LA TOMBE SANS NOM
Pendant que ces faits se passaient, Ricordi et Spavento avaient gagné l'hôtel du Bras cTor et, récapitulant les événements de la journée, ils s'étaient concertés sur le parti qu'ils avaient à prendre.
— Tout ceci est étrange I dit Spavento. Je ne reconnais plus Palmarès, et je me demande à quel sentiment nouveau il obéit. — Pourquoi cette retraite ? Si nous ne le connaissions de longue date, nous pourrions admettre qu'il a peur.
— Raymond ! fit Ricordi, quel peut être ce Raymond? D'où vient-il? où va-t-il? pourquoi cet acharnement contre nous?...
— Ce qu'il y a de certain, objecta Spavento, c'est que c'est là notre ennemi... En toute autre circonstance, Palmarès n'eût pas hésité... et. puisque sa résolution habituelle l'abandonne, j'estime que c'est à nous d'y suppléer. . .
— Vous avez raison.
— Seulement, il nous reste peu de temps pour agir.
— Qu'importe !
— Le premier point, c'est qu'il ne faut pas qu'il se rencontre demain avec son adversaire.
— Je suis de cet avis.
— Alors, d'ici là... il est urgent de trouver un moyen.
— Lequel?
— Cherchons !
Ils en étaient là quand on frappa à la porte.
— Entrez I fit Ricordi.
La porte s'ouvrit, un homme entra.
C'était Gérôme.
Un éclair jaillit en même temps des yeux des deux personnages...
— Toi ! ici... que viens-tu faire? demanda vivement Spavento.
Gérôme se prit à sourire.
Il portait un costume de matelot. — Vareuse rouge de flanelle, pantalon de toile, bonnet bleu, au type phrygien, et une médaille de la Vierge sur la poitrine.
— J'ai dit en bas, commença le bohème, que j'étais le patron d'une barque que vous aviez commandée, et que je venais savoir l'heure à laquelle vous partez demain.
— Ah ! ah ! fit Ricordi, c'est ingénieux, et ça ne m'étonne pas de ta part ; mais je te croyais parti.
— Eh ! j'en avais bonne envie, repartit Gérôme, l'homme de la Housse se ballade dans les rues de Trouville à ma recherche, et je crois que, s'il me reconnaissait, il me ferait un mauvais parti ; mais, tout de même, j'ai pensé que vous pourriez avoir besoin de moi, et je suis resté.
— Tu as bien fait !
— C'est ce que je me suis dit. Est-ce que le duc ne se bat pas demain avec le petit?
— Demain, à quatre heures.
— Oh ! alors, nous avons le temps.
— Le temps de quoi ?
Spavento jeta au bohème un regard étonné. Ce dernier haussa les épaules,
— ■ Est-ce que vraiment, continua-t-il, vous avez l'intention de laisser le duc se battre avec Raymond? -— Mais...
— Ce serait une folie. Le duc nous est nécessaire, et comme le jeune cocodès est adroit, il pourrait bien, sans en avoir l'air, lui planter dans l'estomac une balle qui serait difficile à digérer.
— As-tu un moyen d'empêcher ce duel ?
— Il y en a dix, mais il suffit d'un seul.
— Explique-toi.
Gérôme se rapprocha.
— Depuis quelques instants, poursuivit-il, je montais ma faction auprès du chalet au père Guillemot ; je ne sais pas ce qui s'y passe, mais ça paraît joliment agité là dedans.
— Eh bien?
— Eh bien... tout à l'heure, j'en ai vu sortir Raymond qui est rentré à l'hôtel des Roches-Noires où je l'ai suivi.
— Après ?
— Après, au lieu d'aller se coucher, ce qui serait naturel à la veille d'un duel, il a envoyé chercher une calèche.
— Pourquoi faire.
— Pour aller prendre l'air.
— A cette heure ?
— Ça vous semble louche, n'est-ce pas ?
— Sans doute.
— Eh bien, à moi aussi, de sorte que je suis venu vous en faire part, à seule fin de surveiller notre homme, et de savoir ce qu'il manigance. Seulement, comme il ne faut jamais se laisser prendre au dépourvu... j'ai, de mon côté, commandé une autre calèche qui nous attend.
Spavento tendit la main à Gérôme, avec une sorte d'enthousiasme.
Gérôme la serra avec un
— Une poignée de main A
ironique, mais le moindre billet de mille ferait mieux mon affaire.
— Ah ! nous ne te marchanderons pas notre reconnaissance, répliqua Ricordi.
— J'en accepte l'augure.
— Enfin, qu'allons-nous faire ?
— Une chose fort simple, répondit Gérôme ; vous allez choisir un ou deux revolvers, vous irez prendre place, en m'attendant, dans la calèche qui stationne sur le quai, et dès que je connaîtrai la direction prise par le jeune Raymond, j'irai vous rejoindre, et nous aviserons.
— C'est parfait, dit Spavento.
— Alors, vous partez ?
— A l'instant même.
— Et moi, je retourne à l'hôtel des Roches -Noires. Hâtons-nous, car nous n'avons pas une minute à perdre.
C'est grâce à cette intervention de Gérôme, que pendant que Raymond et Michel s'éloignaient dans la direction de Villers, Ricordi, Spavento et Gérôme se lançaient sur leurs traces.
La nuit était sereine, la lune s'était levée et éclairait la route de sa lumière blafarde. On entendait le bruit des flots qui venaient mourir sur la grève.
Au bout d'une heure, la voiture de Raymond s'arrêta, et il prit pied avec Michel.
Ils se trouvaient dans un endroit à peu près désert, où ne poussait qu'une végétation souffreteuse et rabougrie. '
Aucune habitation, ni rien qui annonçât un pays occupé.
Mais Raymond paraissait familier avec ces contrées qu'il avait dû visiter souvent, car après une seconde d'examen, il prit un sentier qui gravissait une côte escarpée, du haut de laquelle on dominait une sorte de précipice, et s!éloigna, suivi à peu de distance par son intendant
Un quart d'heure après, il atteignit le sommet de la montée, et se trouva à la porte d'un cimetière de campagne.
C'était un pauvre petit cimetière dans lequel quelques rares ondulations de terrain, surmontées de croix noires, indiquaient çà et là des sépultures humaines.
Le porte était entr 'ou verte. Il n'eut qu'à la pousser pour entrer, et aux premiers pas qu'il fit, quelques oiseaux de nuit, troublés dans leur repos, s'envolèrent en poussant des cris funèbres.
Raymond continua sa marche à travers les sentiers que les ronces et les herbes parasites avaient envahis, et enfin, il arriva à une dernière tombe devant laquelle il s'arrêta I...
La tombe était des plus simples.
Une grille de fer peinte en noir... une croix sur la tombe et pas de nom.
Raymond comprima de ses deux mains sa poitrine qui battait avec force et se laissa tomber à genoux sur la terre !
Il était profondément ému et troublé, une cruelle amertume emplissait son cœur.
— ma mère !... ô Irène ! dit-il, d'une voix pleine de larmes ; que vos deux noms soient unis dans un même sentiment d'amour... Ma mère, protégez-moi!... Irène, pardonnez-moi !
Tout à coup il tressaillit et se leva.
Un bruit mystérieux venait de s'élever de l'un des coins du cimetière, et il crut voir une ombre glisser le long du mur.
Il retint son souffle, prêta l'oreille, et son regard devint ardent.
Il n'y avait plus à douter, c'était bien une ombre qu'il avait aperçue... et tout son être se prit à frissonner.
Toutefois, son hésitation ou sa défaillance fut de courte durée ; il bondit vers l'apparition qui ne tenta même pas de le fuir.
Alors il poussa un cri effaré.
C'était le duc qui était là... devant lui... à quelques pas de la tombe de sa mère...
— Vous!... c'est vous, monsieur, dit Raymond, emporté par une fureur aveugle... Ah 1 vous allez me rendre raison d'une pareille profanation.
Mais il n'avait pas achevé, que deux mains le saisissaient à la gorge, et que Spavento le jetait brusquement à terre, pendant que Ricordi lui appliquait sur la tempe la bouche glacée de son revolver.
Gérôme s'était chargé de Michel qu'il venait de terrasser à quelques pas...
GUET-ÀPENS.
Cela s'était fait en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Et c'était fait de Raymond, et de Michel, si le duc ne s'était précipité lui-même sur les agresseurs, et d'un geste violent n'avait écarté l'arme de Ricordi.
— Ah ! misérables assassins! cria-t-il d'une voix terrible; partez... laissez-nous, ou si vous n'obéissez pas à l'instant même, c'est moi qui ferai prompte justice de votre lâcheté.
En parlant ainsi, il avait arraché le revolver des mains de Ricordi, et à son tour menaçait les deux assassins.
Cependant Raymond s'était relevé avec vivacité, et pendant que le duc maintenait Ricordi et Spavento, 3 était allé dégager Michel. Du reste, un incident allait se
produire, auquel nul ne s'attendait, et qui devait donner à cette scène un dénoùment singulier et tout à fait imprévu...
Au moment, en effet, où l'homme aux diamants se retirait avec Spavento, suivi à peu de distance, par Gérôme, profondément irrité de la conduite du duc, et comme ils atteignaient la porte du cimetière, un homme se dressa devant eux et alla appréhender le bohème à la cravate.
Gérôme proféra une horrible imprécation, et chercha à se soustraire à l'étreinte.
— Voulez-vous bien me lâcher, ou je ne réponds de rien.
— Moi, je réponds de tout, répondit son adversaire.
— A l'aide ! j'étouffe... Spavento !...
— Là ! là ! fit l'inconnu, si vous promettez d'être sage, on va vous donner de l'air.
— Mais qui êtes- vous donc ?
— Regardez-moi.
— Lefiot !
— Allons donc, vous m'avez fait passer une mauvaise nuit, l'autre fois ; mais chacun son tour ; et maintenant c'est moi qui vais me charger de vous.
Gérôme avait bonne envie de se défendre; mais il avait affaire à forte partie, et d'ailleurs, derrière Lefiot se tenaient, debout et silencieux, deux autres agents prêts à accourir au moindre signe.
Et puis, Ricordi et Spavento n'avaient pas cru devoir se compromettre dans une pareille bagarre, et ils avaient prudemment pris la fuite.
Au bout d'un instant, il ne resta donc plus dans le champ de repos que le duc assez embarrassé de sa contenance en présence de Raymond.
Michel s'était retiré à l'écart.
Mais, si le duc était embarrassé, Raymond ne l'était guère moins. Le service que venait de lui rendre son adversaire le ramenait malgré lui à certaines idées qui l'avaient surpris déjà dans une circonstance récent"
un trouble singulier s'emparait de son esprit quand il cherchait à pénétrer les raisons de sa conduite.
Était-ce le voisinage de la tombe de sa mère adorée , qui lui inspirait de pareils sentiments ? Il n'eût pu le dire.
Mais il est certain qu'à ce moment, son âme semblait s'être en quelque sorte détendue ; on eût pu croire que sa haine allait fléchir, et je ne sais quelle étrange pitié s'élevait même de son cœur défaillant.
Pendant quelques secondes, il garda un silence contraint et pénible ; mais comme il vit que le duc se disposait à s'éloigner, il se décida à faire un pas vers lui.
— Je n'ai pas à vous demander, monsieur, lui dit-il, quelle bizarre coïncidence nous a conduits ici tous deux, à la même heure; mais je ne voudrais pas me retirer sans vous remercier du service que vous m'avez rendu.
Le duc protesta du geste.
— Malgré la situation que nous fait notre rencontre de demain, répondit-il, je vous connais assez, monsieur, pour ne pas douter que vous en eussiez fait autant.
— Sans doute.
— Vous ne me devez donc aucun remerciement.
— Soit!... fit Raymond... à demain donc.
— A demain... fit le duc.
Mais ni l'un ni l'autre ne paraissaient disposés à quitter la place.
Raymond fronça le sourcil.
— Est-ce que vous restez, monsieur le duc? dit-il alors d'un ton presque menaçant.
— Mais... balbutia Palmarès.
— C'est que j'avais compté être seul à prier sur la tombe de ma mère...
— Que dites-vous ?
— Je dis qu'il n'est aucun service qui puisse autoriser certaines profanations.
— Monsieur !
— Et que Ton n'a jamais vu, que je sache, l'assassin venir troubler le repos de sa victime.
Le duc prit sa tête dans ses mains.
— Taisez-vous ! taisez-vous ! s'écria-t-il hors de lui. — Ah! Raymond... Vous me haïssez mortellement... et je l'ai mérité sans doute... mais vous ne saurez jamais, vous... à quel point... je vous aurais aimé!... Adieu! adieu ! . . . adieu !
Et, marchant d'un pas rapide vers la porte, il disparut dans la campagne, se dirigeant comme en une course folle vers les falaises escarpées qui, en cet endroit, surplombent sur la mer.
Raymond était resté anéanti.
Sans qu'il pût se rendre compte de ce qui se passait en lui, il sentait bien qu'il assistait à quelque chose de solennel.
Un frisson glacé courait sur sa peau ; une sueur froide inondait son front.
En ce moment, et au milieu du silence sinistre qui régnait autour de lui, un coup de feu retentit. Instinctivement, il porta ses deux mains à sa poitrine, comme si le coup de feu avait éveillé un douloureux écho dans son propre cœur. Puis il se tourna vers Michel qui s'était rapproché.
— As-tu entendu? fit-il d'une voix brisée.
— Oui, monsieur, répondit Michel.
— Que peut être cela?
— Qui sait!... quelque chasseur nocturne qui tire les oiseaux de mer. Du reste, poursuivit l'intendant, voici le jour qui commence à poindre à l'horizon, et si monsieur le veut, je crois qu'il est temps de regagner Trouville.
— Tu as raison. Partons.
Michel prit les devants et le jeune homme le suivit.
Mais quoi qu'il pût faire, ce dernier était en proie à une sombre préoccupation qu'il ne parvenait pas à chasser.
La figure pâle et triste du duc était toujours devant
ses yeux, et le cri qu'il avait entendu retentissait encore à ses oreilles.
Quand ils atteignirent l'endroit où ils avaient laissé leur voiture, Michel fut tout étonné de n'y point trouver le cocher qui les avait conduits.
Que pouvait-il être devenu?
Sans doute, il ne devait pas être loin.
Il n'était pas loin, en effet, et quand Michel le rencontra au bout de quelques minutes, le cocher lui raconta que fatigué de les attendre, et bien certain d'ailleurs que la voiture se garderait d'elle-même, il était allé fumer une pipe sur le bord de la grève, mais que là il avait été témoin d'un spectacle horrible.
— Quel spectacle? demanda Michel.
— N'avez- vous pas entendu tout à l'heure un coup de feu?
— Nous l'avons entendu, en effet.
— Eh bien... c'était lui.
— Qui, lui?
— Le suicidé, parbleu.
— Que voulez-vous dire ?
— Ah ! ce n'est pas malin, continua le cocher, et demain on en parlera dans lejournaldeTrouvilleetDeau» ville. Figurez-vous, il y avait à peu près une demi-heure que j'étais là, sans penser à mal, quand tout à coup, à la clarté de la lune, j 'ai aperçu à l'extrémité de la pointe, que vous pouvez voir d'ici, — un homme — mais un homme de haute taille — comme je vous vois — «t il allait et il venait — et si près du bord — que ça m'en donnait la chair de poule — à deux ou trois reprises même, j'ai été sur le point de lui crier de se retirer, qu'il allait tomber dans l'abîme.
— Enfin... enfin!
— Enfin !... à un moment, je l'ai vu faire encore un pas en avant, élever la main à la hauteur de son front... puis le coup est parti... et va te promener! il a piqué une tête ; on n'a pas idée de ça.
— Il est tombé dans les flots?
— Enplçin... la mer était haute... et s'il n'est pas mort avant d'y arriver — à coup sûr — cinq minutes après il était noyé...
Michel se tut pendant quelques secondes ; puis, se tournant vers le cocher, il posa un doigt impérieux sur ses lèvres;
— Surtout ! dit-il à voix basse et rapide, pas un mot de ceci à M. Raymond.
— Suffit ! on sera muet.
Le jour venait peu à peu. Au bout d'un instant, la voiture reprit le chemin de Trouville.