Était-ce le sentiment de la paternité, jusqu'alors étouffé, qui venait de se faire jour? N'était-ce pas plutôt l'amer désespoir de se voir perdu I Qui osera le dire. Toujours est-il, qu'il était là, haletant, éperdu, cherchant un rayon d'espoir qui éclairât les ténèbres épaisses où il se débattait.

Ah ! que n'eùt-il pas donné, à cette heure, pour remonter le cours des années enfuies... pour reprendre sa vî e au début et retrouver l'honneur perdu I

1 rivait passé indifférent à travers toutes les déln't? T il avait accompli insouciant toutes les infa-

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Il se riait alors des révoltes de sa conscience, défiant toutes les sévérités de la justice. — Et il ne se doutait pas, le malheureux, qu'un jour viendrait où il lui faudrait comparaître devant un juge terrible — et que ce juge serait son propre fils !...

Tout à coup, il se redressa, et jeta un cri ! %

11 venait de se rappeler la visite du docteur Benoît, et les paroles qu'il lui avait dites à propos d'Irène.

Irène !

La chaste et pure enfant aimée de Raymond... la douce et innocente victime vouée à la mort par Médina. . .

Qui sait !

11 était temps encore, peut-être, d'empêcher le crime projeté, et cette pensée seule suffit à calmer momentanément l'horrible perplexité de sa situation.

Il prit une sonnette et l'agita violemment.

— Que faites-vous? demanda Germaine.

Le duc l'enveloppa d'un sombre regard.

— Ah! je vous oubliais !... dit-il, d'une voix mordante; avez-vous donc encore quelque nouveau malheur à m'app rendre...

— Moi!...

— Ou préferez-vous que je vous cède la place?... — >Vous me chassez !...

D'un geste irrité, le duc indiqua la porte.

— Allez... répondit-il, partez le cœur satisfait... Vous avez atteint le but que vous poursuiviez si ardemment, et plus cruelle que Dieu même, vous avez rendu toute miséricorde et tout pardon impossibles.

— Mikaël ! balbutia Germaine.

Mais elle courba la tête, sous le regard fulgurant du duc, et gagna la porte à pas rapides.

Gomme elle disparaissait, un valet accourait à l'appel de Palmarès.

— Jean, dit ce dernier, qu'on aille à l'instant mêm« chercher le docteur Benoît !

Le valet regarda son maître avec étonnement.

— Pardon, monseigneur, répondit-il. Mais M. le docteur a annoncé qu'il partait ce soir pour Paris.

— Et il est parti?

— 11 y a un quart d'heure.

Le duc fit un geste d'impatience.

— Soit ! j'irai à la gare, reprit-il aussitôt.

11 descendit dans la cour, monta dans son coupé, et a adressant au cocher.

— A la gare, dit-il, et brûle le pavé...

Le coupé disparut avec la rapidité de l'éclair.

Quand il atteignit le chemin de fer, il était neuf heures moins deux minutes.

Le duc se précipita dans les salles d'atteate, fit irruption sur le quai, et enfin aperçut le docteur qui montait en wagon.

11 courut à lui, et lui mit la main sur 1 épaule.

— Tiens, c'est vous, monseigneur, fit Benoît, la lèvre souriante. Vous voyez, je pars.

— Tu restes, au contraire, descends et suis-moi I... repartit le duc.

— Mais...

— Descends, te dis-je — ou je crie à toutes ces personnes qui nous entourent, que tu viens * d'assassiner M 1,e Irène Guillemot !

Le docteur sauta brusquement à terre, et entraîna le duc loin xlu train.

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