RETOUR A LA VIE
« Germaine,
« Vous êtes bien vengée !
« Si je me rencontre demain avec Raymond, il me « tuera, car je ne ferai rien pour défendre ma vie. — « Si cette rencontre n'a pas lieu, je me tuerai !
« J'ai trop vécu I II n'est plus aucun lien qui désor- « mais puisse me retenir en ce monde, ni amour, ni « amitié, ni honneur, aucun des sentiments qui font vivre « les créatures humaines.
« Ah ! vous êtes bien vengée 1
« J'ai vu mon fils — quelques secondes au plus — si « vous saviez comme il me hait 1 C'est un duel à mort
« qu'il demande. Il veut que l'un de nous deux meure. « Il sera satisfait.
« De l'endroit où je viens de m'arrêter, quand mon « regard se retourne vers le passé, je suis épouvanté de « l'abîme où j'ai roulé. Impossible d'en remonter la « pente. Il faut se laisser tomber jusqu'au Jfond.
« J'y suis résolu !
« Germaine ! Quelques heures seulement me séparent « de l'éternité. Avant de mourir, je viens vous adresser « une prière suprême.
«Cet enfant, que je n'ai pas connu, qui m'aurait «aimé peut-être, et qui m'a voué une haine impla- « cable... ah! par pitié pour moi, laissez-lui ignorer qui «je suis 1... et qu'il- ne puisse confondre jamais dans « une même malédiction le nom de son père avec celui « de l'assassin de Nida !
« Germaine ! c'est un mourant qui tend vers vous ses « mains jointes ; vous exaucerez sa prière, n'est-ce « pas.? »
Le duc signa, mit l'adresse et sonna.
Jean accourut.
— Jean, dit le duc, vous ferez porter cette lettre dès que je me serai éloigné. Le coupé est attelé ?
— Oui, monseigneur.
— C'est bien... Allez... il est tard déjà... peut-être ne rentrerai-je pas de bonne heure... je vous dispense de m'attendre...
Le duc alla prendre une boîte dans son secrétaire et descendit dans la cour.
— Où faut-il conduire monsieur le duc ? demanda le cocher, dès que Palmarès fut dans le coupé.
— Sur la route de Villers, répondit ce dernier. Une fois sorti de Trou ville, je vous indiquerai le chemin à prendre.
Le coupé partit, et bientôt il eut disparu dans la direction indiquée.
Si le lecteur le veut bien, «nous le laisserons poursuiyre sa route, et revenant sur nos pas, nous retournerons
à la chambre d'Irène où se jouait un drame poignant et terrible.
Nous avons laissé Raymond, au moment où il se précipitait vers cette chambre, attiré par un cri déchirant qui venait de s'y faire entendre.
C'était la voix d'Irène, il n'en pouvait douter, — l'effet du contre-poison s'était donc produit — et il allait assister au dénoùment si anxieusement attendu. . Quand il pénétra dans la chambre, un spectacle navrant frappa ses regards, et il s'arrêta sur le seuil, oppressé, haletant, le front baigné d'une sueur glacée.
Irène était revenue à elle, et elle s'était dressée sur son séant, pâle, les cheveux épars, l'œil ouvert et fixe, et les bras croisés sur sa poitrine ' par un mouvement instinctif de pudeur.
A côté du lit, Ludovic se tenait droit, et en apparence impassible, tandis que le malheureux père s'était laissé glisser à genoux, les mains jointes et les yeux au ciel.
Le moment était solennel;
Une sorte de râle s'était engagé dans la gorge de la pauvre enfant ; c'est à peine si elle respirait, et le cri qu'elle venait de jeter lui avait été arraché dans un mouvement suprême de douleur et de révolte.
Gela dura une minute.
Puis, ses nerfs parurent se détendre insensiblement ; une rougeur subite monta à ses joues, ses grands yeux noirs s'éteignirent, et laissant retomber ses bras inertes, elle s'affaissa de nouveau, et sa tête alla rouler sur l'oreiller.
— Mon père ! Raymond ! balbutia-t-elle, d'une voix faible comme un souffle.
Et ce fut tout.
Elle reprit son immobilité, et sembla rentrer dans l'insensibilité dont elle n'était sortie qu'un instant.
— Ludovic 1 cria Raymond effrayé, en saisissant les "^ains du docteur.
— Mon enfant ! ma chère petite Irène, murmura 1q. xx Guillemot.
Un sourire ineffable erra sur les lèvres de Malon.
— Silence! fit-il à voix basse et calme... le miracle est accompli!... Votre enfant est sauvée.
— Mon Dieu!
— Et dans quelques heures, elle vous sera rendue, j'en réponds !
Seulement, ajouta Ludovic, il ne faut pas qu'aucune émotion vienne compromettre le résultat que nous avons obtenu. Salomé seule restera dans cette chambre, et quant à vous, surtout, Raymond, vous allez rentrer à l'hôtel, puis y prendre le repos qui vous est nécessaire.
— La quitter ! déjà, fit Raymond.
— Il le faut.
— Mais vous m'assurez qu'elle est sauvée ?...
— Et j'ajoute que demain elle vous accueillera au retour de son meilleur et plus doux sourire.
Raymond avait une confiance absolue en Ludovic ; il n'éleva donc aucune objection sur l'invitation qui lui était faite et ne tarda pas à regagner l'hôtel des Roches- Noires.
En rentrant, il trouva Michel qui l'attendait.
On était venu, pendant son absence, lui donner connaissance des conditions de la rencontre du lendemain. Ces conditions étaient celles qu'il avait lui-même demandées, et il fut heureux d'apprendre qu'elles étaient acceptées.
Toutefois, ces communications le ramenèrent à un ordre d'idées d'une autre nature, et sa pensée un peu émue s'arrêta alors sur les éventualités que la journée du lendemain pouvait lui réserver.
Le duel était évidemment des plus sérieux ; il tenait le duc pour un adversaire redoutable, et n'ignorait pas qu'après l'outrage qu'il lui avait fait, il apporterait dans cette rencontre autant de résolution et de haine qu'il en sentait lui-même dans son coeur.
Jamais il n'avait couru de dangers plus réels, le moment était peut-être venu enfin de demander une force Nouvelle à la lecture de ce mystérieux document
renfermait l'histoire de sa mère, et devant lequel il avait Jbésité une fois déjà, par un sentiment de pudeur filiale.
Le coffret d'ébène était là, dans son secrétaire..., et comme naguère, à la veille de son duel avec Spavento, il en tira l'enveloppe noire.
Mais sa main trembla, cette fois encore.
— Non ! non ! demain I dit-il, avec un frisson. ma mère, Dieu est juste. Et vous serez vengée ! Mais je n'ai pas besoin d'apprendre combien vous avez souffert pour que le châtiment des assassins soit assuré...
Puis, comme si une pensée soudaine avait traversé son cerveau.
— Michel !... appela-t-il vivement.
L'intendant accourut.
— Michel... poursuivit Raymond... la rencontre de demain peut ni'être fatale... le duc est un des premiers tireurs de Paris, et je suis certain qu'il ne m'épargnera pas... donc, je puis succomber dans ce duel...
— Mais, monsieur Raymond...
— Je puis y succomber... je le savais, et cela ne m'a pas retenu... toutefois, il est un dernier devoir que je veux accomplir.
— Lequel ?
— A quelle distance le cimetière des Herbiers se trouve-t-il de Trouville ?
— A trois lieues à peine.
— Sur la route de Villers ?
— Précisément.
— Peux-tu te procurer une voiture d'ici une demiheure ?
— Je crois que cela sera facile.
— Eh bien ! va, hâte- toi, et dès que la voiture sera prête, viens m'avertir.
— Monsieur veut donc se rendre aux Herbiers ? fit Michel un moment interdit.
— Oui, Michel, répondit Raymond ; oui, je veux aller une dernière fois prier sur la tombe de ma mère, et de
ce pieux pèlerinage, je reviendrai, j'en suis sûr, plus résolu encore et plus réconforté.
Michel s'inclina et sortit.
Une demi-heure plus tard, il revenait prendre Raymond, et tous deux ne tardaient pas à s'éloigner dans la direction de Villers.