‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 7 sur 58 · LE YACHT DE TROU VILLE · texte numérisé non relu

LE YACHT DE TROU VILLE

La veuve fondit en sanglots sur la poitrine de Mikaël, et, pendant quelques secondes, on n'entendit qu'un doux murmure de paroles passionnées.

L'homme, cependant, demeurait impassible et froid.

Au bout d'un instant même, il se dégagea doucement des étreintes de la femme, et l'entraîna à quelque distance vers un banc de gazon sur lequel il la fit asseoir.

C'était un homme de haute stature, à la taille élégante, aux manières distinguées. La clarté de la lune permettait de remarquer la pâleur éclatante de son visage, que faisait ressortir encore la barbe noire dont il

était encadré et de saisir les lueurs fauves qui, de

temps à autre, éclairaient rapidement son regard.

Il pouvait avoir trente ans, mais tout dans son attitude, dans ses traits fortement dessinés, accusait une maturité que l'homme n'acquiert d'ordinaire qu'après avoir longuement vécu.

Cependant la veuve avait recouvré ses sens, et, rendue à elle-même, elle avait commencé à interroger l'homme qui était devant elle.

— Deux ansl dit-elle... Voilà deux années, Mikaël, que je ne vous avais vu, et j'ai bien pleuré, bien souffert, depuis notre dernière séparation.

— Vous savez, Germaine, répondit Mikaël, quels obstacles se sont opposés à ce que je revinsse.

— Oui..., oui..., je le sais...

— J'étais proscrit.

— Pauvre ami !

— Obligé de fuir... de me cacher... entouré de mille dangers, menacé de mort... J'étais contraint à défendre ma vie, avant de songer à faire la vôtre heureuse.

— Oh ! je ne me plains pas... Mikaël... tout mon chagrin... vient du vôtre... mon bonheur serait de vous voir heureux... vous le savez... n'est-ce pas... je vous ai donné ma vie en vous donnant mon cœur....

pour vous, j'ai quitté ma famille, mon pays..., et de tout ce que j'ai perdu, je ne regrette rien.... Ah ! vous n'avez pas de reproche à me faire, je vous ai été dévouée.... toujours..., vos moindres désirs ont été des ordres pour moi, et si vous me commandiez

de mourir, avant que vous vous soyez éloigné d'ici

j'aurais cessé de vivre

Mikaël serra dans ses mains la main de la jeune femme.

— Oui..., Germaine..., répondit-il.... Oui..., je connais votre cœur, je sais qu'il m'appartient tout entier.... et jamais la pensée ne me viendra de douter de vous I D'ailleurs ne m'avez-vous pas donné depuis deux ans.... la preuve la plus manifeste de votre dévouement et de votre amour, en accueillant ici, en élevant près de vous cet enfant qui n'était point le vôtre et qu'une autre m'avait donné I

La jeune femme se tut à son tour ; une vive rougeur colora ses joues.... et son cœur se prit à battre avec violence.

— Pauvre et douce créature 1... murmura-t-elle d'une voix tremblante. Pouvais-je ne pas aimer cet enfant qui n'a pas connu sa mère.... Ne m'a-t-on pas dit qu'elle était morte....

— Non, mon amie, répondit-il sur un ton sombre. On n'a pu vous dire cela..., car c'eût été un mensonge; mais aujourd'hui.... à l'heure où je vous parie....

— Achevez....

— Tout est fini.

— Morte!... elle est morte....

— Depuis hier....

Germaine s'était levée ; quelque chose d'inusité se passait dans son cœur, on eût dit qu'un espoir inattendu, bien que longtemps couvé, venait de se faire jour à travers les ténèbres de son esprit.

— Morte!:., répéta-t-elle.... morte! mon Dieu.... Mais ne m'avez-vous pas dit quelquefois que cette femme était la seule cause de notre.... séparation?

— Peut-être.... en effet....

— Alors.... votre présence ici.... en un pareil moment.

— Que voulez-vous dire?

— Si cela était....

— Quoi donc ?

— J'en mourrais de joie....

— Expliquez-Vous..., Germaine.

La jeune femme pressa son front denses deux mains.

— Oh î vivre près de vous, continua-t-elley ne plus vous quitter, donner à ma vie le bonheur de votre présence constante, dites, est-ce possible ?

Un pli irrité assombrit à ces paroles le front de Mikaël, qui prit et serra la main de la jeune femme.

— Ne bercez pas de pareilles folies, répondit-il d'un ton glacé.... Ma vie, à moi, ne m'appartient plus. J'ai une œuvre terrible a accomplir, et il faut que je reste seul, toujours seul.... C'est la loi fatale, et je dois m'y soumettre. Quant au motif de ma venue, je vais vous le faire connaître.

. Mikaël tira alors de sa poche un portefeuille dans lequel il y avait une grande quantité de papiers et de parchemins.

— Vous garderez ce portefeuille, dit-il, en le remettant à Germaine, et quand Raoul aura atteint sa majorité, vous le lui remettrez, de la part de sa mère. Il y % a là une fortune et des titres ; Raoul en fera l'usage qui lui conviendra, quand il sera devenu un homme.

— Mais d'ici là?... interrogea anxieusement la malheureuse femme.

— D'ici là, Germaine..., vous resterez en Normandie, continuant de prodiguer vos soins à cet enfant.

En parlant ainsi, Mikaël avait fait quelques pas pour gagner la porte du verger. *

Germaine se prit à trembler.

— Vous partez ? dit-elle d'une voix mourante.

— Il le faut..., répondit Mikaël.

— Mais vous reviendrez ?

— Peut-être....

La pauvre femme sentit son cœur se briser.... Sa voix s'étouffait dans sa gorge serrée.... Une sueur froide perlait sur son front.

Un moment un souffle d'aveugle colère souleva sa poitrine, et la folie de la révolte égara son esprit.

— Oh ! non ! non I... s'écria-t-elle avec violence. C'est trop souffrir aussi... et mieux vaudrait mille fois la mort.

Mikaël écouta surpris, et s'arrêta.

— Germaine !... fît-il d'une voix sourde et les doigts crispés.

— Ne partez pas ainsi.

— Qu'espérez-vous donc ?

— Pitié 1... grâce !... ne me poussez pas, par votre indifférence et votre froideur, à quelque acte de désespoir.

— Taisez-vous I...

— Mais je vous aime, Mikaël..., je n'ai jamais aimé que vous. Si vous ne m'aimez plus, dites-moi de mourir, et ce sera bientôt fait. Mais ne m'ordonnez pas de vivre dans cette solitude et cet abandon ; tenez, je le sens maintenant, c'est au-dessus de mes forces.

— Vous vous révoltez ?

' — Non.

— Vos paroles prennent l'accent de la menace !...

— Ne le croyez pas.

— Eh bien, écoutez-moi, Germaine, dit Mikaël en se rapprochant, et n'oubliez jamais ce que vous allez entendre.

L'étrange personnage entoura la taille de la femme de son bras et l'attira contre sa poitrine.

La malheureuse était plus morte que vive ; haletante, hors d'elle-même, les cheveux en désordre, elle cherchait à détourner les yeux de ce regard d'acier qui la fascinait.

On eut dit une colombe effarée aux serres de quelque oiseau de proie.

— Tu prétends aimer.... reprit alors Mikaël, et tu refuses d'obéir!... Fais donc ce que la jalousie ou la haine t'inspirera, et je m'engage d'avance à ne pas te maure. Mais si tu quittes jamais cette solitude, si tu mur-

mures mon nom à quelques-uns de ceux qui t'entourent, tu m'auras tué plus sûrement qu'avec la pointe acérée d'un stylet. Toi, seule, tu as mon secret, — divulgue-le, — oublie le passé jusqu'à trahir l'avenir.... et dans le cœur de Mikaël, mort, tu ne trouveras plus que mépris à la place de l'amour qu'il t'avait voué !

Et, en finissant, il repoussa rudement la pauvre femme, qui alla rouler sur le banc, pendant qu'il s'éloignait lui-même à pas rapides....

Germaine était anéantie, et ne l'avait pas vu disparaître.

Aussi, quand elle rouvrit les yeux, et qu'elle ne l'aperçut plus à ses côtés, un cri de détresse déchira son cœur, et elle s'élança sur la route vers l'endroit où les chevaux avaient été remisés.

Comme elle y arrivait, Mikaël venait de monter à cheval.

— Mikaël ! supplia-t-elle, les mains jointes.

— Que voulez-vous ? fit le sombre cavalier.

— Grâce ! Je vous en prie, ne partez pas ainsi.

— Je vous ai dit mes dernières paroles.

— Mais vous reviendrez ? dites-moi que je vous revçrrai.

— Jamais !

Et se tournant vers son compagnon qui hésitait :

— Allons, Spavento! ajouta-t il; en selle... et partons. Spavento sauta sur son cheval, et aussitôt les deux

cavaliers partirent au galop affolé de leurs montures.

Le lendemain matin, à^la première heure du jour, les habitants de Trou ville assistèrent à un spectacle assez rare à cette époque de l'année.

Depuis trois jours, un charmant petit yacht, venant de Southampton, était amarré au quai, non loin de l'endroit où stationnaient les bateaux qui font le service entre le Havre et le célèbre établissement balnéaire. L'équipage se composait de trois matelots et un mousse, et il appartenait, disait-on, au fils d'un des plus riches négociants de New-York.

Or, ce matin-là, vers sept heures et dès que la marée fût venue à une hauteur suffisante, le yacht déploya sa voile qu'il présenta à la forte brise qui soufflait en ce moment, et après quelques gracieuses évolutions, gagna rapidement le large.

Deux passagers seulement étaient à bord.

L'un de ces passagers était Mikaël, l'autre était Spavento.

Page 1