‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 14 sur 29 · LE RETOUR D*ELLEN · texte numérisé non relu

LE RETOUR D*ELLEN

a Monsieur Albert, à Paris.

» Je vous écris ces deux lignes à la hâte, et je les confie à une brave fille de nos campagnes qui m'est dé- • vouée jusqu'à la mort, parce que j'ai soigné sa mère dans une récente maladie qu'elle a faite.

» Il ne faut pas m'en vouloir si je ne vous ai pas écrit plus tôt.

» Je suis surveillée à tous les instants de la journée, et le bon Tom, de même.

» Mais c'est égal ; nous nous trouvons souvent ensem* ble, et alors, nous parlons de vous.

» Si vous saviez comme il vous aime l

>) Et iQOii..«

» C'est peut être mal, M. Albert, de dire ainsi le fond de sa pensée, et de laisser voir tout son cœur.

» Mais quand je vous parle, il me semble que Dieu m'écoute et je n'ai plus ni peur ni honte I

» Je viens d'apprendre une nouvelle qui m'a fait frissonner de joie.

a M. Boursault a reçu une lettre dans laquelle M. Villeneuve lui annonce que M"® Jeanne se marie.

» l'heureuse I

» Elle peut dire devant tout le monde qu'un homme Ta remarquée entre toutes et qu'elle aime cet homme I Un pareil bonheur m'arrivera-t-il jamais?

» Gomme je voudrais embrasser votre sœur, M. Albert I

» Mais voyez !

» Je ne devais vous écrire que deux lignes, et je ne vous ai rien dit encore.

)) Quelle pauvre bavarde je fais!

» Et puis j'avais tant de recommandations à vous adresser.

» Vous pensez à moi, n'est-ce pas? Vous ne m'oubliez pas? vous ne m'oublierez jamais I

» Moi, je pense à vous tous les jours, à tous les instants.

» Quand donc vous reverrai-je? Vous reverrai-je jamais, mon Dieul

» Je ne vois plus ce que j'écris ; les larmes m'aveuglent.

» Albert I Albert! si vous saviez comme j'ai besoin que Ton m'aime...

» Je ferme ma lettre. Je ne Neu^ ^^"^ ^^ ^^^^>^^

j'en effacerais peut-être les trois quarts, de peur d*en avoir trop dit.

» Adieu, Adieu... et aimez toujours

» Votre,

» Ellen.»

» P. S. — Au moment de fermer cette lettre, Tom accourt, et m'annonce... devinez I ô mon pauvre cœurl Albert, dans huit jours, nous partons pour Paris! »

Nous n'avons pas besoin d'insister sur les sensations délicieuses qu'éprouva Albert à la lecture de cette lettre écrite à la hâte, mais dans laquelle palpitait, tout entier, sans réserve, l'amour pur, naïf, sincère de la jeune fiUe.

Il la relut vingt fois durant cette soirée sans se lasser jamais, savourant chaque mot, heureux de découvrir dans le tremblement de chaque lettre, l'émotion avec laquelle Ellen avait dû l'écrire.

Ainsi, elle allait venir I Dans huit jours, elle serait près de lui, il la verrait, il lui parlerait I

Huit jours I qu'allait-il faire jusque-là I

Heureusement l'approche du mariage de sa sœur vint faire diversion à la pensée ardente, exclusive qui s'était emparée de son esprit.

Le bonheur de Jeanne était si radieux qu'il semblait tout illuminer autour d'elle. M. Villeneuve lui-même ne s'occupait plus que des préparatifs de la cérémonie, et il commençait à se faire un grand bruit autour de cet événement.

On était allé admirer le Irousseavi avx^ xî\ow\x^"3^ ^^ \^

Chaussée-d'Antin. On savait le nombre des cachemires que l'époux devait placer dans la corbeille, et quant aux diamants, cela rappelait les prodigalités d'imagination que l'on rencontre dans les contes orientaux.

Certes, Jeanne était bien heureuse d'épouser l'homme que son cœur avait choisi, mais nous manquerions à la yérité si nous n'ajoutions qu'en même temps elle éprouvait une sorte de ravissement à ce tapage tout parisien

qui, depuis quelque temps, se faisait autour de son bon- »

heur.

Elle songeait à tout, surveillait l'expédition des lettres de faire part, afin qu'on n'oubliât personne, et s'occupait, avec Charles de Renneville, des journalistes à inviter, de l'artiste qui devait tenir l'orgue, du cérémonial à suivre, enfin de tous les menus détails de la solennité.

Jeanne était une Parisienne pur sang ; pour que rien ne manquât à son bonheur, il fallait qu'il eût des témoins I

Un moment même, elle songea sérieusement à reculer la cérémonie, parce qu'une de ses amies, des mieux titrées, lui avait écrit qu'une indisposition grave l'empêcherait d'assister à son mariage.

Elle ne revint sur sa décision que lorsque son père lui apprit que le ministre de la justice viendrait les saluer à la sacristie I

On comprend qu'au milieu de tous ces préparatifs, dont il ne pouvait se désintéresser, Albert sentit se calmer son impatience, et que la rapidité avec laquelle les jours s'écoulèrent, opéra une heureuse influence sur sQa esprit.

162 MÉMOIRES D'UN œMMISSÂIRE DE POLICE

Chaque heure qui s'écoulait rapprochait d'ailleura l'instant où M. Boursault et Ellen devaient arriver à Paris, et depuis quelques jours, dans la prévision de cette arrivée dont la date ne lui avait pas été fixée d'une manière précise, Albert se rendait chaque matin dans la cour des Messageries.

Enveloppé dans son manteau, le chapeau enfoncé sur les yeux, dissimulé dans Fombre de quelque porte, il épiait, aux premières lueurs du jour, tous les voyageurs qui descendaient de la diligence d'Angoulême.

Mais jusqu'alors,. il n'avait aperçu ni Elleh, ni Tom, ni M. Boursault.

Et cependant on était au mercredi, et c'était le samedi suivant que le mariage de Jeanne devait être célébré à l'église de la Madeleine.

Enfin, un matin, comme il venait de pénétrer dans la cour, il vit la diligence qui entrait par la rue Montmartre.

Il ne faisait encore que petit jour, mais un coup d'oeil lui suffit pour reconnaître dans le coupé la silhouette de celle qu'il attendait.

Ellen était là !

Elle avait baissé la glace de la portière, et regardait I Le reconnut-elle de son côté, ou ne fit-elle qu'obéir à

une injonction qui lui était adressée ?

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aussitôt qu'Albert

l'eut aperçue, il la vit relever vivement la glace et se

rejeter dans le coin qu'elle occupait.

Peu après, la diligence s'arrêtait, et immédiatement descendirent à terre, EUen d'abotÔL, ^\»â '^,^Qv«^^\i&.^

puis enfin une troisième personne, qui était vraisemblablement Laura.

A peine eut- il mis pied à terre, que M. Boursault se dirigea vers la rotonde, près de laquelle il trouva Tom.

Ils n'échangèrent que quelques mots rapides, après quoi Boursault rejoignit les ileux femmes et s'éloigna avec elles.

Cependant, Tom à qui Boursault venait de donner ses instructions, était resté au milieu de la cour, surveillant la diligence que Ton allégeait de ses bagages, et cherchant à reconnaître, parmi les nombreux colis, ceux qui appartenaient à ses maîtres.

Toutefois, et bien qu'il parût porter à cette besogne toute l'attention d'un fidèle serviteur, il était évident qu'une préoccupation tout autre pesait en même temps sur son esprit.

A chaque instant, il relevait le front, et son regard sondait tous lés coins de la cour.

Cela dura quelques minutes.

Puis, son visage vint à s'éclairer, et un geste énergique lui échappa, dont Albert ne comprit pas tout de suite le seps mystérieux.

Il continua de l'observer.

Mais à partir de ce moment, Tom ne donna plus qu'une attention sommaire au recollement des bagages, et quand il jugea qu'il était à peu près terminé, il mit une pièce d'argent dans la main de l'homme de peine, lui dit quelques mots à l'oreille, et ayant jeté un regard à droite et à gauche, il marcha vers Albert d'ua xjk%& ferme et décidé.

Le vieux serviteur Tavait reconnu dans Tangle plein d'ombre où il se dissimulait.

Albert lui tendit la main avec effusion.

— Bien ! bien I dit Tom, d'une voix attendrie, vous êtes exact. Je m'y attendais et cela prouve que vous aimez la pauvre enfant, comme il faut qu'on l'aime.

— Ne pourrai-je pas la voir bientôt? demanda avidement Albert.

— C'est pour cela que je suis resté, répondit Tom.. Miss Ellen a été bien malheureuse depuis votre départ ; moi-même j'ai été l'objet d'une surveillance incessante, et il a fallu que je fusse retenu par le dévouement que je porte à l'enfant, pour ne pas abandonner la partie.

. — Ahl que puis-je faire pour l'arracher à cette existence dont le mystère m'épouvante? s'écria Albert, avec résolution.

— RienI dit Tom... rien encore, seulement, voyezvous, il n'est pas possible que cela dure longtemps ainsi, et tout me porte à croire que nous approchons du dénouement.

— Quel dénouement?

— Je ne puis vous le dire. C'est Miss Ellen que cela regarde, et le malheur l'a rendue prudente et avisée. Toutefois, elle sent bien, elle-même, qu'il faut sortir à tout prix de cette situation, et, c'est dans ce but qu'elle m'envoie vers vous pour réclamer votre concours.

— Ahl... parle I parle! et s'il lui faut ma vie...

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit I

— Et de quoi donc?

— Voici ce que je suis chargé de vous dire . Aujourd*hui , soit à deux heureade Yaçtev\mài^^^\\.N^\^ Viwit

heures, du soir, vous vous rendrez à Téglise Saint- Roch.

— Après?

— Une fois là, vous observerez le troisième pilier de droite, et si vous y voyez une femme vêtue de noir et voilée, vous vous approcherez d'elle, et attendrez discrètement qu'elle vous adresse la parole.

, — ÇaseraEllen?

— Probablement.

— Mais si je n'y trouve personne ?

— Gela pourrait arriver.

— Que faudra-t-il faire?

' — Quitter la place..* et rentrer chez vous où peut-être j'aurai pu vous faire remettre un mot ... Vous avez bien compris, n'est-ce pas, monsieur Albert?

— Oh I parfaitement...

— Alors ... c'est toutl... et je m'éloigne! — M. Boursault est devenu trèsrsoupçonneux depuis quelques mois, et s'il se doutait de quelque chose...

— Qlie ferait-il? demanda le jeune enseigne.

Le vieux Tom eut un moment d'hésitation.

Peut-être allait-il parler.

Mais il fit un effort sur lui-même, et se contint :

— Miss EUen vous dira tout cela , si elle le juge à propos, répondit-il. Moi, je dois garder son secret et en mourir même, s'il le fautl...

Et tournant brusquement les talons, il s'éloigna sans attendre de réplique.

Le même soir, vers huit heures, Albert çéaéic^vl <ia.\^^ J 'égUse Sain t-Roch ,

Dans raprès-midi, il y était déjà venu, vers deux heures, mais il n'y avait trouvé personne 1

Il y revenait le soir ainsi que Tom Ty avait invité.

Il était près de huit heures.

L'église n'était plus éclairée que par quelques lampes aux clartés douces, et Ton ne distinguait qu'imparfaitement les objets.

Albert avança d'un pas incertain, profondément ému, le cœur troublé, craignant surtout de ne pas rencontrer celle qu'il cherchait.

Mais il eut à peine fait quelques pas, qu'un éclair de joie illumina son visage.

Derrière le troisième pilier de droite, il venait d'apercevoir une femme vêtue de noir et voilée.

C'était Ellen I

Il l'avait reconnue tout de suite; il s'approcha de la place qu'elle occupait, et discrètement, sans prononcer une parole, il s'agenouilla sur la chaise placée le plus près d'elle, et attendit.

Ce ne fut pas long.

Ellen était violemment émue aussi et pour un peu, Albert eût entendu son cœur battre dans sa poitrine.

Ce n'était pas cependant le fait de la démarche à laquelle elle s'était résolue qui lui communiquait ce trouble, et cette suprême hésitation.

Il y avait en elle une autre pensée plus grave dont son esprit était plein, et cette pensée l'absorbait tout entière.

Au bout de quelques secondes, Albert la vit courber le front, comme au moment de Télévation, et presque aussitôt il comprit qu'elle allall^aTl^t.

— Ecoutez-moi bien, Albert, dit-elle, d'une voix faible comme un souffle, nous n'avons que peu d'instants à passer ensemble, et j'ai peur que nous ne soyons inter^ rompus; il s'agit de choses graves. J'ai pris, depuis huit jours, une détermination qui a son danger, et comptant' sur votre dévouement, sur votre amour, je n'ai pas hésité à m'adresser à vous.

— Vous savez bien, EUen, répondit Albert, que ma vie vous appartient.

— Je le sais, Albert, et moi, je suis prête aussi à faire le même sacrifice. Mais c'est un autre service que j'ai à réclamer de vous.

— Gomment?

— Êtes-vous disposé à faire ce que je vous demanderai?

— Sur mon âme, n'en doutez. pas!

— Et quelque étranges que vous paraissent mes paroles, vous n'élèverez aucune objection, et obéirez sans hésitation?

— Je le jure 1

— Merci... et à mon tour, Albert, sous ces voûtes saintes qui nous abritent, devant ce Dieu puissant qui nous écoute, encore une fois, je vous dis que je vous aime, et que jamais je n'aurai d'autre époux que vous 1

^ Ellen I

— Maintenant, écoutez-moi.

— Parlez I parlez !

Il y eut un moment de silence, pendant lequel EUen croisa ses deux bras sur sa poitrine qui battait avec force.

Puis elle reprit :

I6S MÉMOIRE DTX CUMMISSAIRB DE POUCE

— n existe, depuis quelques années, à Paris, dit-elle, nne personne qui y cache son existence mystérieuse dans quelque coin inconnu ; les recherches auxquelles notre Tom s'est livré pendant les moments très-rares , que nous avons passés dans la capitale n'ont abouti qu'à des résultats négatifs, et, jusqu'à ce jour, il a été impossible de rien découvrir qui nous pennette d'espérer une issue favorable.

— N'avez-vous donc aucun indice? fit Albert.

— Aucun.

— Et quel intérêt?

— Ceci est un des secrets qu'il m'est encore interdit de vous confier; mais je puis vous dire cependant que si, sous peu de jours, je ne parviens pas à connaître la retraite de cette personne, les dangers les plus terribles pourront la menacer.

— Et quel concours puis-je vous oflTrir en cette circonstance?

— Vous pouvez, d'ici demain, me procurer l'adresse que Tom a vainement cherchée.

— Moil dit Albert.

— Oui, mon ami.

— Et comment...

Ellen ne répondit pas tout de suite, et on eût dit qu'une sorte de pudeur s'était emparée d'elle- et qu'elle n'avançait plus qu'en tremblant dans cet entretien.

— Je ne suis point seule, poursuivit-elle, peu après, à m'intéresser à la personne dont je vous parle ; et je suis certaine que M. Bou^saolt ne manque jamais de la voir, chaque fois qu'il \ienl a Y^xv§>,

— Il sait donc où elle demeure...

— Tom en est convaincu.

— Pourquoi alors ne pas vous renseigner auprès de lui?

— Si M. Boursault se doutait du but de la démarche que je tente à cette heure auprès de vous, il pourrait en résulter les plus grands malheurs.

— Est-ce possible ?

— Vous voyez à quelle discrétion nous sommes condamnés, et combien il importe de nous hâter.

— Sans doute, EUen, et je répète que je n'attends qu'un mot de vous pour agir. Mais, quel moyen employer? Parmi ceux dont je dispose, je n'en vois aucun.

— Il y en a un I

— Lequel?

Un frisson courut sur les épaules d'EUen. C'était Ip moment critique, et elle se sentait près de défaillir.

Mais elle fit un effort violent sur elle-même, et reprit cette fois, d'un ton plus assuré et plus résolu :

— Monsieur Villeneuve occupe, m'a-t-on dit, une position importante dans la magistrature, et ses fonctions lui donnent une grande autorité sur tout le personnel de la Préfecture de police.

— Sans doute I fit Albert, étonné de ce début.

— Vous-même, peut-être, connaissez-vous quelquesuns de cçs agents?

— En effet.

— Et dans cette hypothèse, j'ai pensé qu'il vous serait facile d'obtenir pendant quelques jours le concours actif de l'un de ces hommes, dont on m'a beaucoup .vanté VbabUeté»

— Vous voulez faire rechercher la personne inconnue? fit Albert.

— Je veux mieux que cela 1

— Quoi donc?

— M. Boursault va passer une semaine à Paris ; pendant ce temps, il n'est pas douteux qu'il ne se rende à l'adresse que nous cherchons, et il suffira de le faire suivre pour surprendre le mystère qui nous échappe.

Albert fit un mouvement et jeta à Ellen un regard qui pénétra douloureusement son cœur.

— Ce que vous me demandez là, dit-il, est bizarre, et je vous avoue...

— Vous refusez?

— Je ne refuse pas, Ellen, mais il me répugne de me mêler à une investigation de ce genre.

— Le but en est sacré.

— Je n'en doute pas.

— Et j'ajouterai qu'il importe de prendre un parti sans tarder.

Albert garda le silence.

Il se passait en lui quelque chose d'inusité ; il s'attendait si peu àla proposition qui lui était faite, qu'elle le troublait profondément — il ne voulait pas la repousser^ et pourtant il ne pouvait se résoudre à l'accepter.

— Albert, dit alors Ellen d'un ton brisé, votre silence est significatif, et je ne veux pas d'autre réponse. Votre loyauté se révolte à la demande que je vous adresse, et mon amour s'augmente de la répulsion qu'elle vous inspire. Oubliez donc ce que je vous ai dit, et croyez bien que, pour ma part, je ne garderai aucun ressentiment de votre refus... un jour peut-être mvi seca-t-il permis

de m'expliquer tout à fait, et vous comprendrez bien alors sous Fempire de quelle implacable nécessité j'ai sollicité votre concours.

Mais ne prolongeons pas davantage cette entrevue ; mon absence pourrait être remarquée par M. Boursault, et il est prudent que je rentre au plus tôt.

Elle allait se lever, Albert la retint avec un cri étouffé.

— Non I non I par pitié, dit-il, ne partez pas, ne me laissez pas sur ces paroles; je n'ai pas été maître d'un premier mouvement ; il m'a semblé, en effet, que mon honneur se révoltait en moi, à cette proposition insolite. Mais oubliez vous-même, EUen, ce que j'ai dit. Mon cœur, ma vie,, tout mon être sont à vous ; disposez-en comme vous le voudrez.

EUen comprima un sanglot de bonheur.

— BienI Albert... Merci, dit-elle, le visage baigné de larmes. Tenez I jamais je ne vous ai tant aimé qu'en ce moment. Et croyez-moi, vous pouvez sans crainte remettre votre honneur entre mes mains. Il n'est plus à vous seul; il est à moi aussi, et il n'a ici aucune atteinte à subir!...

— Dès demain, je vous le promets, répondit Albert, un agent sera chargé de surveiller M. Boursault, et je saurai chaque jour quels quartiers de Paris il aura visités et quelles personnes il aura vues. Est-ce cela que vous voulez ?

— Oui, mon ami.

— Comptez donc sur moi, EUen, et pardonnez-moi le chagrin que je viens de vous causer.

— Ceci est notre dernière éçtexiNe, xaow ^xsà..

nous réussissons, avant peu, je Tespère, vous pourrez dire à votre père que vous m'aimez, et rien ne s'opposera plus à notre bonheur!...

Puis, elle se leva sur ces mots et sortit lentement de Téglise.

Quant à Albert, il resta un moment indécis, fit le tour de la nef pour donner à EUen le temps de s'éloigner, et enfin descendit dans la rue Saint-Honoré.

A travers les impressions diverses qui l'avaient frappé durant l'entretien qu'il venait d'avoir, une chose surtout le préoccupait, et c'était moins le mystère auquel il se trouvait mêlé, que la personne qui en était l'objet, et cet intérêt bizarre que lui portait EUen.

Pourquoi n'avait-elle pas voulu s'expliquer plus ouvertement, et puisqu'elle se confiait à lui, d'où venait qu'elle croyait devoir mettre des réticences à sa confidence?

Sa curiosité était vivement éveillée, et dès ce moment, toutes ses hésitations disparurent.

Lui aussi voulait savoir !

Il n'entendait pas avoir recours à son père pour le service qu'EUen réclamait de lui.

Dès le premier moment, il avait songé à Nivert, dont la profession lui était maintenant connue, et c'est lui qu'il s'agissait de trouver.

Mais en quels lieux aller le chercher! Était-il seulement à Paris, et n'allait-il pas se heurter à des difficultés sans nombre ?

Le hasard le servit à souhait.

Comme il longeait lea TwWeTiô^, àaxvç» Ww^awllon de

gagner les quais, il entendit une voix qui fredonnait à quelques pas devant lui :

Ah ! comme on entfait Boire à son cabaret.

Albert tressaillit, et son regard n'eut pas de peine, à la lueur des becs de gaz, à reconnaître l'agent mélomane.

Il pressa le pas et le toucha de la main.

Nivert fît un saut de côté, et poussa un cri.

— Et quoi! c'est vous, M. Albert, dit-il, en se remettant aussitôt.

— Comme vous voyez, M. Nivert, répondit le jeune enseigne, et le hasard est un grand magicien, puisqu'il met sur mon chemin la seule personne que je désirais rencontrer.

— Oh ! oh I fit l'agent ; serais-je assez heureux pour que vous eussiez besoin de moi?

-^ Précisément.

— A quel propos?

— Eh mais, à propos de vos fonctions.

Les deux yeux de Nivert étincelèrent dans l'ombre.

Quel est donc ce mystère...

balj)utia-t-il, en enveloppant son interlocuteur d'un regard étonné.

— Il y a un mystère, en effet, répondit Albert, et j'ai pensé que vous voudriez bien m'aider à l'éclaircir.

— C'est mon métier.

— Seulement, je suis obligé de formuler certaines conditions préalables...

174 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POUCE

— Allez-y gaiement. Que faut-il que je fasse?

— Vous vous engagerez à me garder rigoureusement le secret, et à ne révéler à personne, quelc[ue insistance que Ton fasse auprès de vous, le service que vous m'aurez rendu.

— Pas même à M. Villeneuve?...

— Encore moins à lui qu'à tout autre.

— Je comprends.

— Et vous consentez ?...

Nivert leva la main et dit : — .Je le jure !

— Je crois à votre parole, ajouta Albert, d'un ton sérieux, et je compte que vous n'y manquerez pas. Voici €e dont il s'agit :

Nivert s'apprêta à écouter.

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