LA BRÈCHE DU PARC
Pour tout dire, il n'éprouva aucun scrupule en effectuant cette escalade.
La nuit était tout à fait venue; il faisait un temps gris et froid, et il pensait bien qu'il ne pouvait être exposé à être rencontré.
C'est donc d'un pas délibéré qu'il s'engagea dans la première allée qu'il rencontra, et que, guidé par les lumières du château, il se rapprocha de la partie habitée par EUen.
Il n'eut pas d'ailleurs un moment d'hésitation.
Le parc était immense et Ton pouvait s'y perdre. Mais rien n'est sûr comme l'instinct d'un amoureux, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'il reconnaissait peu de distance la fenêtre qu'îY eYvete\v^\V,
m kÈMÔlHES DTX COMlnSSAIRE DE IH)UCE
Alors, il s'adossa au socle d'une statue, et se mit à contempler cette fenêtre sans s'apercevoir que l'heure fuyait avec rapidité et que le froid de la nuit menaçait de glacer ses os.
De loin en loin, une ombre se dessinait sur les rideaux blancs, reproduisant les formes élégantes d'Ellen.
Et cela suffisait pour le rendre heureux, et lui faire oublier la rigueur de la saison.
Ellen était là! bien près de son cœur! il Tavait revue, elle lui avait fait Taveu charmant de son amour! et maintenant, elle pensait à lui et s'attendrissait peut-être, dans sa solitude, à Tidée de la séparation accomplie.
Albert eût passé toute la nuit dans ce parc, s'il l'avait osé, mais au bout d'une heure, son sang se calma ; il réfléchit à l'imprudence commise et songea sérieusement à préparer sa retraite.
D'ailleurs, les lumières s'étaient éteintes et vraisemblablement tout le monde dormait au château.
11 n'avait plus rien à faire là désormais — et il se résigna à quitter la place.
Mais, c'est avec. peine et d'un pas lent, qu'il se mit à la recherche de la brèche qui lui avait facilité l'accès du parc — et cette fois, soit parce qu'il n'avait plus, comme une heure auparavant, la lumière d'EUen qui le guidait en l'attirant, il revint plusieurs fois sur ses pas, et finit par s'égarer tout à fait.
Que faire, et quel parti prendre ?
II ne savait vraiment ce qu'il allait devenir, et ne voyait d'autre moyen que d'attendre le jour.
Il était, au plus, onze heures; et c'était l'époque des plus longues nuits.
LÀ MA.tSON DU DAMNÉ 125
Toutefois, un fait bizarre et auquel il était assurément fort loin de s'attendre, vint à ce moment changer brusquement le cours de ses idées.
Pour la quatrième fois peut-être, il se disposait à reprendre sa recherche obstinée, quand un bruit singulier frappa son oreille, et le fixa, pour ainsi dire, à sa place.
Il retint son souffle et écouta.
C'était un pas de femme rapide, furtif, qui effleurait le sable des allées en l'éraflant à peine.
On venait du château dans la direction du fourré où Albert se trouvait comme interné.
Mille pensées contraires assaillirent à la fois son esprit, et il chercha à voir à travers les ténèbres.
Du reste, pas le moindre falot! La femme qui venait de son côté connaissait évidemment le parc, et les détours lui en étaient familiers.
Cependant, le bruit se rapprochait. Quelques minutes encore, et il allait voir passer la mystérieuse noctambule. Mais, au moment où il guettait l'apparition, le bruit cessa brusquement, et tout retomba dans le silence le plus profond.
Pour le coup, le mystère s'accentuait I Albert se demanda si le parc était machiné, comme l'Opéra, et pris alors d'une véritable curiosité, il avança résolument vers l'endroit où il supposait que la femme avait. pu disparaître.
Il n'alla pas loin, car, presque aussitôt, le son de deux voix animées arriva jusqu'à lui, et il s'arrêta, le corps penché, le cou tendu pour ne rien perdre dft ce qu'il allait entendre.
C'était une voix d'homme el utv^ noVïl Ôlê ^^xco
126 MÉMOIHES D^UN œMMISSAlHE DE POLICE
— Tu es sûre de ce que tu dis? demandait Thomme.
— J'en suis sûre, répondit la femme.
Et Albert constata avec une vive satisfaction que ce n'était pas la voix d'Ellen.
— Il y a un homme dans le parc ?
— Je Tai vu.
— Quel est-il ?
— Je l'ignore.
— Et qu'y vient-il faire ?
— Rien de bon probablement, — du reste il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.
— Quoi?
— Je ne sais pas, mais j'en parierais I toute la soirée Tom a été inquiet et agité, et votre Miss Eilen a veillé plus tard que d'habitude.
— Tu vas peut-être prétendre que Miss Ellen s'entend avec mes ennemis?
— Elle se gênerait!
— Tu es jalouse.
Un rire strident et moqueur s'éparpilla dans l'air à cette dernière exclamation.
— Si j'avais été jalouse, répliqua la femme sur un ton mordant, il y a longtemps qu'elle ne serait plus.
— Laura I
— Oh! tu ne me fais pas peur.
Il y eut un silence — qui eût pu dire ce qui se passait ! peut-être quelque menace terrible !
Albert n'entendit plus, pendant quelques secondes, que le souffîe de deux poitrines oppressées.
Enfin la femme reprit:
— Du reste... dit-elle, d'\iue \ov^ ^ëd^\^Tv^w%»^ ^V daut
elle avait peine à contenir les éclats, du reste, j'ai fait ce que je devais... je t'ai averti... maintenant, fais... toi, tout ce que tu voudras... mais, prends-y garde, cependant... et, à ta place... je n'aimerais pas que Ton vint ainsi, la nuit, rôder impunément dans mon parc.
L'homme ne répondit pas ; mais Albert entendit un sourd grondement attestant qu'il partageait l'avis de la femme.
Ce fut tout î
La conversation en resta là. Les deux interlocuteurs s'étaient éloignés, et le bruit de leurs pas alla bientôt s'éteignant.
Le jeune enseigne demeura un moment indécis à la suite de ce colloque.
A tout prix, il fallait sortir de ce mauvais pas.
Il était évident que si on le surprenait dans le parc, EUen se trouverait fatalement compromise ; et par le^ quelques paroles qu'il avait entendues, il savait déjà le peu de bienveillance qu'on lui témoignait.
L'homme qui avait passé tout à l'heure à ses côtés était M. Boursault... Il ne pouvait conserver aucun doute à ce sujet.
Mais la femme I
Cette Laura qui parlait avec tant d'autorité, et paraissait exercer sur son esprit une si impérieuse influence, qui était-elle ?
Sans doute quelque servante maîtresse à laquelle certaines faiblesses de vieux garçon attachaient étroitement M. Boursault.
Bien qu'au tremblement de soiNOvyl, ^^^\V 'a^;^
128 MÉMOIRES D'UN œMMiSSAIRE DE POLÏCEÎ
viné la haine profonde que cette femme portait à Ellen...
C'était une raison de plus pour éviter de lui fournir un nouvel aliment sur lequel elle n'eût pas manqué de se jeter comme sur une proie.
Il écarta donc d*un geste résolu les branches du fourré qui lui barraient le chemin..., et, s'orientant d'après certains points de repère nouveau, il s'engagea dans une allée qui, selon toute apparence, devait le mener à la brèche par laquelle il était entré.
Cette fois, il était bien dans la direction, et au bout d'une demi-heure au plus, et grâce aussi à un pâle rayon de lune qui avait réussi à percer la brume, il aperçut à peu de distance, devant lui, la brèche si avidement cherchée...
A cette vue il éprouva un véritable soulagement... et, précipitant le pas, il commença Tescalade....
Mais, au moment où il posait le pied sur le premier moellon éboulé... un coup de feu retentit tout à coup, et il sentit qu'il était touché.
C'est lui que l'on avait visé... et la balle avait dû pénétrer ses chairs.
Quelle était la gravité de la blessure ? Albert ne s'attarda pas à se consulter sur ce point, et malgré la souffrance qu'il éprouvait, il franchit énergiquement la brèche, et disparut à travers champs.
Toutefois, au bout de quelques centaines de pas, l'espèce de surexcitation nerveuse qui l'avait soutenu tout d'abord, l'abandonna brusquement. Le sang qu'il perdait avait d'ailleurs déjà épuisé ses forces, et comprenant qu'il lui était impossible de pomt^xùnt^^ç^tv Ocifc\K«\,
La Maison du damné m
il se laissa tomber sur le revers d'un fossé, en attendant que ce moment de défaillance fût passé.
Cependant le coup de feu qui venait d'être tiré avait été entendu du château, où il avait produit, sur quelques-uns de ses hôtes du moins, une rapide et vive sensation.
EUen surtout I
Elle ne s'était couchée que fort tard.
Après le départ d'Albert, elle était restée longtemps dans sa chambre, l'esprit soucieux, l'âme inquiète, heureuse comme elle ne l'avait jamais été peut-être de sa vie, mais sourdement agitée, en proie à une préoccupation, à une terreur dont elle eût vainement cherché la source.
^ Elle avait revu Albert I... Elle savait qu'elle en était aimée, autant qu'une femme peut l'être en ce monde... Elle ne désirait rien autre chose, et se sentait désormais assez forte pour affronter toutes les épreuves qui pouvaient lui être réservées.
Et pourtant... elle avait peur !
De quoi?...
Elle eut été bien empêchée de le dire, elle ne le savait pas elle-même.
Elle allait à travers la chambre, s'arrétant quelquefois auprès de la fenêtre pour en soulever le rideau, et jeter un regard dans le parc.
• Elle n'espérait pas y voir le jeune enseigne, mais elle regardait.
Et à vrai dire elle le voyait I Pour elle, il était toujours là, et son image était constamment présen pensée.
130 IfÉIfOIREB lyUN OOMldSSAIBB DE POUCB
Enfin, elle gagna son lit et essaya de prendre on pea de repos.
Cela dora deux heures au moins, au bout desquelles elle était aussi éveillée qu'au moment de la séparation.
C'est à ce moment que le coup de feu retentit.
Tout son sang se glaça dans ses veines, et eUe se dressa effarée sur son séant.
Elle sauta à bas de son lit, jeta un peignoir sur ses épaules, et courut au cordon de sonnette.
Une bonne accourut.
— Germaine ! lui dit-elle d'un ton saccadé, n'avezvous pas entendu...
— Si bien, Madame ! répondit la bonne.
— Qu'est-ce que cela peut être ? En avez-vous quelque idée ?
— Oh ! il ne faut pas que mademoiselle se mette dans cet état pour si peu ! répartit Germaine. C'est certainement monsieur qui, en faisant sa ronde, aura rencontré quelque maraudeur.
— Et il l'a tué ! s'écria Eilen frissonnante. Germaine se prit à sourire.
— Eh ! que non pas ! répondit-elle. Dans ces cas-là, les fusils ne sont jamais chargés qu'au gros sel, et si ça marque, ça ne tue pas.
La réponse de la suivante ne rassurait pas Ellen.
— Ah ! n'importe, dit-elle, je veux savoir ce qui s'est passé. Allez trouver Tom, ma fille, et priez-le de me venir voir, à l'instant : vous entendez, à l'instant !
— Oui, Mademoiselle.
La bonne sortit, et elle eut à peine fait quelques pas qu'elle rencontra Tom.
Lui aussi était inquiet, bien qu'il n'en laissât rien paraître, et dès qu'on lui eut fait part du désir d'Ellen, il s'empressa de se rendre à son appel.
— Ah I te voilà ! Tom, s'écria EUen, dès qu'elle l'aperçut. Je suis bien inquiète, mon ami, et j'avais besoin de te voir.
— Qu'y a-t-il ? fit le vieux serviteur.
— Tu as entendu ?
— Parfaitement.
— Et sais- tu de quoi il s'agit ?
— Pas encore.
— Eh bien, c'est cela I je désire être renseignée au plus tôt. Un homme vient d'être blessé, tué même peut-être I et j'ai pensé tout de suite...
— Au jeune officier ?
— Mon Dieu, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! Tom protesta du geste.
— Ne vous effrayez pas ainsi. Miss EUen, répondit-il; j'ai mis moi-même M. Albert dans son chemin et il n'est pas probable que l'idée lui soit poussée de revenir sur ses pas.
— Qui sait I murmura EUen, à qui U ne semblait pas si impossible que le jeune marin se fût laissé aller à cette tentation.,
— Au surplus, reprit Tom, après un moment de silence, U est facUe de vous rassurer.
— Je t'en prie I
— Le coup de feu que nous avons entendu a dû être tiré du côté de la brèche... et puisque vous le dép'~~" je vais m'y rendre à l'instant même...
— Mon bon Tom.,,
— Oh I ne plaignez pas trop votre bon Tom, miss Ellen, car ce que vous me demandez là, je l'eusse fait de moi-même, et par intérêt pour Thomme qui vous aime I
Ellen eût voulu lui sauter au cou pour ces dernièFes paroles. Mais il avait déjà disparu et elle ne tarda pas à l'apercevoir, à travers les glaces de la fenêtre, se dirigeant en toute hâte, une lanterne sourde à la main, vers l'endroit du parc d'où, selon lui, le coup était parti.
Tom connaissait, lui aussi, tous les détours des dépendances du château, et il mit à peine quelques minutes pour se rendre à la brèche.
Seulement, à mesure qu'il approchait du but, il ralentissait le pas, et paraissait plus curieux d'écouter que de voir.
C'est qu'en effet, depuis quelques secondes, un bruit était venu jusqu'à lui, et il était certain maintenant qu'il ne se trouverait pas seul à l'endroit qu'il voulait explorer.
A plusieurs reprises déjà il avait vu les rayons d'une lanterne pareille à celle qu'il portait, tracer des sillons lumineux dans l'ombre^ et quand il parvint enfin sur les lieux où l'événement avait dû s'accomplir, il trouva deux personnes occupées à examiner la brèche avec une minutieuse attention.
C'était M. Boursault et Laura I
Au bruit de ses pas, cette dernière se retourna vivement, et lança un regard vif et prompt sur le vieux sei^ viteur.
— Est-ce vous, Tom ? dit-elle d'une voix stridente, qui rappeledt le sifûemenl de la xiçèxe.
— C'est moi ; oui, Madame, répondit le vieillard.
— Et que venez vous faire ici ?
Tom redressa la tête et regarda fixement celle qui lui parlait.
— Et que serais-je venu faire ? dit-il d'un ton brusque ; comme tous les habitants du château, j'ai entendu un coup de feu dans la nuit, j'ai craint un accident et je me suis empressé d'accourir — est-ce que M. Boursault trouverait que ce n'est pas le devoir d'un bon et fidèle serviteur ?
Laura ne répondit pas, mais elle se mordit les lèvres et réprima un geste d'impatience et de colère. Cependant M. Boursault s'était rapproché.
— Tom a raison, dit-il, et je ne puis qu'applaudir au sentiment qui l'a guidé. D'ailleurs, il est bon que le fait soit connu, afin qu'il ne se renouvelle plus.
— Qui donc a tiré? demanda alors le vieux Tom, sans plus s'occuper de Laura.
— C'est moi I répondit Boursault.
— Quelque maraudeur, sans doute, qui s'était introduit dans le parc?
— Maraudeur ou autre, là%i'est pas la question pour le moment, répartit la jeune femme. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un homme a été vu de ce côté, et que selon toute vraisemblance, il a dû être blessé, puiscjne nous avons entendu un cri. Il importe donc de savoir à qui nous avons affaire.
— Cherchons, alors, dit Tom.
— Cherchons, répéta Boursault.
Et tous deux, la lanterne en arrêt, se mirent à pecier les lieux,
VU
134 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POLICE
Dès les premières constatations, du reste, il devint manifeste pour chacun, que le maraudeur que Ton recherchait avait dû être blessé au moment où il tentait d'effectuer Tescalade.
Les pierres avaient été évidemment foulées tout récemment. Le pan de mur de droite portait des empreintes de doigts qui s'y étaient accrochés, et sur le revers extérieur de la brèche, on finit par distinguer quelques traces de sang.
A cette vue, Tom eut un frisson et se tourna vers M. Boursault.
— Et vous ne savez pas si c'est un homme du pays ? demanda-t-il avec appréhension.
— Je n'ai vu qu'une ombre passer devant moi, répondit M. Boursault.
— Mai^ qu'espérez-vous en vous livrant à cette recherche? ^
— J*espère trouver quelque indice qui nous permette d'établir l'identité du personnage.
— Il serait peut-être plus raisonnable de remettre au jour... Et si vous m'en croyez...
Tom n'acheva pas; un cfi de joie venait d'être poussé par Laura qui avait aperçu à ses pieds un objet qu'elle s'était empressée de ramasser.
— Qu'y a-t-il ? demanda Boursault en allant à elle. ,
— Voyez I répondit Laura, cette carte I que je viens de trouver.
Boursault prit la carte qu'on lui présentait, et l'approcha vintde la lanterne.
Mais il y eut à peine jeté les yeux, qu'il recula et se redressa presque épouvanlè.
— Qu'avez-vous ? fît Laurâ à voix basse.
— Ce nom I regarde.
La jeune femme se rapprocha, et au même instant, à son tour, elle laissa échapper un geste de profonde stupéfaction.
— Lui! balbutia-t-elle, en comprimant sa poitrine de ses deux bras, lui, ici.
— C'est impossible, n'est-ce pas?
Et Boursault et Laura échangèrent un regard sinistre.
Or, tandis que ceci se passait à quelques pas de Tom, ce dernier, un moment inquiet, n'avait pas tardé à se laisser distraire par un autre incident.
En effet, durant le rapide colloque de Laura et de Boursault, le vieux serviteur avait aperçu, gisant à terre non loin de là, un portefefeuille qui ne pouvait certainement appartenir qu'au jeune enseigne, lequel Tavait perdu en fuyant.
La carte était tombée d'un côté, pendant que le portefeuille tombait de l'autre.
Tom ramassa ce dernier objet et le fît en toute hâte disparaître dans sa poche. -
Boursault et Laura étaient trop émus pour s'occuper de lui en ce moment, et quand il se rapprocha d'eux, ils ne songeaient qu'à rentrer au château.
Tom les suivit à quelques pas, soucieux et préoccupé lui-même.
Ainsi, c'était bien Albert sur lequel on avait tiré — et qui avait été blessé I...
Quelle était la gravité de cette blessure et qt pu devenir par cette nuit froide, aw XBÎÎvevv ^
qu'il connaissait à peine, affaibli par le sang qu'il \levait perdre, et sans secours immédiat possible 1
Avait-il pu rejoindre le bourg de Merlac, où il aurait trouvé un médecin ? N'était-il pas plutôt resté dans quelque champ, épuisé par la fatigue et l'émotion ?
Tom était véritablement tourmenté et ne dormit pas de toute la nuit.
Et puis, il y avait encore cette carte ramassée par Laura, et dont la vue avait causé une si profonde impression sur Boursault.
Etait-ce bien celle d'Albert que l'on avait trouvée ? Etait-il vraisembable que ce pût être une autre ?
Tout cela était obscur, et l'excellent seviteur attendit le jour avec une mortelle impatience.
Inutile de dire d'ailleurs qu'il était allé rassurer la pauvre EUen, et qu'il lui avait caché toutes ses appréhensions.
Dès l'aube, il fut dans le parc.
Tout le monde dormait encore au château, c'était le meilleur moment qu'il pût choisir.
Il retourna à la brèche, et aux premières lueurs du jour, il recommença l'examen de la veille.
Nul n'était là pour le surveiller et le gêner dans ses explorations.
Il n'eut pas de peine d'ailleurs à retrouver les traces du fugitif, et il les suivit jusqu'à un grand champ voisin du château où il constata que le blessé s'élait arrêté.
Mais où était-il allé ensuite, quelle direction avait-il prise ?
Les empreintes cessaient en cet endroit, ou du moins, était-il irés-difficile de les relever.
Toutefois, il ne se découragea pas, et au bout d'une demi-heure d'investigations stériles, il prit résolument le chemin de Merlac.
Du reste, tout se passa beaucoup mieux qu'il n'était disposé à l'espérer, car la première personne qu'il rencontra en entrant dans le bourg, fut Albert Villeneuve, lui-même.
Ce dernier était fort pâle et paraissait souffrant. Néanmoins, il accourut à sa rencontre, dès qu'il l'aperçut.
— EUen I Ellen I demanda-t-il, en lui prenant les mains.
— Dieu merci, miss Ellen est bien, répondit le vieux serviteur, mais si je suis venu à Merlac, c'est surtout pour avoir de vos nouvelles.
— De mes nouvelles?... répéta Albert, en jouant l'étonnement.
— Vous avez été bien imprudent cette nuit, Monsieur l'officier, continua Tom, mais on dit qu'il y a un Dieu pour les amoureux, et si cela se renouvelle, je commencerai à le croire.
— Que veux- tu dire? fît Albert.
Tom tira le portefeuille de sa poche, et le présenta en souriant au jeune enseigne.
— Tout est bien qui fînit bien, ajouta-t-il, mais vous pouviez compromettre sérieusement la pauvre demoiselle.
— C'a été plus fort que moi, je n'ai pu résister au désir de la revoir.
— Au moins, votre blessure n'est pas grave ?
— Presque rien.
— Et vous aJJez partir?
— J'attends la patache.
Tom fît un geste de satisfaction.
— Nous nous en tirerons, dit-il ; toutefois, il reste un dernier point sur lequel je ne suis point tranquille.
— Qu'est-ce donc ?
^ N'aviez-vous pas quelque carte dans ce portefeuille que je viens de vous remettre ?
— Des cartes î fit Albert, en cherchant à se souvenir. Mais du tout, c'est peut-être imprudent de ma part, mais jamais encore, que je sache...
Albert n'acheva pas ; il venait de se frapper le front, et un sourire avait effleuré ses lèvres.
— Attends? ajouta-t-il, j'y suis maintenant, et je me rappelle, il y avait une carte, en effet, mais ce n'est pas la mienne.
— Comment !
— Une personne que je ne connais pas, que j'ai rencontrée à l'Opéra, et qui m'a remis son nom et son adresse...
— Et cette personne ?
— Ma foi ' j'ai oublié l'adresse, mais le nom je m'en souviens.
— Quel est-il ?
— M. Christian SternI
A ce nom, Tom devint pâle comme un suaire, et il fut obligé de prendre le bras du jeune officier, pour ne pas tomber I
— Christian ! Christian Stem ! répéta-t-il avec une sorte de mystérieuse épouvante.