‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 13 sur 29 · LE MARIAGE DE JEANNE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE JEANNE

Quelques mois s'étaient écoulés depuis les événements que nous avons racontés aux chapitres qui précèdent.

Albert était rentré très-souffrant du voyage qu'il venait d'effectuer et pendant lequel il avait été de la part de Nivert, Tobjet des soins les plus attentifs.

Sa blessure n'était pas grave, mais la fatigue et l'émotion l'avaient vivement surexcité, et quand il arriva à Paris, il fut obligé de se mettre entre les mains d'un médecin et de suivre un traitement rigoureux.

Il demanda donc et obtint une prolongation de congé ; son père sollicita même pour lui une position exceptionnelle au ministère de la marine et des colonies, et selon toute vraisemblance, grâce aux relations de M. Villeneuve, grâce aussi aux titres sérieux du candi-

dat, il y avait lieu d'espérer que cette position lui serait accordée.

Du reste, une raison faisait particulièrement désirer à M. Villeneuve que son fils pût rester encore quelque temps auprès de lui.

Le mariage de Jeanne avec Charles de Renneville était irrévocablement décidé, et Tépoque de la cérémonie venait d'être fixée aux premiers jours d'avril.

Seulement, la jolie petite fiancée avait posé comme condition essentielle qu'Albert assisterait à la solennité, et elle avait déclaré qu'elle prononcerait un non énergique, si, ce jour-là, son frère ne se tenait pas à ses côtés, avec les brillants insignes de son grade !

Le moyen de se refuser à de pareilles exigences ?

Albert avait accueilli en souriant cette déclaration impérieuse.

— Tu abusés de ton bonheur I avait-il répondu à Jeanne, avec un tendre enjouement, et je commence à craindre sérieusement pour la liberté de ce pauvre Charles.

Jeanne fit sa petite moue.

— Le pauvre Charles 1 le pauvre Charles 1 répliquat-elle. Je vous conseille de le plaindre, monsieur le ma-r rin 1 D'ailleurs, il ne s'agit pas de M. Charles, dont la liberté n'est pas menacée... mai3 de vous... Albert, dont la mélancolie et la pâleur m'attristent.

— Jeanne I

— Ah I voilà bien les hommes I ... Us croient tous que Ton est comme eux égoïstes et oublieux... Eh bien I apprenez, Monsieur, que si j'ai désiré vous retenir ici, si j 'en ai fait une condition rigourevis»^ 4fe \û«v\. ^^\>sk^^-

ment, c'est que je vous réserve pour ce jour-là une surprise qui ne vous sera peut-être pas tout à fait désagréable.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire, monsieur le voyageur, que depuis quelques jours notre bon père a dû écrire àAngoulème.

— Gomment?

— Et que selon toute probabilité, M. Boursault nous fera Thonneur d'assister à la cérémonie avec...

— Avec qui? Achève...

— Avec TInconnue!... répondit Jeanne d'un ton mystérieux.

Albert prit dans ses mains le front de la mutine enfant, et le baisa à plusieurs reprises.

- — Ah I Jeanne ! Jeanne ! s'écria-t-il avec transport, tu es la plus adorable créature que je connaisse î

— Alors, vous ne craignez plus pour*la liberté de M. Charles de Renneville ?

— Pardonne-moi.

— Et tu restes?...

— Toujours !

Jeanne gagna le seuil de la porte, mais arrivée là, elle eut comme une pensée subite et se tournant vers son frère, elle éleva son doigt à la hauteur de ses yeux.

— Seulement, ajouta-t-elle, avec un regard plein de malice, vous ne m'avez pas trompée ?

— Moi!

— Et il est bien entendu, n'est-ce pas, que Miss EUen n'est pas mariée ?

Et sur ces mots, dits d'un air provocant et mutin, Jeanne disparut au milieu d'un tire fYa\s ^l clair.

Depuis qu'il était à Paris, Albert n'avait pas eu de nouvelles du château de Boursanlt, et il ne savait rien de ce qui avait pu s'y passer après son départ.

Il pensait bien qu'à la suite delà visite nocturne qu'il y avait faite, la surveillance s'était resserrée autour d'EUen et de Tom, et qu'on les avait mis l'un et l'autre dans l'impossibilité d'entretenir une correspondance avec le dehors.

Lui-même, de son côté, n'avait rien voulu tenter dans la crainte de compromettre la situation que son imprudence avait créée.

Mais il souffrait horriblement de cette inaction, et plus d'une fois il avait été sur le point de céder à la tentation de retourner au château.

Et puis il n'avait personne à qui il pût se confier, il vivait dans un isolement complet, passant ses jours et ses nuits à rappeler les souvenirs d'Islande, ou ceux plus récents du château de Boursault.

Certes, il ne doutait pas de l'amour d'EUen, mais il eût voulu la voir, ou tout au moins recevoir d'elle quelques mots qui le rassurassent ou lui fissent prendre patience.

Un jour pourtant, il avait été bien profondément ému.

C'était deux mois après son retour.

Sa blessure était tout à fait guérie, mais il n'avait encore recouvré qu'une partie de ses forces.

Une après-midi, il venait d'entrer aux Tuileries et s'était assis sous les marronniers que l'hiver avait dépouillés de leurs feuilles.

Autour de lui couraient el jOMaieivV ài'^'?» Vxovx^'^'^ ^^^-

152 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POLICE

fants dont les rires sonores se mêlaient au babil des hôtes ailés du jardin, et il prenait un vif plaisir à ce tableau charmant.

Comme il en était là, un passant vint se placer à quelques pas de lui, et tout en contemplant la ronde des enfants, il se mit à fredonner un refrain de Béranger : *

Chers enfants, dansez, dansez.

Votre âge

Échappe à Forage,

Par l'espoir gaiement bercés,

Dansez, dansez, dansez.

Albert se retourna vivement, et reconnut le passant.

— Est-ce vous. Monsieur Nivert ? fît Albert qui, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, n'était pas fâché d'échanger quelques paroles avec son compagnon de voyage qu'il n'avait plus revu.

— Moi-même, Monsieur, repondit Nivert en saluant ; je vois avec plaisir que vous êtes tout à fait rétabli.

— En effet.

— Du reste, la blessure était légère, et si vous aviez voulu vous arrêter à Angouléme, vous en auriez eu à peine pour quelques jours, mais vous aviez hâte de quitter le pays.

— Et de rentrer à Paris, appuya Albert.

— C'est ce que je veux dire. Enfin, vous voilà sur pied et maintenant vous vous remettrez en route, quand le cœur vous en dira.

— Ce ne sera pas tout de suite, repartit le jeune enseigne.

Nivert cligna de Toeil.

— Du reste, poursuivit-il, si c'est pour voir les hôtes du château que vous reprendriez la patache, je crois que vous pourrez facilement vous en dispenser.

. — Je ne vous comprends pas 1 fit le jeune enseigne, avec un tressaillement involontaire.

— C'est cependant limpide, car il me semble inutile d'aller chercher à deux cents lieues des personnes que Ton a sous la main.

— M. Boursault?

— Lui-même.

— Il est à Paris?

— Je Ty ai vu.

— Quand cela ?

— Hier.

— Et il n'est pas venu voir mon père 1...

— Dame, il n'était peut-être pas bien aise de vous rencontrer. ^

Albert se tut. — Cette nouvelle l'avait troublé.

Il se leva et se rapprocha de Nivert... — Ainsi, dit-il, vous l'avez vu... hier... et vous êtes bien certain de ne pas vous être trompé ?

— Oh ! parfaitement certain 1

— Il était seul ?

— Tout à fait seul.

-r Et personne... que vous sachiez... ne l'a accompagné à Paris?

— Personne... je vous en réponds... Vous n'ignorez pas que je suis curieux de ma nature... et je n'eus pas plus tôt aperçu le personnage, que, sauf votre respect, je me suis mis à lui emboîter le pas... Bw ^^'sXa»»/^ ^x^

avait à cela aucune indiscrétion, car il rentrait tout bonnement à Thôtel de Lille et d*Albion... où je l'ai suivi.

— Mais cela ne dit pas...

— Cela ne dit rien du tout. Et si je m*en étais contenté, je ne serais pas fort avancé. Seulement j*ai fait jaser l'huissier... et il appert des réponses qu'il m'a faites, que M. Boursault est dans nos murs depuis trois jours, qu'il y est arrivé sans suite, et qu'il doit en repartir probablement demain.

Du reste, ajouta Nivert en saluant, si vous êtes quelque peu désireux d'en apprendre plus long... dès ce soir...

— C'est inutile.

— Cela vous suffît, n'en parlons plus. J'ai bien l'honneur d'être votre serviteur, et je me tiens i\ votre entière disposition.

Quel bonheur !

Quel bonheur !

Ah ! monsieur le sénateur, Je suis voire humble serviteur.

Et il s'éloigna, laissant Albert sérieusement intrigué de ce qu'il venait d'apprendre.

Ce voyage, pour ainsi dire clandestin, de M. Boursault à Paris, ^tait-il provoqué par la carte dont le nom avait si fort ttoublé le vieux Tom? Avait-il une cause qui intéressât EUen ? Enfin n'était-ce pas Albert lui-même, dont M. Boursault prétendait secrètement surveiller les démarches et surprendre les projets?

Il ne.savait à quelle pensée s'arrêter, et rentra fort perplexe chez son père.

Il espérait que, pendant son absence, M. Boursault "serait venu rendre visite à son ami, mais on n'avait vu personne.

Albert resta ainsi pendant plusieurs semaines, se creusant l'esprit, et attendant vainement un éclaircissement qui ne vint pas.

Aussi lorsqu'un mois plus tard Jeanne lui apprit que M. Villeneuve avait écrit à M. Boursault pour lui annoncer le mariage prochain de sa fille, et l'inviter à assister à cette solennité de famille, son cœur, un moment assoupi, se réveilla comme en sursaut, et il se reprit à toutes les espérances folles qui l'avaient fui.

A vrai dire, il ne comptait pas beaucoup que M. Boursault accepterait l'invitation qui lui était adressée, mais la possibilité seule de cette acceptation suffit à relever son courage abattu.

Pendant quelques jours, il ne pensa plus à auti^e chose.

Chaque fois qu'il rencontrait Jeanne, son regard s'attachait à ses lèvres comme s'il eût voulu provoquer l'annonce de la bonne nouvelle.

J\fais l'attitude de la jeune fille disait assez qu'elle n'avait rien encore à lui apprendre, et alors il regagnait plus triste et plus soucieux sa chambre solitaire.

Un soir, il venait de rentrer.

Il pouvait être sept heures. Son père et Jeanne s'étaient rendus au théâtre avec Charles de Renneville qui ne quittait plus guère sa fiancée.

Albert, lui, n'avait pas voulu \^^ m^x^*

Il s'était assis auprès de la cheminée, où brillait un bon feu. Il avait ouvert un livre et cherchait à distraire £a pensée.

En ce moment, le timbre de Tappartement retentit, et il entendit deux voix qui parlementaient dans l'antichambre.

Cela dura quelques minutes, puis, un domestique vint lui annoncer qu'une personne désirait lui parler.

— Faites entrer I ordonna Albert.

Et presque aussitôt, il vit une jeune fille s'avancer d'un pas timide et respectueux.

Une belle fille de la campagne, vêtue d'un costume qu'Albert crut reconnaître pour l'avoir vu porter dans les environs d'Angoulême.

Son regard se troubla.

— Que voulez-vous, mon enfant? demanda-t-il en se levant.

— C'est bien vous, Monsieur, qui êtes M. Albert Villeneuve ? répondit la jeune fille.

— Moi-même, dit le jeune enseigne.

— Ah I c'est que l'on m'a bien recommandé de m'assurer d'abord de la personne à laquelle je me présenterais... Alors, c'est bien vous?

— Oui, mon enfant.

— Vous ne me trompez pas?

— Et pourquoi vous tromperais-je?

— Ça, je ne sais pas, mais tout de même, je fais ce que Ton m'a dit de faire.

Albert se prit à sourire.

— Vous n'êtes pas de Paris? demanda-t-il aussitôt.

— Ob! no», Monsieur, mo\, '^^ j>\x\s> âL^^^\\aa,

— Ah!

— J'ai quitté le pays il y a trois jours, et je viens en condition à Paris.

— Et Ton vous a dit de venir me trouver.

— C'est cela.

— Pourquoi ?

La jeune fille tira de son sein un petit billet qu'elle présenta au jeune enseigne.

— C'est une lettre I dit*elle en même temps... et la demoiselle qui me Ta remise, et qui est bien la meilleure Créature du bon Dieu... m'a surtout recommandé !...

Albert n'attendit pas la fin de la phrase commencée.

Il s'était emparé du billet, en avait déchiré l'enveloppe d'une main tremblante, et ses regards en cherchaient avidement la signature.

La lettre était d'EUen, et voici ce qu'elle contenait :

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