‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 15 sur 29 · GOMMENT ON FILE UN HOMME · texte numérisé non relu

GOMMENT ON FILE UN HOMME

Albert expliqua en quelques mots à son interlocuteur la mission délicate dont il désirait le charger, et Nivert Fécouta jusqu'au bout sans Tinterrompre, manifestant seulement de temps à autre, par certains gestes étonnés, la surprise que lui causait la communication qui lui était faite.

Quand Albert eut achevé son exposé sommaire, il tourna un regard interrogateur vers Nivert, et lui demanda s'il acceptait la proposition.

Nivert s'inclina.

— Je n'ai rien à vous refuser, M. Albert, répondit Tagent ; d'ailleurs, ce que vous sollicitez est l'a, b^ c da métier; et le premier débutant àaïi^\a c^\\w^ ^^xixt"^

s'en acquitter aussi bien que moi. Toutefois, j'ai une observation à vous soumettre.

— Parlez.

— Ce n'est pas à proprement dire, si j'ai bien compris, une surveillance qu'il s'agit d'exercer sur M. Boursault ; et qu'il aille ici ou ailleurs, là n'est pas le point essentiel; ce qu'il faut surtout découvrir, c'est la demeure d'une personne auprès de laquelle il doit se rendre, et dont vous ignorez l'adresse.

— Précisément.

— Vous n'avez d'ailleurs aucune idée du quartier qu'habite cette personne?

— Aucune.

— Vous ne savez ni ce qu'elle a fait, ni la vie qu'elle mène, et vous me paraissez ne pas même connaître son sexe.

— C'est vrai.

— Alors ce n'est pas pour vous que je travaille? • — Mais...

— Et je suppose que ce doit être pour M. Tom ou pour miss EUen.

^ Albert regarda Nivert. 11 était naïvement surpris de tant de pénétration.

L'agent se prit à sourire.

.^ Ne faites pas attention, continua-t-il; ça, c'est élémentaire, et il ne m'a pas fallu de grands efforts d'imagination pour en arriver là. Donc, c'est Miss EUen?

— Je ne crois pas qu'il y ait intérêt à vous le cacher.

— Il y Si, au contraire, bèuèÇi^e^ ^ m^ tout confier.

Dès ce moment d'ailleurs, j'y vois plus clair, et je vous promets que ce ne sera pas long.

— Prenez garde au moins que Ton ne soupçonne... Nivert haussa les épaules.

— Allons donc I répliqua- 1- il, avec une pointe de suffisance, ça nous (îonnaitl... laissez faire — et puis, c'est une donnée ! emboîter le pas à un honnête bourgeois de province qui ne songe qu'à flâner, qui s'arrête aux étalages, entre dans les magasins et croit reconnaître dans chaque personne qui passe un habitant de son arrondissement. Il n'y a pas, je vous assure, grand mérite à cela. Vous pouvez être certain que, demain soir, je vous aurai l'adresse de votre homme.

— Et vous m'aurez rendu un grand et sérieux service, dit Albert. Toutefois, c'est bien entendu, n'est-ce pas, et je ne crois point avoir besoin de vous le rappeler, vous me g^trderez le secret le plus absolu.

— C'est entendu, répondit Nivert, je ne parlerai que si vous m'en donnez vous-même l'autorisation expresse 1

Sur ces mots, les deux hommes se séparèrent et Albert regagna le domicile paternel.

Il espérait n'y trouver que Jeanne et peut-être Charles de Renneville.

Mais, à sa grande surprise, il vit le salon éclairé, et Jeanne qui vint à sa rencontre lui apprit que son père était en grande conférence avec MM. de Renneville, père et fils, et une autre personne qu'elle connaissait moins, mais qu'on lui avait dit être le chef de la police de Sûreté.

— J'espère, objecta Albert en souriant, que cett' férence n'a pas pour objet de règl^Y \^'3> ^otiôàS

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contrat. Le chef de la police me semblerait une superfétation.

— En effet, répondit Jeanne sur le môme ton, il s'agit sans doute de choses plus sérieuses.

— Il n'y en a pas I

— Ah I si tu plaisantes, c'est que tu as vu Miss Ellen .1

Albert eut un regard radieux.

— Oui... oui I dit-il avec effusion, elle est à Paris, je Tai vue et elle m'aime.

— Alors, il faut en parler à M. Boursault.

— Elle ne le veut pas encore.

— Pourquoi ?

— Je rignore.

— Et tu ne le lui as pas demandé ?

— Non, mais demain, je le saurai!

— Que de mystères.

Une ombre glissa sur le front du jeune enseigne ; il fit quelques pas comme pour se retirer.

— Tu ne veux pas entrer ? demanda Jeanne.

— A quoi bon ! je serais pour ces messieurs un témoin gênant, et je préfère me retirer. Sais-tu de quoi U s'agit ?

— Je crois bien que c'est pour les faux billets de la Banque... tu saisi

— Encore...

— Depuis quelque temps, on assure qu'ils ont reparu ; Charles m'en a parlé ; il m'a dit que l'affaire est des plus bizarres, et l'on n'est pas éloigné de croire que le faussaire a des intelligences parmi le haut personnel de

la Banque de France.

— Vraiment !

— Et puis, rimitation est effrayante. Les hommes du métier prétendent que c'est, à n'en pas douter, l'œuvre d'un des plus habiles graveurs que Ton connaisse. M. de Renneville rappelait, à ce propos, que l'on a, il y a quelques mois, envoyé un agent dans le Midi ; c'est un homme très-rusé, rompu à toutes les finesses, et pourtant, il n'a rien découvert.

— Et que va-t-on faire ?

— Ça, je n'en sais rien. La conférence en était là, quand père a dit qu'il était urgent d'agir, et que dès demain M. Nivert serait invité à reprendre les investigations ; là-dessus, je suis sortie, et je n'en ai pas appris plus long.

— Eh bien 1 conclut Albert avec enjouement, attendons la suite sans impatience. Et n'oublions pas, surtout, que c'est après-demain, à midi précis, en l'église de la Madeleine, que sera célébré le mariage de M. Charles de Renneville, avec M^^ Jeanne Villeneuve.

Le lendemain matin, ainsi qu'il l'avait promis au jeune enseigne, Nivert arrivait rue Saint-Honoré et se postait en face de l'hôtel de Lille et d'Albion.

Il avait pris un fiacre et s'était préalablement entendu avec le cocher — un ancien notaire — sur la conduite qu'il devait tenir...

Aux termes des instructions qu'il avait reçues, ledit cocher devait suivre Nivert, comme s'il eût été en maraude, s'arrètant quand il s'arrêterait, et toujours prêt à le recevoir dans sa voiture...

Le cbevaj était, du reste, d'allure agtfe^\^ ^^\œ\^ ^

paraissait apte à prendre indifféremment le pas ou le grand trot.

Il était midi moins cinq minutes. .

Sous prétexte de se renseigner sur l'heure à laquelle on pouvait être certain de rencontrer M* Boursault, Nivert s'était présenté dès la veille au bureau de l'hôtel, et il lui avait été répondu que M. Boursault ne sortait jamais avant midi.

Il était bien sûr ainsi de ne pas le manquer.

Il se plaça donc en observation, derrière son propre "fiacre, et tout en fumant un cigare, il attendit :

Quand on attend sa belle Que l'attente (bù) est cruelle.

Il ne fredonna pas longtemps. Il y avait à peine dix minutes que midi avait sonné à l'horloge de Saint-Roch, quand il vit déboucher M. Boursault en personne.

Il était seul et paraissait mis avec une certaine recherche. Il se mit en marche et l'agent le suivit.

Et d'abord, comme si l'événement se fût chargé de donner raison aux prévisions de Nivert, ce fut une espèce de flânerie, distraite à chaque pas par les étalages^ des magasins, et qui évidemment s'annonçait comme n'ayant aucun programme arrêté. ,

M. Boursault alla prendre ainsi la rue Neuve-des-Petits-Ghamps, consacra trois minutes à la contemplation du théâtre Italien, traversa le passage et pénétra enfin dans la rue Choiseul.

C'était bien là le bourgeo\& cjvv!^'s^\,\^^^^\:^<b\V», -

Et il s'en allait à quelque distance, marmottant entre les dents :

Heureux habilanls du beau pays de FAngoumois,

Séjour enchanté, Séjour de la simplicité.

Quand tout à coup, M. Boursault disparut, le laissant eu face des magasins de la maison Delisle.

— Chapitre des emplettes I murmura Nivert. On va acheter une robe à Miss Ellen^ et si c'est un homme de goût, il y mettra le temps.

Et Nivert alla engager au bout de conversation avec Tancien notaire qui lui servait de cocher.

Au bout d'ua quart d'heure au plus, M. Boursault sortit portant sous son bras u© paquet d'un volume des plus modestes.

— Ce n'est pas une robe, remarqua l'agent, et de fait la petite n'a pas besoin de parure. Je flaire quelque coupon de Chantilly ou de points d'Angleterre. C'est mieux... mais c'est peut-être moins moral. Est-ce que le papa Boursault ferait le mauvais sujet à Paris?... Hum I hum !

Et sur cette observation, Nivert se prit à examiner celui qu'il suivait avec un peu plus d'attention, et tout à coup, il laissa échapper un geste de profonde surprise.

— Oh I oh I fit-il, où donc avais-je les yeux ce matin, et je me la fichais belle à moi-même, avec le sqour c(«. la sènyalicîèé. Qu'est-ce que cela s\çxv\Se&!l

Ce qui venait d'éveiller la curiosité de Nivert était, en effet, bien digne d'attirer l'attention.

Jusqu'alors, pendant le voyage d'Angoulême, et lors de son dernier voyage à Paris, M. Boursault lui était apparu avec les favoris grisonnants, les cheveux rares, et la mise un peu lourde d'un bon bourgeois campagnard.

Et à cette heure, il remarquait avec stupéfaction que les favoris étaient devenus noirs, que la chevelure était presque abondante, et que la tenue semblait annoncer quelque financier qui vient de lancer un transcontinental quelconque.

— Il y a quelque chose là dessous, pensa l'agent en devenant soucieux, et M. Albert fera bien de veiller sur son beau-père.

Tout en ruminant de la sorte, Nivert avait traversé >

le boulevard et enfilé la Chaussée-d'Antin.

. Au coin de la rue de Provence, M. Boursault, qu'il ne perdait pas de vue, entra au siège de Corinthey où il ne resta que quelques minutes, puis revenant sur ses pas, il se dirigea vers la rue de la Paix.

On sait que c'est dans ce quartier que demeurent nos ^

plus riches et nos plus élégants joailliers.

M.Boursault pénétra chez l'un des plus achalandés, et il faut croire que le choix auquel il se livra fut long et difficile, car ce n'est qu'au bout d'une demi heure que Nivert le vit reparaître.

11 était alors bien près de trois heures.

M. Boursault regarda sa montre, parut se consulter un inoment, puis avisant un coupé de remise, il lui fil signe d'approcher, r— Bon I dit Nivert, nous lo\xd\oTv^ ^\x 'iâvio^ùDoient ;

les courses banales sont terminées... maintenant, voici l'heure des courses intéressantes...

Il monta dans son fiacre, et pendant que, sur son invitation, le cocher se penchait vers lui :

— Tu vois bien ce remise, lui dit-il à voix basse; c'est lui qu'il s'agit de suivre sans en avoir l'air. Ouvre donc l'œil, et il y a cent sous pour toi, si je suis content.

— Suffit, bourgeois, répondit l'ex-notaire.

Et d'un coup de fouet retentissant, il enleva son cheval, qui partit au grand trot, sur les pas du remise.

La course fut longue.

Elle dura plus d'une demi-heure, au bout de laquelle lé coupé s'arrêta devant une maison de la plus sordide apparence.

— Où sommes-nous ici? demanda Nivert au cocher.

— Rue de Lourcine, bourgeois, répondit l'ex-notaire,

— Et le numéro de la baraque ?

— Bon .1 va te remiser au n° 20 et n'aie pas l'air d'y toucher.

Le cocher obéit.

Et pendant qu'il avançait, Nivert jeta un regard curieux sur la maison dans laquelle Boursault avait disparu.

— C'est là qu'est le mystère I dit-il, en clignant de l'œil, et nous le connaîtrons dans quelques minutes.

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