LA LETTRE
Albert regarda Tom avec étonnement.
— Tu connais donc cet homme? demanda-t-il pendant que le vieux serviteur demeurait pensif et comme frappé de stupeur.
— Mais vous-même, Monsieur Albert, répondit ce dernier, où Tavez-vous rencontré, et en quelles circonstances cette rencontre a-t-elle eu lieu ?
Albert raconta alors ce qui s'était passé le soir à TOpéra, avec Tinconnu dont la présence l'avait, un moment, si fort intrigué.
— Christian I Christian Stern ! répélait Tom le front baissé et le regard troublé.
Puis il releva la tête, quand Albert eut fini, et i^arat l'assembler ses esprits.
— Voyons! voyons! dit-il. Ceci est tellement étrange, qu'en vérité, et malgré l'assurance que vous me donnez, j'ai peine encore à ajouter foi à vos paroles. Ainsi, ce malheureux assistait à la représentation de TOpéra?
— Je te l'ai dit.
— Et vous l'avez trouvé au seuil de la loge occupée par M. Boursault?
— Oh ! il ne semblait prendre aucune attention à ce dernier : toute son âme paraissait absorbée par la vue d'Ellen.
— Pauvre homme 1
— Il l'a suivie, comme je la suivais moi-même, et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés sous la marquise, au moment où la voiture s'éloignait.
— Et il vous a demandé qui était cette jeune personne?
— - Malheureusement, à ce moment, il m'était impossible de lui donnera ce sujet des renseignements précis, et l'eussé-je pu, que je me serais méfié.
Le vieux Tom garda le silence.
Il était visiblement ému, et pourtant, il conservait assez d'empire sur lui-même, pour ne prononcer aucune parole qu'il pût regretter plus tard.
— Et il vous a donné sa carte ? reprit-il après quelques instants.
— J'y ai à peine pris garde. J'ai lu le mot rapidement, pour ainsi dire inconsciemment, me réservant d'y revenir, s'il était nécessaire.
— C'est fâcheux.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il eût été bon d'èVre t\^é %wv ce^ ^^vcvV.
— Auriez-vous, Miss EUen ou toi, quelque danger à redouter de cet homme ?
— Ni l'un, ni l'autre, répondit Tom.
Et secouant la tête avec force.
— Mais après tout, dit-il, ceci est un incident auquel nous allons pouvoir songer à notre aise... pour le moment, il s^agit de parer au plus pressé. Vous avez juré hier à Miss EUen que vous quitteriez Merlac aujourd'hui.
— Et elle peut compter sur ma parole, répondit le jeune homme.
— Êtes- vous en état de supporter le voyage ?
— Je INispère. En tous cas, je m'arrêterai en chemin, et me ferai soigner à Angoulème, ou en quelque autre endroit de la route.
— N'y manquez pas, au moins 1 Je ne dirai rien à Miss Ellen de ce qui vous est arrivé, car elle serait vraiment trop tourmentée, mais je serais inquiet moi-même, si je pensais que vous dussiez négliger de prendre tous les soins qu'exige votre blessure.
— Excellent Tom !
— Il faut surtout que M. Boursault ne puisse concevoirie moindre soupçon. Cette carte trouvée à propos est venue heureusement lui donner le change, et j'espère qu'il ne pensera pas à autre chose. Toutefois, c'est un homme méfiant, et il y a près de lui quelqu'un qui a tout intérêt à le pousser dans cette voie.
— Laura ! fit Albert.
— Précisément, répondit Tom.
— Quelle est cette femme ?
— Qu*imporle»
— Elle est jeune ?
— Trente-cinq ans.
— Et belle? *
— C'est sa beauté qui exerce sur Boursault cette influence fatale... et puis, il y a encore autre chose.
— Quoi donc ?
— Je vous dirai cela plus tard ; le secret que Ton ne counaît pas est le seul qu'on ne trahit jamais !
— As-tu peur de moi ?
— Non, Monsieur Albert. Seulement la vie que j'ai menée jusqu'ici m'a rendu prudent, et d'ailleurs, nous n'avons pas le temps.
— Pourquoi?
— Voici la patache attendue. Hâtons-nous de nous serrer la main et n'entamons pas aujourd'hui le chapitre des confidences.
Le vieux serviteur serra, sur ces mots, les mains du jeune officier et il allait s'éloigner, quand une pensée subite traversa son esprR.
Il revint sur ses pas.
— Un dernier conseil, dit-il, en attirant Albert à l'écart.
— Lequel ? fit celui-ci.
— Avant de monter en voiture, le conducteur vous demandera peut-être votre nom pour l'inscrire sur sa feuille.
— Eh bien ?
— Eh bien, croyez-moi, ne lui dites pas que vous vous appelez M. Albert Villeneuve, et donnez-lui plutôt un autre nom.
Et comme Albert le regaràaVl s>l\xçfel^V.
• — De cette façon, ajouta le vieux serviteur, s'il prend fantaisie à M. Boursault de s'informer de celui qui est parti, la réponse qui lui sera faite ne pourra que détourner ses soupçons. Et tout bien considéré, il vaut mieux qu'il en soit ainsi.
Cependant on venait d'atteler les chevaux à la pata» che, et Albert était lestement monté dans le coupé.
Il pensait être seul dans le compartiment, mais au moment où il prenait place, il entendit une voix fredonner gaiement à ses côtés :
Plaisir de se revoir...
Après deux jours d^absence !
Il se retourna, et crut reconnaître dans le coin opposé à celui qu'il occupait, le singulier personnage avec lequel il avait fait route deux nuits auparavant.
C'était, en effet, Nivert qui revenait de Jonzac, toujours aussi emmitouflé, le bonnet sur les yeux, le cachenez élevé au-dessus du menton.
Les deux hommes se saluèrent.
— Vous avez fait un bon voyage ? Monsieur, dit Albert en s'asseyant.
— Mille grâces, oui. Monsieur, répondit Nivert; quoique cependant, je revienne d'un pays où il se passe d'étranges choses.
— Vraiment! et quelles choses?
— Une véritable association de faussaires, quoi I
— Que voulez-vous dire ?
— Ah I damel ils n'y vont pas de main-mortt par là. Figurea-vous...
— En route 1 interrompit en ce moment la voix sonore quoique enrouée du conducteur.
Le postillon fit claquer son fouet, siffla ses chevaux et la voiture s'ébranla.
Albert n'eut que le temps d'adresser un dernier adieu à Tom, qui était resté debout à quelque distance, et bientôt il perdit de vue le bourg de Merlac et le pays charmant où il laissait Ëllen.
Tom le suivit du regard pendant quelques minutes, puis enfin, quand le lourd véhicule eut disparu à l'horizon, il se disposa à retourner au château.
Mais il avait à peine fait une centaine de pas, qu'il se trouva en présence de Boursault.
Dès que ce dernier l'aperçut, il ne put réprimer un geste de contrariété.
— Qu'es-tu venu faire ici, à une pareille heure ? lui demanda-t-il d'un ton de mauvaise humeur.
Le vieux serviteur soutint assez bien le regard de son maître et un fin et doux sourire vint même relever le coin de sa lèvre.
— Après ce qui s'est passé cette nuit, répondit-il, j'ai voulu me renseigner sur le genre de maraudeur auquel vous avez eu affaire.
— Toi aussi, fît Boursault subitement radouci.
— Je me disais : si notre homme a été blessé grièvement, il doit être allé chercher un refuge au plus près, c'est-à-dire dans quelque ferme des environs ; mais, s'il n'est touché que légèrement, il sera venu tout droit à Merlac, pour profiter du passage de la patache.
— Eh%)ien ?
-— Eh bien, je ne m'étais cas Irom^jé.ll çaraît que la
blessure n'est que légère, car il a dû partir il y a un instant.
— Tu Tas vu ?
— Mal... imparfaitement... il venait de monter en voiture... et...
— Enfin, est-il jeune ou vieux, grand ou petit? Parle.
— J'ai un renseignement qui vaut mieux que tout ceux que vous me demandez là.
— Quel renseignement ?
— Son nom.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Christian Stern.
Boursault lui saisit énergiquement le bras.
— Christian !... répéta-t-il d'un air sombre... oui... c'est bien cela !... C'est le nom qui était sur la carte ; il n'y a plus de doute maintenant; il est venu jusqu'ici ; mais qui lui a donné cette audace ? n'a-t-il donc plus peur des menaces du passé ? Ah 1 il faut veiller, Tom. Viens 1^ A peine rentrés de Paris, qui sait si nous ne serons pas contraints d'y retourner bientôt. Viens I te disje, il y a une détermination à prendre, et nous n'avons pas trop de temps pour nous concerter.
Sur ces mots, Boursault entraîna le vieux serviteur dans la direction du château.
Comme ils en atteignaient la grille, ils trouvèrent Laura qui venait à leur rencontre.
Ainsi que l'avait dit Tom, c'était une femme de trentecinq ans, belle. encore, sans doute, mais sur le visage de laquelle l'ambition et l'envie avaient creusé leur ineffaçable empreinte.
Le front avait toujours \ine \>\iteV.^ ^^^\^^^\^Vwtfi>iNa
14< MÉMOIRES D'CN GOMM^SAIBB DE POUCE
était sensneUe et passionnée, mais le regard emprnntait, par moments, certaines lueurs sinistres qui imprimaient à sa beauté un cnractëre presque faronche.
Ouand elle aborda Boursault et Tom, elle lança à ce dernier un regard où éclatait une joie cruelle et froide.
— Eh bien? interrogea-t-elle, ëles vous arrivés à tempB?
— Lapatache veaait de partir, répondit Boursault.
— Alors, vous ne savez rien ?
— Détrompez-vous ; si Tom ne l'a pas vu, il a pu du moins recueillir son nom.
~ Et quel est-il ?
— Celui qui nous a Trappes cette nuit!
Laura eut un sourire ironique.
— C'est parfdt < dit-^lle, d'un ton mordant ; seulement, il est fâcheux que mes renseigneraenls ne concordent pas avec les vôtres.
— Que voulez-vous dire?
— Une chose fort simple. Pendant que vous vous rendiez au bourg, moi, je retournais à la brèche du parc.
— Pourquoi faire ?
— Une idée, et bien m'en a pris, car j'y al fait une découverte.
— Laquelle ?
— Le maraudeur de cette nuit n'avait pas seulement laissé tomber une carte de sa poche, et ce matin j'ai en-
"ore ramassé...
— Quoi donc ?
i tendit une leUxt b^ ïtovn&uLi.
Ce dernier s'empressa de la prendre, et en lut rapidement la suscription.
Elle était adressée à M. Albert Villeneuve, enseigne de vaisseau, à Paris !
Cependant, la patache continuait sa route vers Angouléme.
Pendant les premiers moments, les deux voyageurs du coupé avaient ébauché une conversation pour tromper les ennuis de la route... Mais au bout de quelque temps, Albert, qui n'avait pas dormi de la nuit, sentit le sommeil peser sur ses paupières, et il ne tarda pas à fausser compagnie à son interlocuteur.
Ce dernier ne fît rien, du reste, pour Ten empêcher, il fumait, auprès de la portière ouverte, regardait le paysage qui se déroulait lentement à ses côtés, et récapitulait les faits bizarres qui s'étaient produits à Jonzac, pendant le court séjour qu'il y avait fait.
Quelques heures s'écoulèrent de la sorte, sans qu'il se fût occupé du jeune enseigne.
Mais lorsque l'on approcha du dernier relais et qu'il voulut tourner les yeux de son côté, il s'aperçut que son visage était d'une pâleur livide... et que, de sa manche droite, tombaient par instant quelques gouttes de sang.
— Oh I oh 1 dit-il en remuant la tète, m'est avis qu'il «'est passé quelque drame cette nuit au château. Bhim t Voilà ce qu'il en coûte pour faire le Don Juan.
Plaisirs d'amour ne durent qu'un instant, Chagrins d'amour durent toute la vie!