LE COFFRET
En rentrant du cimetière, Raymond, après avoir fait prendre des nouvelles d'Irène, s'était jeté sur son lit, et il n'avait pas tardé à s'endormir, car il était fatigué de cette nuit d'émotions.
Quand il se réveilla, il était près d'une heure, et Michel lui apprit que Ludovic Malon était venu deux fois pour le voir.
Raymond se hâta de se lever, et dès qu'il fut debout, Ludovic entra.
Le premier regard que Raymond jeta sur le jeune docteur lui arracha un cri douloureux.
Ludovic était évidemment préoccupé, et sa pâleur disait assez à quelles sombres agitations il était en proie.
Raymond courut à lui.
— Irène ! dit-il en lui prenant les mains, comment va Irène!...
Le front de Ludovic s'éclaira.
— Irène est tout à fait hors de danger, répondit-il fi 1 avec un sourire; rassurez-vous donc, mon ami, car dès ce soir vous la reverrez et pourrez lui parler. Elle désire h' elle-même vous entretenir. il
— Ah ! vous m'avez fait peur, fit Raymond.
— Pourquoi donc ? ' 1
— Dame ! votre air soucieux.
Ludovic fit un geste affirmatif.
— Vous avez raison, répondit-il... C'est qu'en effet il 1 s'est passé ce matin certains événements. Je viens d'as 7 sister à un spectacle qui m'a profondément ému.
— D'où venez-vous donc ?
— Je viens du chalet du duc.
— Vous ! et à quel propos?
— On m'avait fait demander.
— Est-ce pour notre duel?
Ludovic remua la tète.
. — Oh ! ce duel n'aura pas lieu, répondit-il.
Raymond le regarda étonné.
— Pourquoi cela?
— Parce que votre adversaire est mort !
— Que dites- vous?
— Il y a deux heures environ, on m'a appelé au chalet... et j'ai trouvé le duc que l'on venait d'y rapporter.
— Mais comment cela s'est-il fait? à quel genre de mort a-t-il succombé ?
— Les hommes que j'ai interrogés m'ont affirmé qu'ils avaient trouvé le duc sur la grève, horriblement défiguré ; et ce n'est qu'à l'aide de quelques papiers qu'il portait sur lui, que l'on a pu établir son identité.
— Alors il s'est noyé ?
— Ces hommes le croyaient.
— Mais vous I vous, docteur...
h ! moi, répondit Ludovic, je n'ai pas eu une se- * doute.
— Et vous pensez...
— Je suis sûr que le duc s'est brûlé la cervelle. Raymond, violemment ému, se leva brusquement, et
fit quelques pas à travers la chambre.
Il était sourdement agité. Mille pensées bizarres, incohérentes se pressaient en désordre dans son cerveau^ et il ne savait à laquelle s'arrêter.
Un moment il suspendit sa marche et se rapprocha de Ludovic.
— Ne vous a-t-on pas dit également, reprit-il, qu'il avait été trouvé non loin de Villers, au-dessous des falaises sur lesquelles s'élève le cimetière des Herbiers ?
— Mais... en effet, répondit Ludovic surpris de l'interrogation ; aviez-voûs donc vous-même connaissance de l'événement ?
— Non, docteur; seulement, cette nuit, je suis allé, moi aussi, au cimetière dont il s'agit ; il y a là une tombe qui m'efet chère, et à laquelle je voulais dire un suprême adieu, pour le cas où le duel m'eût été fatal, et chose étrange, que je ne puis encore m'expliquer, j'y ai rencontré le duc de Palmarès.
— 11 vous a parlé?
— Il a fait mieux, il m'a sauvé d'un guet-apens dans lequel j'aurais certainement trouvé la mort, s'il n'était venu à mon aide.
— Enfin que vous a-t-il dit?
— Presque rien... sinon qu'en me quittant, il paraissait fort ému, et a témoigné de sa profonde et sincère affection pour moi.
— Voilà qui est singulier.
— N'est-ce pas ?
Raymond prit sa tête dans ses mains, et se prit à réfléchir, comme si un doute avait tout à coup pénétré son esprit.
— Ah ! si je m'étais trompé pourtant! dit-il, se parlant à lui-même ; si Mousseline n'avait pas dit vrai ! mais non, c'est impossible... Son trouble... quand je lui ai parlé de vengeance I... C'est lui, bien lui.
*5# MÉMOIRES DTÎi COWÏWIAÏHR DB POLICE
Raymond releva le front.
— El puis, ajouta-t-il, n ai-je pas un moyen sur de connaître la vérité? Le coffret est la... il me suffit de l'ouvrir pour y trouver le nom maudit!... Aki Je ne venu pas plus longtemps supporter ce doute horrible, et je vais savoir en tin...
D'une main fébrile, H ouvrit son secrétaire,, y prit k coffret dont il venait de parler, et en tira r enveloppe noire... qui contenait la sanglante histoire de sa mère!
Mais an moment d'en brider le cachet, an dernier scrupule le saisit, et une nouvelle hésitation s'empara de lui.
Devâit-il, pour rassurer son cœur, pénétrer dans ce sombre passé où le déshonneur de sa mère était écrit en lettres de feu ? Avait-il le droit de violer un secret dont on ne voulait lui faire confidence qu'à la condition d'en ensevelir la révélation dans sa propre tombe?
Sa main tremblait.,. Ses doigts impatients se crispaient sur les armoiries du cachet et il ne savait à quelle résolution s'arrêter.
Ludovic Malon l'observait avec un profond intérêt. On eût dit qu'il devinait une partie des sentiments qui s'agitaient dans le cœur de Raymond et qu'il connaissait, lui aussi, le secret renfermé dans le coffret.
Enfin, Raymond eut un mouvement d'em'portement et d'aveugle curiosité, et surmontant ses derniers scrupules et ses dernières hésitations, il rompit brusquement le cachet et ouvrit l'enveloppe noire.
Mais il n'eut pas le temps de jeter même un coup d'oeil sur son contenu, car, au même instant, la porte s'ouvrit, et Salomé entra dans la chambre.
Le visage de la jolie soubrette était souriant, et son apparition fut accueillie par Raymond avec une vive satisfaction.
Sotorné ! s'écria-t-il..., qui t'envoie vers moi, mon , ri <|ih; se passe-t-il chez M. Guillemot?
tfj/AJ. Guillemot «si le plus heureux des pères,
répondit Salomé ; mais ce n'est pas lui qui m'envoie vers vous.
— Et qui donc?
— Mademoiselle... mademoiselle est tout à fait remise, 'grâce aux soins de M. Malon ; elle a eu tout à l'heure une longue conversation avec M. Guillemot et à la suite de cet entretien, elle désire causer quelques instants; avec vous.
Raymond se leva vivement.
— Àh ! j'y vais à l'instant!... répondit-il.
Puis il se hâta de replacer l'enveloppe ouverte dans le coffret qu'il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche.
Puis se tournant vers Ludovic :
— M'accompagnez-vous, docteur? dit-il, le regard resplendissant.
— Pas du tout, répondit ce dernier ; je crois que ma présence n'est pas utile en ce moment, et j'ajoute même qu'elle ne pourrait qu'être gênante.
— Alors... à bientôt.
— A bientôt.
Raymond sortit à pas précipités.
Sur un signe de Ludovic, Salomé était restée.
— Vous avez à me parler? dit la soubrette au docteur, dès que Raymond se fut éloigné.
— Oui, ma fille, répondit Ludovic. Depuis que j'ai quitté ta maîtresse que s'est-il passé au chalet?
— Mais... ce que je viens de vous dire.
— Irène a eu un entretien avec son père?
— C'est cela.
— Et n'a-t-elle pas reçu une autre visite?
— Pardonnez-moi.
— Germaine, n'est-ce pas ?
— Précisément. *
— Elle est venue après mon départ?
— En effet...
— Et elle a causé longuement avec ta maîtresse?
— Qui vous a dit cela?
— Qu'importe ? — puisque je le sais. — Enfin, c'est à la suite de cet entretien que M lle Irène a désiré voir Raymond?
Et que je me suis empressée de le venir chercher.
Ludovic fit un geste satisfait.
f/ e st bien, dit-il. Je n'en voulais pas savoir davan-
t4Urt\ et tu peux retourner au chalet. — Dans la soirée, rirai* savoir s'il n'y a rien de nouveau.
Cependant Raymond avait rapidement franchi la dis- Une** qui le séparait du chalet Guillemot, et dix minuta* à peine après son départ il se faisait annoncer à
On ne le fit pas attendre, et il fut immédiatement 4htmt* auprès de la jeune malade, qui l'accueillit avec *m plus doux sourire et en lui tendant la main.
- Vous m'avez fait demander, dit Raymond ; vous axvfc À me parler, et, vous voyez, j'accours sans perdre *Mtt> seconde.
— Merci I répondit Irène. Asseyez-vous là, près de w^n Ht, et écoutez-moi bien, mon ami, car il s'agit de s ^v<*s importantes et graves.