‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 10 sur 29 · LE CHATEAU DE BOURSAULT · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE BOURSAULT

Albert n'avait pu rester à Paris. '

Après avoir remis à Ellen la lettre que nous l'avons vue lire avec tant d'émotion dans le coupé de la diligence, le jeune officier était rentré chez son père, en proie à une agitation des plus violentes.

Pendant les quelques minutes qu'il venait de passer dans la cour des Messageries, il avait conservé assez d'empire sur lui-même, pour mener jusqu'au bout la démarche qu'il avait résolu d'accomplir.

Mais dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, et qu'il se prit à repasser un à un ton& les détails de cette aventure, une émotion indicible s'empara de son cœur^ et iJ Jui sembla que tout ce qui YvvV feVaiV. ^^w^ "w^ ^'^n^t

vait être que l'effet d'un rêve provoqué par une nuit de fièvre.

Il l'avait revue! Ellen! la belle et douce enfant dont son âme était pleine.

Il l'avait revue.

Et il n'était pas possible que ce ne fût pas elle.

Une autre à sa place n'eût pas eu compassion de sa douleur, et eût repoussé la lettre qu'il lui présentait.

Elle, au contraire, n'avait pas hésité une seconde. Dans son illusion même, il croyait se souvenir que sa main avait tremblé au contact de la sienne.

Ainsi c'était Ellen 1 il ne voulait plus en douter, il n'en doutait plus.

Mais pourquoi cette réserve dans son accueil, ce silence obstiné qu'elle avait gardé, cette attitude morne et froide ?

Était-il donc vrai, était-il possible qu'elle fût mariée?

A cette pensée, tous les démons de la jalousie s'accroupissaient sur son cœur pour le déchirer.

Ellen I mariée... Ellen! à un autre!

11 passa toute la nuit à parcourir sa chambre, pleurant à chaudes larmes, comprimant sa poitrine, roulant sa tête dans ses mains affolées.

Le matin, il était brisé plus encore d'émotion que de fatigue.

Il dormit deirx heures à peine, puis il sortit et ne rentra que le soir.

Où était-il allé pendant cette journée qui lui avait paru longue comme un siècle?

Il n'eût pas pu le dire.

Il avait erré par la ville, marchant sans but, regardant sans voir, écoutant sans entendre.

Seulement, ce qu'il se rappelait bien, c'est qu'il avait passé plus de vingt fois rue Montmartre devant la cour des Messageries.

— Qu'espérait-il? Rien.

Mais il voyait le mouvement de la veille se reproduire. Les voyageurs monter en voiture, et les diligences s'éloigner avec fracas.

Ce tableau lui rappelait celui du jour précédent, et cela lui faisait du bien.

Quand il rentra le soir au logis paternel, il s'arrêta devant la loge du concierge, et demanda si le facteur n'avait pas apporté de lettre pour lui.

Il fallait deux jours pleins pour aller à Angoulème, autant pour en revenir. Cela faisait quatre jours. 11 était donc impossible que l'on eût apporté la lettre qu'il demandait.

N'importe I

Rien n'est robuste comme la foi qui est au cœur des amoureux.

Albert ne croyait pas aux miracles! mais vaguement il ne lui paraissait pas impossible qu'il s'en accomplît un en sa faveur.

Malheureusement, la seconde nuit ne fut pas plus calme que la première ; elle s'écoula presque tout entière à former des projets insensés, et quand il se revit seul, le lendemain, dans cet immense Paris, où rien désormais ne devait plus lui parler de celle qu'il avait perdue, un sentiment de révolte s'empara de son es^rli^ une colère aveugle gronda dans «>9t ^ovXaàxv^^ ^V^x^^^n^.-

108 MÉMOIRES jyiJS 00MMIS8AIRB DE POUCE

tant que les conseils de son amour, presque honteux de la puérile réserve qu'^ avait gardée, il résolut d'aller demander àEllen elle-même, Texplication de sa froideur et de son silence.

Seulement, une fois que sa résolution fut bien prise, une difficulté imprévue se présenta.

Il ignorait quelle province habitait M. Boursault, et il ne voulait pas le demander à son père, qui pouvait le renseigner à ce sujet.

Alors, il songea à Jeanne.

Jeanne seule pourrait être sa confidente dans une situation aussi délicate, et il n'hésita pas à réclamer son concours.

Le même jour donc, dès que M. Villeneuve eut pris le chemin du Palais de Justice, Albert alla frapper à la chambre de sa sœur.

— Entrez !... dit aussitôt une voix qui résonna comme une douce musique.

C'était Jeanne.

Dès qu'elle aperçut Albert, elle courut à lui le front tendu.

Mais au lieu de l'embrasser comme d'habitude, le jeune enseigne l'attira dans ses bras, et la tint un moment serrée contre son cœur.

Jeanne releva le front toute surprise de la vivacité de cette étreinte.

— Qu'as-tu donc, Albert ? dit-elle, un peu émue.

— Moil fit le jeune homme, troublé lui-même, je n'ai rien... seulement j'ai un service à te demander.

— A moi ?

-^ Pourquoi pas?

— C'est que cela me semble étrange que tu te croies obligé de préparer un préambule pour une chose si simple.

Albert remua la tète.

— Simple, sans doute, mais grave aussi, répondit-il.

— Comment?

— Écoute-moi, ma bonne petite Jeanne; Tautre jour, tu Tavais bien deviné... il y a un chagrin dans ma vie.

— Et tu disais que non.

— Je le disais pour ne pas t'attrister ; tandis qu'aujourd'hui je t'en parle pour que tu m'aides à ressaisir le bonheur que je croyais à jamais perdu.

— Ah I dis vite, alors.

Albert se prit à sourire.

— Cher petit cœur, balbutia-t-il profondément ému, bien heureux celui qui possédera un pareil trésor...

Jeanne fît la moue qui lui était familière.

— Celui-là est tout trouvé. Monsieur l'officier, répondit-elle, nous n'avons pas à nous occuper de lui. Mais c'est de vous, de vous seul, qu'il s'agit.

— Eh bien, voici, poursuivit Albert : tu as entendu, depuis quelques jours, notre père parler d'un vieil ami qu'il avait retrouvé?

— M. Boursault?

— C'est cela. J'ai un intérêt puissant à connaître son adresse et, pour des motifs qu'il serait trop long de t'expliquer, il m'est interdit de la demander à notre père.

— Et tu veux que ce soit moi qui l'obtienne de lui ?

— C'est cela.

Jeanne réfléchit un moment ; puis, elle s^rrêta son regard clair sur son frère.

110 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POUCE

— Je ne vois pas, dit-elle, comment ton bonheur peut dépendre...

— Tu ne devines pas.

— Je cherche.

— Rappelle-toi la représentation de l'autre soir à rOpéra.

— Je ne Tai pas oubliée.

— Cette étrangère dont Tapparition a produit une si profonde impression sur le public.

— Eh bien ?

— Eh bien ! c'est elle.

— Que dis-tu?

Jeanne recula de quelques pas, frappée d'une épouvante sincère.

— Mais, malheureux I s'écria-t-elle... C'est une femme mariée que vous aimez!

Albert lui mit la main sur les lèvres.

— Tais-toi! tais-toi I murmura-t-il à voix basse.

— Ah I c'est horrible.

— Je t'expliquerai- tout cela.

— Jamais je ne prêterai les mains...

— Je t'en prie.

— Ne me le demandez pas !

— Jeanne, ma petite Jeanne, il le faut, si tu me refuses, j'en mourrai I D'ailleurs, elle n'est pas mariée. C'est une calomnie, j'en suis sûr I

Albert parla ainsi pendant quelques minutes encore, avec une véritable éloquence, et il est vraisemblable qu'il finit par .convaincre la pauvre Jeanne, car le len-

demain il quittait Paris, el se diviçegÂl ?>\3it ^nçoulême,

LA MAISON DU DAMNÉ îll

Nous avons vu comment il avait été rencontré et reconnu par maître Nivert I

Quant à lui, il n'avait eu aucun soupçon de l'attention dont il était l'objet.

Toute sa pensée était ailleurs, et il eût fallu des événements autrement importants pour la distraire.

D'ailleurs, il touchait au but de son voyage.

Vers quatre heures du matin, en effet, la diligence s'arrêta devant la porte cochère de la poste de Merlac et le conducteur vint lui annoncer qu'il était arrivé à destination.

Albert s'empressa de sauter à terre, et de gagner l'auberge où il allait finir la nuit...

Le lendemain, il ne se leva que fort tard.

Il était très-fatigué de la route et très-préoccupé de la conduite qu'il devait tenir.

En tout état, il était résolu à passer une partie de la journée à Merlac et à ne partir pour le château de Boursault que vers les premières heures du soir.

Il ne voulait pas être vu, et désirait cependant prendre connaissance des lieux avant de rien tenter.

Le hasard le servit mieux qu'il n'eût osé l'espérer.

Il quitta Merlac vers cinq heures.

Le ciel était pur; une brise fraîche plutôt que froide soufflait aux angles du chemin ; on lui avait donné pour lui servir de guide un petit bonhomme du pays, avec lequel il échangeait de temps en temps quelques mots.

Mais il ne prêtait guère attention à ce qu'il voyait ou entendait.

Cependant, lorsque son jeune compagnon se tourna à un moment vers lui, et lui indiqwa k \xxv<i l^ù^<i ^^^^^'^

Ji-î3e;aj5? 1'^:^ ojxxs^j^œ: i-e î^tbjkï

cii*^ iih^tj^ IL ^ei JtL dlsaul : fr?T ia - AZî»erl sentît m 5':yr-i',*ii '/'jurlr -but ^it '/!icjr **î.. ti; ?..jt^ jeL îl pressa la »ki«j'f>e- -ô^r^uï û^ fnojLiii it di^^;.£irfif -jm ic séparait

*»>' T^'-i^^ TrjT.*'-jîi'^ii\ SUT 1** ^•. c^ â^ la r{:«ï2t?.

îfîj bvTXiTjw T-eiiîdt 31 ]c5 par «s -cîi^siÎB de traT^erse, et f:H b'Aiiîjj*^^ Il J'aTîûî r^^.r'DiiB da pT^-mier cc*îip d'œil-

Il r*^ î>>QTajt fie tri:*iiî}:*?r! Cêtait t-i^n loL le servit^fif- IVffiî d^-'.*Tj^ dXjj'rn.

Il n^ fat pa* maître d a p^remi^r roî^overoent : à cette ni*'- qui -confirraait toat<es le? e^p«éranoes fc«ll^ axec lesr- #|tj<-JJf* il ^tait p>arti de Pari*, et avant qoe levîenx Tom #f6t atteint le point de la bifareatioD. il allait à lai et lui UitiiUiii amicalement la main 5ar réf»aule.

Tom fit un écart et poussa un gT»:»2nement.

— Vouîî! vou-î ici. Monsieur, dit-il d'un ton sévère.

— Et pourquoi n'y viendrais-je pas, répartit audaeieusement Albert, puisque t'y voilà toi-même?

— Maiiï quelle a été votre pensée?

— Ne le devines-tu pas?

— Si, si î dit le \ieux serviteur, en remuant la tête avec mélancolie. Je devine : prêcher la prudence à la jeunesse c'est vouloir étouffer la fournaise de THécla ! et cependant, Monsieur Albert, voulez-vous un instant me laisser parler à votre raison ?

— Ou'estrce à dire?

— Vous aimez Miss EUen, n'est-il pas vrai?

— Ah I plus que ma vie.

— J'en suis sûrl Eh bienl CToyex-moi, Monsieur, si

vous tenez à la pauvre enfant, si vous ne voulez pas augmenter les souffrances qu'elle endure, partez sans la voir, retournez à Paris d*où vous venez, et je vous jure, moi, qu'avant deux jours, vous recevrez de Miss Ellen une réponse à la lettre que vous lui avez écrite ! Albert regarda le vieux Tom avec surprise.

LE SECRET d'eLLEN.

— Miss EUen t'a donc confié que je lui avais écrit? dit-il au bout d'un instant.

— Miss Ellen n'a point de secrets pour son vieux Tom, répondit Thumble serviteur... Car elle sait que son cœur est plus sûr et plus discret qu'une tombe...

— N'importe I ce que tu me proposes est insensé... partir I retourner à Paris... sans l'avoir vue... Mais je l'aime!...

— Oui, vous l'aimez I... et avec cet égoïsme insouciant de l'amour, vous n'avez pas pensé qu'en venant ici, vous pouviez la compromettre de la façon la plus grave.

— Comment....

— Vous le demandez l... el, sv M., Bovicsault vous

voyait... si... quelque valet remarquait votre présence... je suis sûr, moi, que Miss Ellen ne vous pardonnerait jamais...

Le jeune enseigne eut un mouvement de dépit.

— Que faire ? balbutia-t-iL

— L'honneur n'a pas deux chemins, Monsieur Albert, et je m'étonne de votre hésitation.

Albert releva presque aussitôt le front, comme s'il eût pris tout à coup une résolution énergique.

— Eh bien! soit, dit-il, soiti je consens à m' éloigner; je retournerai seul et désespéré à Paris d'où je viens, et j'attendrai là la lettre que tu me promets. Mais je mets à ma soumission une condition rigoureuse.

— Laquelle?

— Tu vas aller trouver Miss Ellen.

— Pourquoi?

— Tu lui diras que je suis ici, près d'elle, que j'ai fait le voyage de Paris pour la voir et lui parler... Que si elle l'ordonne, je partirai à l'instant même, pour ne plus revenir, mais que je la supplie, à mains jointes, de ne pas être cruelle à ce point, et de me permettre au moins de l'approcher, ne fût-ce que pendant une seconde.

— Voilà une proposition bien imprudente, dit le vieillard.

— Ne me refuse pas.

— Miss Ellen refusera, elle !

— Alors, je m'éloignerai.

— Vous me l'assurez ?

— Je le jure.

Le vieux Tom prit une allvluOie të^v^xv^ife»

— Qu'il soit donc fait comme vous le désirez, répon- . dit-il; j'ai tort sans doute, de me prêter à cette dangereuse fantaisie. Mais c'est l'intérêt de Tenfant qui me détermine, et si jamais il devait lui arriver malheur...

Albert jeta un cri de joie.

— Alors, tu consens? dit-il, en serrant à les briser les mains du vieillard.

— Je me rends auprèë de Miss Ellen, répondit ce dernier. Quant à vous, demeurez ici ; attendez patiemment mon retour, et que Dieu nous protège tous les trois.

Sur ces mots, il salua brusquement le jeune enseigne et gagna le château à pas rapides.

La distance n'était pas longue à franchir. En moins de cinq minutes il fut près de Miss Ellen.

Celle-ci était dans sa chambre. Dès qu'elle entendit le vieux serviteur, elle tourna vers lui un regard affectueux et se leva à demi, pour aller à sa rencontre.

Mais elle eut à peine fait quelques pas qu'elle s'arrêta interdite.

— Tom! s'écria-t-elle, avec un commencement d'appréhension ; qu'as-tu donc ce soir, et quelle nouvelle viens-tu m'annoncer de cet air soucieux et sombre?

Tom remua doucement la tète.

— Une mauvaise nouvelle. Mademoiselle, répondit-il ; et je ne me suis chargé de vous l'apprendre, que' pour éviter de plus grands malheurs.

— De quoi s'agit-il?

— Il s'agit du jeune officier.

— Albert I mon Dieu I que lui est- il arrivé, il est ma- Jade peut-être?,,.

— Oh! rassurez-vous; il se porte à merveille, au contraire.

— Eh bien ?

— Seulement, les jeunes gens, ça ne doute de rien et, après votre départ, celui-ci n'a pas pu rester à Paris.

— Commçntl

— Deux jours après, il quittait la capitale, et partait pour Angoulôme.

— Que dis- tu?

— Vous comprenez.

— Il est ici!... Albert... près de moil...

EUen avait croisé les mains et levé les yeux au ciel.

— Je redoutais un malheur! balbutia- t-elle, et c'est une joie que tu m'annonces!

Puis, se rapprochant du vieillard, elle ajouta d'une voix qui tremblait, en dépit des efforts qu'elle faisait pour la contenir :

— Ainsi, dit-elle, tu l'as vu !

— A rinstant.

— Et pourquoi est-il ici?

— Pour vous voir et vous parler.

— Il a donc quelque communication à me faire ?

— Il le dit, mais c'est invraisemblable.

— Cependant, il serait peut-être imprudent de ne pas l'entendre.

— Croyez- vous?

— Dame ! songe donc, pour faire deux cents lieues ainsi, il faut avoir des motifs graves, et si nous le repoussions...

Le vieux Tom eut un sourire doucement sceptique.

— Bon! bon ! dit-il avec uue b\ÇiTVNe\!LVô.T^fc\xQvÎN&V^

vois maintenant que malgré mon âge j'ai agi bien légèrement, et me voilà pris entre deux désirs également impérieux : celui du jeune officier qui ne veut pas s'éloigner sans vous avoir parlé, et le vôtre, Miss EUen, qui est de ne pas le laisser partir sans le voir. La jeune fiUe baissa les yeux en rougissant.

— Quel danger y a-t-il à cela? demanda-t-elle d'une voix troublée.

— Ohl presque rien, répartit Tom. Seulement, M. Boursault qui peut vous surprendre! et Laura, qui doit nous épier!...

— Laura! répéta Ellen avec un frisson... Mais la nuit est si sombre... Vois donc! et puis c'est quelques minutes à peine, et il me semble que je serai plus forte, plus rassurée, moins inquiète enfin, quand je l'aurai vu.

— Alors, vous le voulez?

— Il serait si cruel de le repousser, quand il est si facile de Taccueillir.

Tom ne fit plus d'objection; peut-être aussi avait-il son idée en agissant de la sorte. Toujours est-il qu'un quart d'iieure plus tard, Albert était introduit auprès de Miss Ellen.

Les premiers moments de cette entrevue si ardemment désirée furent un peu troublés par la joie qu'éprouvaient les deux jeunes gens, à se retrouver après deux années de séparation, et l'étonnement naïf que leur inspirait la facilité de cette rencontre.

Albert s'était assis auprès de la jeune fille, et tout en la contemplant à loisir, il avait pris ses mains qu'elle ne cherchait pas à retirer.

LA MAISON DU DAMNÉ il 9

— Ainsi, dit- il enfin, c^^est bien vous, je vous retrouve.... et votre cœur n'a pas changé!... Aiil si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux années... et à quel sombre désespoir ma vie était livrée... Mais vous voilà, je ne veux plus me rappeler aucun des souvenirs pénibles du passé... et désormais, rien ne viendra plus menacer mon bonheur.

A ces derniers mots, une ombre pas^a sur le front de la jeune fille, sa main trembla dans celle d'Albert.

— Qu'avez-vous? fit ce dernier.

— C'est une pensée cruelle qui me vient, répondit EUen ; et elle me rappelle que le rêve dont vous parlez là ne doit peut-être s'accomplir jamais.

— Qui pourrait lui faire obstacle? interrompit vivement Albert.

— Vous disiez tout à l'heure les souffrances que vous avez supportées, poursuivit Ellen, et si vous m'aimez. Monsieur Albert, il faut vous attendre à des épreuves plus douloureuses encore.

— Que voulez- vous dire?

— Voyez-vous, il y a dans ma vie un secret terrible I

— Lequel ?

— Je ne puis le dire encore.

— Mais, vous êtes bien Miss Ellen?

— Sans doute.

— Vous n'êtes pas la femme de M. Boursault?

— Je ne suis pas plus ici la femme de M. Boursault, que je n'étais là-bas la fille de Niai-Saga, le lépreux. Mais, je vous le répète, et n'insistez pas pour en apprendre davantage, il y a dans m^ N\a ww. %i^^\^\. x^^^^-*.

table qui pèsera longtemps sur mon cœur et qui me crée d'étroites obligations de prudence et de réserve.

— Voilà qui est bizarre, fît Albert, au comble de Tétonnement, et vous ne voulez pas que je cherche à vous protéger?

— Gardez-vous-en bien! et surtout quand Tom viendra tout à rheure vous chercher, éloignez-vous" sans espoir de retour, jusqu'au moment où je vous rappellerai moi-même.

Albert avait peine à ajouter foi à ce qu'il entendait. Il écoutait EUen, et ne parvenait pas à comprendre.

— Mais ce que vous demandez-là, dit-il, est impossible à un homme qui vous aime. Quoi! J'apprends qu'un danger vous menace, et je m'éloignerais lâchement, sans chercher à vous défendre !

— Ne .l'essayez pas.

— Mais je vous aime, EUen.

— Eh bien ! c'est cela, Albert l au nom de cet amour, par pitié pour moi, pour vous, pour une autre personne que je ne puis vous nommer, mais dont la vie serait en danger... partez I ne me revoyez plus, et attendez le miracle que, depuis quelques années, j'implore de Dieu nuit et jour!

Albert ne répondit pas tout de suite ; il était si ému, qu'il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir, et Tom l'appeler à deux ou trois reprises.

— Eh quoi! déjà, dit-il enfin en se retournant.

— Il le faut, mon officier, répondit Tom.

— Et je ne vous reverrai plus I ajouta le jeune enseigae en 5 'adressant à EUen*

La pauvre enfant avait pâli, à Tidée de cette nouvelle séparation. Elle tendit tristement la main vers lui et oublia un moment sur son front un regard voilé de larmes.

— Ne demandons pas à Dieu le secret de la vie, répondit-elle, d'iin accent brisé. Mais avant de vous perdre une seconde fois, je veux vous dire que je vous aime, que vous êtes mon premier et mon seul amour, et que quoi qu'il arrive, à quelque menace que Ton ait recours, jamais je ne serai la femme d'un autre. Adieu, Monsieur Albert.

— Ellen! EUenI adieu...

Tom avait pris les devants, et le jeune officier l'avait suivi à travers les détours du parc.

La nuit était sombre, mais le vieux serviteur connaissait les êtres, et en moins de dix minutes, il atteignait le seuil de la grille.

Une fois dehors, il indiqua la route à Albert.

— Voici le chemin, dit-il, vous n'avez qu'à suivre tout droit, et dans une demi-heure vous serez rendu à Merlac. J'espère que vous y passerez une bonne nuit, et que demain la patache vous ramènera à Angoulème.

— Je Fai juré à Ellen, répondit Albert, et je tiendrai mon serment.

— Bien ditl approuva Tom. Alors, je vous souhaite un bon voyage... et qui sait? peut-être sommes-nous plus près de nous revoir que vous ne le supposez. Miss Ellen et vous !

Le vieux serviteur n'en dit pas plus long, et s'éloigna sur ces paroles, dont le sens mystérieux échappa, tout en le frappant, à son interlocuteur.

Cependant, ce dernier était resté à quelques pas de la grille, ne pouvant se résoudre à s'éloigner.

Certes, il était bien décidé à tenir la promesse qu'il avait faite, et le lendemain, il devait être sur la route de Paris.

Mais il avait encore toute la nuit devant lui, et il ne voyait aucun inconvénient sérieux, à prolonger quelque temps encore sa présence dans les environs du château.

Il s'orienta donc du mieux qu'il pût, se mit à faire le . tour du mur de clôture, et chercha à reconnaître le corps de bâtimenl où était située la chambre d'EUen.

Une demi-heure s'écoula dans cette recherche ; puis enfin, il se trouva en face d'une brèche que l'on avait négligé de réparer.

La tentation était trop forte, pour qu'il n'y succombât pas.

Il sauta donc par dessus les moellons éboulés, et pénétra dans le parc.

Page 1