L AUBERGE DU SABOT D OR
-Le 22 avril 1857, deux individus d'une mine étrange, et revêtus d'un costume bizarre, suivaient la route qui mène de la petite ville de Dourdan (Seine-et-Oise) au village de Saint-Arnoult.
Ils étaient arrivés à la hauteur du château de Plessis- Mornay et gagnaient lentement le petit groupe de maisons qui forme le hameau de Longvilliers.
La campagne commençait à fleurir.
A droite et à gauche s'étendaient de larges champs semés de seigle et d'avoine, au milieu desquels pointaient çà et là des pommiers chargés de leur neige odorante. Un ruisseau clair, coulant parmi les grands sau-
les, faisait chanter trois ou quatre moulins. Au sud, se dressaient sur les hauteurs de grands bois verdoyants qui font suite à la forêt de Dourdan. Au nord, se perdaient dans la brume les futaies domaniales de Rambouillet.
Il était à peu près six heures du soir.
Nos deux personnages, hâlés, basanés, couverts de haillons et d'oripeaux, présentaient un aspect peu rassurant.
L'un était une sorte de Bohème, aux yeux surnois, au visage enluminé et orné de favoris grisonnants. Il portait un vêtement en toile grise, éraillé, sale, déguenillé. Sur ses hanches pendait un sac de toile rempli de choses inconnues ; puis, en bandoulière, rejeté sur son dos, une guitare erasseuse, qui ne possédait que deux cordes.
A côté de lui marchait sa douce compagne :
Incessu patuit dea.
Grande, osseuse, aux yeux verts, au nez crochu, le visage long, plissé, elle ressemblait assez à une sorcière.
Ses cheveux étaient couverts d'un madras de couleur douteuse ; une robe jaunâtre lui descendait, en guise de fourreau, sur ses grands pieds armés de chaussures trop larges.
Elle était grave, impassible, presque farouche
Il y avait une heure qu'ils marchaient ainsi l'un à côté de l'autre, quand tout à coup, on entendit au loin le bruit retentissant d'un cheval lancé au galop.
La bohémienne tressaillit, et son compagnon cessa la chanson égrillarde que fredonnaient ses lèvres.
Puis, ils attendirent.
Ce ne fut pas long.
Au bout de la côte de Longvilliers parut bientôt un cavalier qu'on eût dit emporté par son cheval.
Il passa comme un éclair auprès des deux bohémiens, mais déjà la femme avait tendu sa main décharnée.
Sans arrêter l'élan de sa monture, le cavalier av
jeté au couple sordide un objet qui alla rouler à leurs pieds.
L'homme à la guitare s'élança pour le ramasser.
— Un jaunet ! s'écria-t-il tout joyeux en retirant un beau napoléon d'un pli de papier dans lequel il était enveloppé.
— Le papier renferme vingt francs, dit la bohémienne ; mais il renferme encore autre chose.
— Au fait, tu as raison, la Varlope, répondit son compagnon, il y a de l'écrit là-dessus, et il faut le voir.
Et il~passa le papier à la Varlope qui se mit à lire. Il n'y avait que quelques mots écrits au crayon : Retournez tout de suite, on n'a plus besoin de vous.
— Bon ! fit le bohémien, en déchirant le billet, on sait ce que parler veut dire, et voilà notre voyage terminé.
— Bah ! nous avons de l'or, objecta la Varlope, et nous pouvons bien passer notre nuit dans quelque grange voisine. Moi, d'abord, j'ai les jambes qui me rentrent.
Le bohémien opina du bonnet et les deux bizarres compagnons continuèrent leur route, mais, à partir de ce moment, à pas lents et sans se presser.
Cependant le cavalier était déjà loin.
En moins de dix minutes, il avait franchi une distance considérable, et approchait du hameau de Longvilliers.
Déjà, quelques groupes de maisons se dessinaient devant lui sur la route.
Dans le fond, à l'issue du village, l'église dressait vers la nue son clocher carré.
A gauche est une petite place à l'entrée de laquelle se trouve une auberge.
Ce n'est pas une de ces bruyantes hôtelleries qu'animaient autrefois de nombreux rouliers.
La circulation était, dès cette époque, devenue trèsrare sur les routes de terre.
Néanmoins l'auberge du Sabot d'Or était assez propre
et bien tenue, et sa clientèle ne se recrutait pas seulement dans les classes inférieures de la société.
Le cavalier n'avait pas ralenti l'allure de son cheval qui frappait la terre de ses quatre pieds impatients..., l'écume fumait à son poitrail, et sa bouche mordait le mors avec une fureur pleine de révolte.
Malheureusement, et comme la noble bête arrivait à la hauteur du Sabot d'Or, l'un de ses pieds de devant donna brusquement sur une pierre tombée au milieu de la route et, subitement arrêtée dans sa course folle, elle s'en alla rouler à dix pas !
La chute de l'animal avait été instantanée et pouvait être terrible. Mais l'homme qui le montait était un cavalier particulièrement habile, et avant même que la bête eût touché terre, il avait vidé les étriers et sauté sur la route.
Il n'avait pas la moindre égratignure. Mais son visage était contracté, et on devinait facilement à quelle profonde contrariété il était en proie.
Cependant, on était accouru de l'auberge, et chacun s'empressa autour du cheval, pendant que le cavalier gagnait lui-même le Sabot d'Or.
L'hôtesse vint au-devant de lui pour lui offrir ses services.
— Merci, madame, répondit le duc. La seule chose que je désire à cette heure, c'est un cheval qui me permette de gagner au plus tôt l'usine du baron de Poil.
— On dit qu'il est au plus bas.
. — Précisément.
— C'est que cela va être bien difficile de vous satisfaire ; nous avons donné fout à l'heure notre dernière bête, et avant deux heures nous n'aurons rien à vous offrir.
Le duc fît un geste d'impatience et se mit à arpenter la s&lle à grands pas.
Il y avait quelques minutes déjà qu'il se promenait de la sorte au milieu du silence général, quand un jeune homme de fort bonne mine, auquel, dans sa préoccupa-
tion, il n'avait pas pris garde jusque-là, se détacha tout à coup du fond de la salle et fît quelques pas vers lui. Le duc s'arrêta et lui rendit le salut.
— Pardon, monsieur, dit alors le jeune inconnu ; mais vous me semblez si contrarié de l'accident qui vient de vous arriver, que si je pouvais vous être utile en cette circonstance, je m'en estimerais fort heureux.
Le duc fit un geste étonné.
— Mais je n'ai point l'honneur de vous connaître, monsieur, répondit-il, et, en vérité....
— Qu'importe ! si je puis vous rendre le service que vous réclamez de ces braves gens.
— Vous, monsieur?...
— Sans doute.
— Et comment ?
— En vous offrant le cheval dont vous avez besoin.
— Mais.... encore une fois..., murmura le duc, partagé entre le désir d'accepter et la répugnance qu'il éprouvait à se sentir l'obligé d'un inconnu.
Ce dernier se prit à sourire, comme s'il devinait les motifs de l'hésitation du duc.
— Oh 1 vous pouvez accepter sans scrupule, poursuivit-il avec enjouement ; la bête est excellente et digne d'un cavalier tel que vous. Seulement, je ne mets à mon obligeance qu'une condition.
— Ah!
— C'est que vous voudrez bien donner des ordres pour que mon cheval me soit renvoyé ici, demain matin, dès la première heure.
Le duc tendit la main au jeune homme, qui lu lui serra avec un abandon charmant.
— Soit ! dit-il, l'offre est faite trop galamment pour que j'hésite plus longtemps, et vous pouvez compter sur mon exactitude...
Le duc était véritablement séduit par la mine ouverte et gracieuse de son interlocuteur.
C'était un tout jeune homme, — on eût pu dire
presque un enfant ; — il avait vingt ans, au plus vingtdeux.
Ses lèvres, à peine estompées par un brun et fin duvet, étaient roses et fraîches.. ., l'œil était clair et franc..., le front pur, et tout respirait en lui à un si haut degré la loyauté sereine, et l'amour naïf et sain, que Ton ne pouvait se défendre d'une sympathie profonde en l'approchant...
Sur les dernières paroles du duc, il s'était déjà tourné vers l'un des palefreniers de l'auberge.
— Jean ! avait-il dit, sellez l'alezan qui est dans l'écurie, et amenez-le à M. le duc...
Et tout cela était fait sans affectation, avec une simplicité du meilleur goût.
Le duc n'en revenait pas.
— Tous êtes probablement de ce pays?demanda-t-il, un peu intrigué.
— Non, monsieur, répondit le jeune homme, j'y ai été retenu moi-même par un accident sans importance qui m'oblige à passer ici la nuit.
— Avez-vous donc le dessein d'aller à Paris ?
— Je n'en ai pas d'autre.
— Connaissez-vous la capitale ?
— J'y suis allé une fois seulement ; et je ne sais qu'une chose qui égale le plaisir de voir Paris.
— Laquelle ?
— C'est d'y retourner, quand on l'a vu !
Le duc salua courtoisement le mot.
— Eh bien, monsieur, dit-il, je serai moi-même de retour avant une semaine, et j'espère que vous voudrez bien me faire l'honneur de m'y venir rendre visite....
Voici ma carte et mon adresse.
Le jeune homme prit la carte, sur laquelle il lut : Duc de Palmarès...; mais il n'eut pas le temps de répondre à la courtoisie de son interlocuteur, car à ce moment Jean parut tenant en main le cheval qu'il avait demandé.
Ce fut comme un coup de théâtre.
LA LANTEftNE ROUGK 47
Le duc ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il jeta un cri de surprise, et se mit à examiner plus attentivement le jeune inconnu.