‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 53 sur 58 · CE QUE LE DUC VENAIT FAIRE CHEZ M. GUILLEMOT · texte numérisé non relu

CE QUE LE DUC VENAIT FAIRE CHEZ M. GUILLEMOT

C'était le duc de Palmarès. . .

Bien qu'il ne fût qu'imparfaitement éclairé par les lueurs douteuses de la chambre, Raymond l'avait reconnu tout de suite, et dans un premier mouvement irréfléchi, il avait été sur le point de se précipiter vers lui.

Mais Ludovic le prévint, et l'arrêtant d'un geste plein d'autorité :

— Demeurez ! lui dit-il, d'une voix ferme, — c'e?

sans doute que M. le duc vient chercher, et c'est à moi de le recevoir.

Raymond se contint et se rapprocha d'Irène.

Ludovic cependant, était pour le moins aussi profondément étonné que Raymond.

Une pareille visite, à cette heure et dans les circonstances présentes, était certainement singulière, et c'est vainement qu'il cherchait à cette démarche, une raison plausible.

— C'est à vous, monsieur, que je désire parler, dit le duc, cfuand il se trouva en présence de Ludovic ; et il a fallu, vous le comprenez, un motif bien puissant pour que je vinsse jusqu'ici. Pouvez- vous, je vous prie,*m'accorder quelques minutes d'entretien.

— Mais à quel propos ? monsieur le duc.

— A propos d'Irène.

— Irène I vous avez dit Irène?

Ludovic entraîna son interlocuteur dans la salle à manger, et une fois là, il offrit au duc un siège que celui-ci refusa.

— C'est inutile, dit Palmarès, je n'ai que quelques mots à dire et vous n'avez qu'une réponse à me faire ; seulement, permettez-moi, avant de commencer, de réclamer de vous une promesse.

— Comment cela ?

— Le secret que je vais vous confier, n'appartient pas à moi seul, vous engagez-vous à ne le révéler à personne, une fois que vous le connaîtrez?

— Mais, monsieur...

— Songez que de ce secret dépend la vie de M lle Guillemot.

Ludovic regarda le duc avec stupéfaction.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, un peu troublé.

— Depuis quelques instants, poursuivit Palmarès, je sais que cette enfant est empoisonnée.

— Qui vous a dit cela ?

— Ou 'importe!

— Ne serait-ce pas celui qui a versé le poison ?

— Peut-être.

— Et vous voulez...

— Je vous prie, monsieur, de me garder le secret sur ce point, x et à cette condition... je vous remettrai l'antidote qui seul peut sauver la victime... consentezvous...

Ludovic réfléchit une seconde, puis il secoua le front avec force.

— Soit! reprit-il presque aussitôt... soit... je consens...

— A la bonne heure!

— Ainsi, vous avouez que M lle Irène a été empoisonnée?

— Oui, monsieur.

— De plus, on doit vous avoir appris que Ton a poussé l'infamie jusqu'à faire disparaître de toutes les pharmacies de Trouville, les substances à l'aide desquelles on pouvait combattre les terribles effets du poison administré.

— C'est cela.

— Et dans cette situation ?. . .

— Dans cette situation, je vous apporte l'antidote nécessaire, c'est-à-dire, je le répète, la vie de cette pauvre enfant.

En parlant de la sorte, le duc présenta à Ludovic une petite boîte dans laquelle se trouvaient renfermés deux flacons de forme excentrique.

Le docteur jeta un regard rapide sur les flacons et reporta ce regard sur le duc.

A vrai dire il ne comprenait plus rien à ce qui se passait.

Quel sentiment poussait Palmarès ; à quel intérêt rattacher sa démarche, d'où lui venait si inopinément ce désir de racheter les infamies de Benoît?

Autant de questions auxquelles il lui était impossible de faire une réponse satisfaisante.

Mais ce qui le frappait plus que toute autre chr-

peut-être, c'était l'altération des traits du duc, et l'émotion manifeste qui faisait trembler sa voix.

Il ne put s'empêcher de lui en faire l'observation.

— Vous reconnaîtrez avec moi, monsieur le duc, lui dit-il, que j'ai quelque droit de m'étonner de ce qui se passe ; et je cherche vainement à quel mobile rapporter votre démarche de ce soir.

— Ne cherchez pas, monsieur, répondit le duG~; car je vous assure que vous ne trouveriez pas; ce que je fais est commandé par un sentiment dont la nature môme, connue de moi seul, doit rester un secret pour tous — et puis, si nous sauvons Irène, si nous la conservons à l'amour de Raymond, qu'importent les raisons qui m'auront fait agir.

— C'est donc par intérêt pour Raymond que vous agissez?

— Je ne puis pas même dire cela.

— C'est que si cela était... peut-être le duel de demain...

Le duc interrompit du geste.

— Non ! non 1 répliqua-t-il, la gorge serrée et la poitrine en feu..., il faut que toute destinée s'accomplisse ! Pour quelques-uns, il y a le bonheur qui est la récompense ; pour d'autres, il y a la mort, qui est le châtiment 1 A chacun selon ses œuvres; c'est Dieu, dit-on, qui l'a voulu ainsi.

Un amer sourire effleura sa lèvre.

— Ah ! fit-il d'un ton contenu, celui qui m'eût dit hier que je parlerais aujourd'hui de Dieu en ces termes, m'aurait certainement bien surpris !... Mais à quoi bon vous dire de ces choses..., vous êtes docteur et matérialiste, cela ne saurait vous intéresser.

— Cependant...

Le duc fit un pas vers la porte, puis il se tourna une dernière fois vers Ludovic.

— Deux mots, encore, avant de nous séparer, dit-il, d'une voix brisée. Dans quelques secondes vous allez vous retrouver en présense de Raymond, et il ne man-

quera pas de vous interroger sur le motif de ma visite.

— Ah 1 je veux lui tout dire !" s'écria Ludovic.

— Ne lui dites rien, au contraire ; il faut qu'il ignore tout, et que personne ne lui apprenne que c'est à moi qu'Irène aura dû la vie.

— Mais c'est de la cruauté.

— Pourquoi?

— Vous sauvez aujourd'hui la femme qu'il aime, et demain, vous le tuerez froidement.

Le duc eut un moment d'hésitation.

— Demain ! dit-il avec un frisson... qui peut dire à qui demain appartient!... — Encore une lois, monsieur, vous me jurez de me garder le secret jusqu'à l'issue du duel.

— Si vous l'exigez.

— Ah ! sur votre honneur !

— Sur mon honneur donc, je le jure !

Le duc prit les mains de Ludovic, qu'il serra avec effusion.

— Maintenant, adieu ! balbutia-t-il, et le ciel lui donne le bonheur qui a mahqué à sa vie !

Et se détournant avec précipitation, il gagna la porte et disparut.

Était-ce une illusion? Ne se trompait-il pas?

Ludovic avait cru voir, au moment de son départ, briller une larme dans ses yeux.

Ainsi que le duc l'avait prévu, Raymond alla vivement au docteur, dès qu'il le vit reparaître.

— Eh bien, dit-il avidement, que vient faire ici cet homme ?

Ludovic mit un doigt sur ses lèvres, et montra un des flacons.

— Je vous parlerai de tout cela... répondit-il ; pour le moment, ne nous laissons pas détourner de la seule chose qui nous intéresse... et...

— Salomé est donc revenue ? fit Raymond étonné.

— J'ai l'antidote. .. et il faut agir.

Raymond se tut. Pour lui, en effet, il n'y avait apr* p

tout rien autre chose qu'Irène ; l'espoir de la voir bientôt rendue à la sensibilité et à la vie, lui fit donc oublier cet incident... et il s'apprêta à suivre tous les détails de la scène qui se préparait.

Mais comme il se rapprochait du lit, Ludovic l'écarta doucement du geste.

— Pardon, mon ami, lui dit-il, veuillez vous tenir à l'écart ainsi que M. Guillemot.... et si vous le voulez bien même, entr'ouvrez un instant la fenêtre de cette chambre.

Raymond obéit sans répondre, mais au moment où il exécutait Tordre qui lui était donné, il réprima un vif mouvement de surprise.

Il venait d'apercevoir Salomé qui accourait en toute hâte à travers le jardin.

Qu'est-ce que cela voulait dire ?

Ce n'était donc pas elle qui avait apporté, le contrepoison... Ludovic l'avait donc trompé;.. — dans quel but — pour quel intérêt...

Il se hâta d'aller au-devant de Salomé.

— Eh bien ? lui demanda-t-il, dès qu'il la vit. Salomé avait couru ; elle était essoufflée.

— Eh bien — répondit-elle au bout d'un instant — j'ai vu tous les apothicaires de Trouville, et ma foi, pour une ville d'eaux, on peut s'étonner qu'ils ne soient pas mieux approvisionnés.

— Tu n'as rien trouvé ?

— Rien, monsieur Raymond, absolument rien.

Raymond devint pensif.

Mais à ce moment même un cri déchirant retentit dans la chambre voisine, et il n'eut que le temps de s'y précipiter pour s'enquérir de ce qui l'avait provoqué.

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