‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 9 sur 29 · DAMNÉ I · texte numérisé non relu

DAMNÉ I

— Pourquoi?

— On n'a jamais pu savoir... mais on prétend qu'il s y passe, la nuit, des choses buarr^^... d^«> ^^çrits cçui

vont et viennent.., des feux-follets, que sais-je... les paysans sont des esprits faibles, et il ne faut pas leur demander trop de jugement...

— Sans doute... sans doute... mais c'est singulier tout de même... et je noterai cela... Ainsi, vous-même vous pensez que cette jeune fille qui vit sous le même toit que M. Boursault serait tout bonnement sa nièce?

— Par la raison fort simple que dernièrement, le bruit a couru qu'il devait l'épouser.

— Tiens I tiens !

— Je n'en sais pas plus long.

— C'est déjà bien honnête comme cela.

Et Nivert se prit à rire.

— Au surplus, ajouta-t-il presque aussitôt, il ne s'agit pas plus ici de M. Boursault, que de M. le marquis de Taillade. Je vais prendre ce soir la patache de Jonzac, et après trois ou quatre jours d'excursion, j'espère être fixé. Veuillez donc, cher Monsieur, retenir sur ce billet de banque le montant de la note que vous m'avez remise, et croyez que je serai heureux de vous saluer à mon retour.

En pTSirlant de la sorte, il tendit à son interlocuteur un billet de mille francs, que ce dernier reçut avec un certain embarras, et qu'il se mit à examiner d'un œil inquiet et soupçonneux.

Nivert s'en aperçut, et fit un geste ostensible de mécontentement.

Le maître d'hôtel s'inclina humblement.

— Que Monsieur veuille bien m'excuser, dit-il, c'est que depuis quelque temps le pays est infesté de billets faux.

100 MÉMOIRES D^UN COMMlSSAlftE DE I>OLlGE

— Comment! fit Nivert, en jouant la surprise.

— C'est épouvantable. On n'est plus en sûreté, et il n'y a pas deux mois, que M. Boursault lui-même y a été pris pour deux mille francs.

— Diable I approuva Nivert, on est ici en pleine forêt de Bondy et je comprends que vous y regardiez de près. Du reste, il y a un moyen de tout concilier. Vous avez une succursale de la Banque de France. Envoyez présenter ce billet, et s'il est payé, vous n'aurez plus, j'espère, de doutes sur son authenticité.

L'incident était vidé.

L'hôtelier fit ce qu'on lui conseillait ; le billet de banque fut reconnu bon et valable par les hommes compétents auxquels il fut présenté, et le soir même, la patache de Jonzac s'ar'rêta à Thôtel de la poste pour prendre Nivert qui avait fait retenir sa place dès le matin.

La nuit était venue, les rues d'Augoulême n'étaient point encore éclairées au gaz, et la silhouette de la patache se détachait avec beaucoup de peine des ténèbres qui l'enveloppaient.

Nivert se hissa tant bien que mal dans le coupé, l'un des coins était occupé déjà par un voyageur dont* l'obscurité l'empêchait de distinguer les traits, et il s'enfonça dans le coin opposé, décidé à se livrer au sommeil une fois que la voiture se serait mise en marche.

Toutefois, cette intention fut contrariée par la disposition naturelle de son esprit même...

Nivert n'aimait pas le mystère, et particulièrement, dans toutes les circonstances de la vie, il aimait à se rendre compte des choses auxquelles il se trouvait mêlé.

11 n'avait pas vu son compagnon, et cela le gênait de faire route avec un inconnu, ou tout au moins avec un voyageur dont il n'avait pas observé le visage.

Il eut beau faire, il ne dormit pas.

Une bonne heure s'écoula de la sorte.

La patache allait cahin-caha, pour ainsi dire au pas de ses trois chevaux efflanqués, secouée avec violence, lorsqu'elle rencontrait sous ses roues quelque pierre oubliée par le cantonnier.

La nuit était profonde au dehors, et la lanterne allumée à la gauche du véhicule antédiluvien, ne projetait sur le chemin qu'une lumière tout à fait insuffisante.

Nivert était sourdement agité, et pour un rien, il eut entamé la conversation avec son partenaire.

Mais il ne savait quel prétexte choisir, et se tenait coi en attendant l'inspiration.

Le hasard deVait se charger de lui donner une demisatisfaction.

Au troisième ou au quatrième relais, pendant que le palefrenier s'occupait d'atteler des chevaux frais, son compagnon de compartiment parut faire un mouvement, et abaissa tout à coup la glace de la portière.

Puis, il passa la tête en dehors et héla le conducteur.

Ce dernier accourut.

— Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, dit-il alors, d'une voix ferme et bien timbrée, que vous devez me descendre en route.

— Parfaitement I parfaitement, répondit le conducr leur, vous allez, m'avez-vous dit, au châtea-

M. BovrsaalL

— C'est cela.

— Eh bien, vous vous arrêterez à Merlac, où nous serons vers trois heures du matin. Vous descendrez à l'hôtel du Pigeon-Blanc, où vous trouverez un lit excellent, et le lendemain, le garçon vous indiquera le chemin à suivre pour vous rendre à destination.

— Et à quelle distance se trouve le château?

— A une demi-lieue.

— Merci I

Le voyageur referma la glace et reprit sa place dans son coin.

On comprend, sans que nous ayons besoin d*y insister, l'effet qu'avait dû produire sur Nivert le bout de conversation qu'il venait d'entendre.

Ainsi, son mystérieux compagnon allait au château de M. Boursault? et il était jeune, et c'était la première fois qu'il s'y rendait, puisqu'il paraissait si peu renseigné sur la route à suivre...

Nivert réfléchit : son désir de connaître prenait des proportions exagérées, et il se creusait l'esprit pour trouver un expédient.

Tout à coup il se dressa avec une flamme dans les yeux...

Eurêka I

— J'ai trouvé... murmura-t-il entre haut et bas. Et il se tourna vers l'inconnu :

— Pardon, Monsieur, dit-il aussitôt d'un ton d'exquise urbanité, je voudrais savoir si la fumée de tabac ne vous incommode pas?

— Du toutl Du tout, Monsieur, répondit son compagnon.

— Alors, vous voulez bien m'autoriser à allumer un cigare.

— Ne vous gênez pas, Monsieur, moi-même je suis fumeur à mes heures, et je ne voudrais pas contrarier un goût que je partage.

Nivert tira un cigare de son étui et prit une allumette dans sa poche.

— C'est un vice, Monsieur, poursuivit-il, tout en procédant à ces préparatifs; un vice invétéré 1... On ne sait pas quels désordres cérébraux a déterminés ce besoin impérieux du cigare ou de la pipe, et certains médecins ne craignent pas d'affirmer même que c'est à cette influence mystérieuse qu'est due, en grande partie la dégénérescence delà société moderne.

— Croyez-vous ?

— Ma foi... je ne m'en préoccupe pas... je fume et laisse dire... comme vous, probablement.

— En effet...

— Quelles détestables allumettes I...

Le malheureux Nivert, dans son impatience de faire la lumière dans Je coupé, venait successivement de perdre trois ou quatre allumettes, sans pouvoir arriver à ses fins.

Et peut-être n'y fût-il jamais parvenu, si son compa- -gnon, avec une bienveillance qui le toucha, ne s'était mis lui-même de la partie.

Au bout de quelques secondes, l'allumette avait décidément pris feu, et il la présentait à Nivert.

Mais au moment où ce dernier tendait la main la recevoir, il fit un brusque èeaxV di^ ^\ye^\v^^^ ^^V

jeta dans son coin, en ouvrant de grands yeux stupéfaits.

— Qu'avez-vous?fit le voyageur, qui ne comprit rien à ce mouvement.

Nivert s'était déjà remis.

— C'est bête comme tout, répondit-il, je ne m'y attendais pas, j'ai été maladroit, et je me suis brûlé.

— Ce ne serait que demi-mal, ajouta son interlocuteur ; seulement, c'était je crois notre dernière allumette, et maintenant....

— Je m'en passerai, répondit Nivert, je n'en mourrai pas pour attendre le prochain relais, et puis, après tout, je ferai peut-être mieux de dormir.

Et il s'allongea dans son coin en fredonnant :

Je reconnais ce militaire, Je l'ai vu sur le champ d'honneur, Un mouvement involontaire M'agite et fait ballre mon cœur I

Le compagnon dont il venait d'apercevoir les traits était Albert Villeneuve !

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