UNE FERME EN NORMANDIE
La route de Gaen àTrouville est, sans contredit, Tune des plus pittoresques qui soient en France.
Dès qu'on a franchi la montée qui se présente au sortir de la capitale de la Normandie, toutes les splendeurs de la vallée d'Auge se déroulent aux yeux du voyageur, et vous entrez comme dans un jardin plantureux qui pai* ses perspectives verdoyantes, ses coulées aux pentes douces, ses bois profonds et mystérieux, rappelle à l'imagination les beautés bibliques de l'Eden perdu.
A l'époque où se passe notre prologue, s'élevait, à une faible distance de Villers, sur le bord de la route, une ferme aux proportions modestes, dont les habitants -avaient été longtemps l'objet d'une curiosité inquiète de la part de leurs voisins.
La ferme se composait d'un principal corps de logis, flanqué de quelques communs assez importants.
Au rez-de-chaussée de la ferme, demeurait une vieille femme, la mère Marcel, et son fils unique, Auguste Marcel, naguère maître d'armes au 48° régiment d'infanterie de ligne, retiré depuis peu du service, et donnant tous ses soins et presque tout son temps à la culture et à l'entretien de ses terres et de celles de sa mère.
30 MÉMOIRES DXN COMM1SSAIBE DE POUCE
Mais ce n'était ni la mère Marcel ni son fils qui avaient éveillé la curiosité des Normands soupçonneux.
La mère était née dans le pays, et son fils y avait de nombreux amis.
C'était d'ailleurs un garçon de trente-cinq ans, robuste, courageux, vaillant à l'excès, et qui se recommandait particulièrement par son habileté à l'escrime que nul n'ignorait.
Seulement, depuis deux ans*, le personnel de la ferme s'était augmenté de deux hôtes nouveaux que personne ne connaissait, que l'on n'avait jamais vus auparavant, et c'était sur le compte de ces deux personnages que s'exerçaient les commentaires des voisins.
L'un de ces personnages était une femme, l'autre un enfant de dix à douze ans.
La femme avait trente ans ; les traits de son visage, qui conservait les vestiges d'une grande beauté, témoignaient, par leur altération précoce, des grandes douleurs qui avaient dû agiter sa vie ; elle était fort pâle ; quelques fils d'argent se mêlaient déjà à son opulente chevelure noire ; il y avait dans l'expression de son visage comme un amer regret du passé ou une sombre appréhension de l'avenir.
Toutefois, en dépit de ces altérations dues aux rudes épreuves qu'elle avait probablement subies, il était facile de reconnaître chez cette femme la marque indélébile d'une nature supérieure, et la beauté des lignes deson visage, la finesse exquise de ses mains, la majesté de son maintien, tout en elle attestait une origine aristocratique.
Comme Marcel n'avait pas 'cru utile de dire le nom de cette femme, que d'ailleurs on l'avait toujours vue vêtue de noir, on l'appelait la Veuve, Quant à l'enfant, il s'appelait Raoul...
11 était déjà grand pour son âge et promettait d'être -un jour un jeune homme des plus accomplis.
Sa taille était bien prise ; il avait de beaux yeux
noirs, profonds et doux à la fois, des dents éclatantes, des lèvres roses et un peu railleuses, enfin une forêt de cheveux blonds qui tombaient en boucles abondantes jusque sur ses é paules.
Si la veuve vivait dans une grande réserve, il n'en était pas de même de Raoul.
Sa nature bruyante le rendait souvent indocile aux recommandations de la jeune femme, et celle-ci dans Timpuissance, de se faire obéir, s'était vue contrainte de déléguer une partie de son autorité à Marcel.
Raoul ne demandait pas mieux.
11 adorait l'ancien soldat, dont les complaisances, presque paternelles, laissaient à ses fantaisies toute leur expansion.
Avec lui, il apprenait à monter à cheval, à chasser, à faire des armes.
Particulièrement habile à tous les exercices du corps, Raoul devint, en peu de mois,, l'admiration de tous les gamins des environs, et si son instruction perdait à cette vie de liberté excessive, son développement physique ne pouvait qu'y gagner dans une large proportion.
La veuve, en le voyant grandir et devenir, à ce jeu, fort et sain, oubliait bien souvent de le gronder.
D'ailleurs, il est douteux qu'elle en eût eu le courage si elle avait pu jamais en former le projet.
Elle aimait tant cet adorable enfant, et elle en était si profondément aimée !
Raoul n'aimait pour ainsi dire que sa mère.... et Marcel.
Encore ce dernier n'avait-il dans son affection que cette part mêlée dé respect et de crainte que certains fils accordent souvent à leur père.
Mais pour la chère et sainte femme qui avait veillé avec tant de sollicitude sur son enfance, qui avait fait le sacrifice de sa vie, celui de sa beauté à son fils bienaimé..., il n'est pas de dangers qu'il n'eût affrontés..., pas de mort qu'il n'eût acceptée avec joie....
Et pourtant !
Que serait devenu le pauvre enfant, si quelqu'un fût venu lui dire tout à coup que cette femme n'était pas sa mère.... et que ce dévouement sans bornes, cette affection, cet amour s'adressaient à une étrangère.... qui n'avait même avec lui aucun lien de parenté.
Qui sait ?
Si on lui avait fait cette révélation cruelle, peut-être n'en eût-il aimé que plus profondément encore celle que l'on appelait la veuve et qu'il n'appelait, lui, que sa mère.
Depuis deux années, rien n'était venu troubler l'existence des hôtes de la ferme, et Raoul, pour sa part, n'eût pas demandé mieux que de continuer la sienne dans ces conditions de libres allures.
Mais il n'en était pas de même de la veuve.
Souvent on la rencontrait pensive et triste, berçant dans son esprit un rêve toujours poursuivi, et dont la réalisation s'éloignait sans cesse.
Chaque jour, dans les mois d'été, elle allait s'asseoir à quelques pas de la ferme, sous l'ombre touffue d'un arbre du verger, et là, le front appuyé dans sa main pâle, elle semblait rappeler à elle, un à un, tous les souvenirs de sa vie d'autrefois.
Gomme un nageur obstiné, elle plongeait, infatigable, dans les flots tourmentés de son passé, cherchant à en retirer quelques épaves précieuses, joyaux de bonheur ou d'amour.... Mais quand elle remontait de ces abîmes si souvent fouillés, son front était encore plus blême, ses nerfs plus agités, son cœur plus désolé.
Une fois, un incident s'était produit qui avait changé pour quelque temps les dispositions de son esprit.
11 y avait une heure qu'elle se trouvait seule dans le verger, quand en rouvrant les yeux, au sortir d'une longue rêverie, elle aperçut devant elle un homme qu'elle n'avait pas entendu venir.
— Spavento !... s'écria-t-elle stupéfaite en reconnaissant l'homme.
— Moi-même, madame, répondit l'étranger.
Et il s'inclina avec une sorte de déférence respectueuse.
— Venez- vous donc me chercher? poursuivit la veuve en croisant ses deux bras sur sa poitrine.
— : On ne m'a pas donné un pareil ordre.
— Que me voulez- vous, alors?
— Vous remettre ceci.
Et Spavento remit à la veuve un billet, que celle-ci se mit à dévorer du regard.
Puis son viage s'illumina ; un sanglot monta de sa poitrine à sa gorge ; elle fut sur le point de défaillir.
— Qu'avez- vous?... fit Spavento, avec intérêt.
— Il me dit que ses dangers vont cesser.... Que peutêtre je ne tarderai pas à le revoir.
— Le maître me l'a dit.
— Alors, il va venir ?
— C'est probable.
— Bientôt?
— Je l'ignore....
La veuve plia le billet, le fit disparaître dans son sein, et releva son regard troublé vers Spavento.
— Bien, reprit-elle aussitôt, c'est bien.... Vous direz au maître que je l'attendrai.... que son fils est en bonne santé.... et que je continuerai de prier Dieu pour son bonheur.... Allez!
Spavento salua sans ajouter une parole, et, un instant après, il avait disparu.
Il y avait un mois que cet incident s'était produit, et la veuve semblait être comme transfigurée.
Un changement allait s'opérer dans son existence... Elle l'espérait du moins.... et elle attendait!...
Une nuit.... Tout le monde dormait déjà à la ferme depuis quelques heures.... Seule, la veuve n'avait pu se décider à aller prendre le repos qui lui était cependant si nécessaire....
La nuit était claire et fraîche. Elle avait ouvert la fe-
nôtre.... et elle laissait son regard flotter au loin sur la campagne endormie.
Tout à coup elle tressaillit.
Le bruit de deux chevaux lancés au galop venait de se faire entendre. Bientôt elle distingua le tourbillon de poussière qu'ils soulevaient sur la route.
Son cœur fut bien près d'éclater.
— Lui ! C'est lui !... balbutia-t-elle.
Les chevaux avançaient avec une rapidité vertigineuse. Peu après, elle les vit s'arrêter, à quelques mètres de la ferme !...
Puis un des cavaliers sauta à terre et pénétra dans le verger.
— Mikaël 1... appela la veuve d'une voix défaillante. Elle jeta rapidement un voile sur ses cheveux, un
manteau sur ses épaules.... et courut à sa rencontre....
— Mikaël ! Mikaël ! est-ce vous ? demanda-t-elle, dès qu'elle se trouva dans le verger....
L'homme ne répondit pas, mais il l'entoura de ses bras, et déposa un baiser sur son front.