‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 16 sur 29 · LES TROIS MAGASINS · texte numérisé non relu

LES TROIS MAGASINS

A quelques heures de là, et comme il rentrait à son domicile, après son expédition, Nivert trouva chez son concierge un billet que l'on y avait déposé dans la journée, et que l'on avait recommandé de lui remettre * dès son retour.

11 s'empressa de le décacheter, et y trouva une invitation de se rendre, dès sa réception, auprès du chef de la police de sûreté.

L'invitation était pressante et n'admettait pas de retard.

Nivert comprit qu'il n'y avait qu'à s'y conformer dans le plus bref délai possible.

Il monta donc à la chambre qu'il occupait, rédigea à la hâte une note contenant les reusev^ïvemeuts que, sans

cet incident, il eût donnés de vive voix à Albert, et ce soin rempli, il se rendit chez le magistrat qui l'appelait.

11 était bien près de sept heures du soir.

Le chef de la police de sûreté venait de sortir, mais son secrétaire avait reçu Tordre d'engager Nivert à se transporter chez M. Villeneuve à quelle heure qu'il se présentât.

Nivert se refira fort intrigué, et peu après, il arrivait chez le juge d'instruction.

Évidemment, il s'agissait d'une communication importante, et il ne voulait y apporter aucun retard.

Comme il montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de M. Villeneuve, il se trouva en présence d'Albert qui descendait.

— Ah ! ah ! fit Nivert, cela tombe à merveille, je craignais de ne pas vous voir, et j'avais, à tout hasard, préparé un mot qui vous détaillait l'emploi de ma journée.

— Avez-vous réussi ? demanda vivement Albert.

— Au delà de toutes nos espérances. Seulement, il y a certaines particularités sur lesquelles j'aurai à appeler votre attention.

— Dans quel but ?

— Connaissez- vous M. Boursault?

— Fort peu.

— Avez-vous quelque idée de ce qu'il peut faire quand il vient à Paris ?

— Aucune.

— Eh bien !... si vous voulez suivre un bon conseil... vous veillerez à cela avec le plus grand soin, et je ne doute pas que vous ne vous en trouviez bien.

— Que voulez-vous dire?...

— Nous en recauserons.

— Pourquoi ne vous expliquez- vous pas tout de suite?

— Parce que Ton m'attend chez M. Villeneuve et qu'il y a urgence, à ce qu'il paraît. Prenez donc cette enveloppe... Vous trouverez sous ce pli tous les renseignements que vous désiriez, et si vous aviez besoin ultérieurement d'un supplément d'enquête, vous me trouverez toujours prêt à vous être agréable. Là-dessuS; j'ai bien l'honneur de vous saluer, et je vais où le devoir m'appelle !...

Nivert remit à Albert la lettre qu'il lui annonçait et monta l'escalier.

Un moment après, il était introduit dans le cabinet de M. Villeneuve où le chef de la police de sûreté l'attendait.

— Enfin, vous voilà I dit ce dernier dès qu'il l'aperçut, arrivez donc, maître Nivert, car nous avons besoin de vos services.

Nivert s'inclina, en s'excusant de se rendre si tard à l'appel qui lui avait été fait, et prit le siège qui lui était offert.

— L'affaire pour laquelle nous avons besoin encore une fois de votre concours, poursuivit le magistrat, est la suite de celle qui a nécessité votre dernier voyage à Angoulême et Jonzac.

— Les faux billets de banque, dit Nivert.

— Précisément.

— Les renseignements que j'ai recueillis dans mon voyage n'avaient pas apporté d'utiles éléments aux investigations commencées. J'avais parcouru le pays, et

sur aucun point, je n'ai relevé d'VxvdYc^î» ^v^\e%.

— Nous savons cela.

— D'ailleurs, je croyais que les faussaires, prévenus peut-être de l'enquête qui s'effectuait, avaient suspendu toute fabrication, et que, depuis, la circulation avait cessé.

— C'était vrai, il y a huit jours encore.

— Et aujourd'hui?

— Cela recommence.

— Diable !

— Ce soir même, j'ai reçu, de trois industriels de Paris, des communications, appuyées de preuves irréfutables, qui attestent que les faussaires n'ont pas renoncé à leur industrie, et qu'en ce moment, ils exploitent la capitale avec une audace et une impudence qui semblent défier toute police. Il n'y a donc plus à s'endormir. Il faut que nous prenions immédiatement des mesures énergiques, pour qu'un pareil scandale soit promptement arrêté.

— C'est à Paris, en ce cas, répondit Nivert, que la surveillance va s'exercer ?

— A Paris, oui! Dès demain, vous vous rendrez dans les magasins dont voici les adresses, et vous essaierez de prendre là les éléments du signalement des faussaires. 11 est vraisemblable, en. effet, que nous avons ici affaire à une bande organisée, et que ce n'est pas la môme personne qui présente les faux billets. Toutefois, nous avons besoin d'être édifiés à ce sujet, et nous comptons sur votre zèle et sur votre intelligence.

Nivert était devenu grave.

Le sourire stéréotypé sur ses lèvres avait disparu ; son œil était pensif et sombre, et il ne songeait plus à fredonner quelque refrain favon.

188 MÉMOIRES D^UN GQliMISSAmE DE POLICE

Trois billets de mille francs étaient étalés sur la table, et iJ.les examinait avec une véritable attention de connaisseur.

— Ainsi, dit-il, voici trois billets qui ont été présentés aujourd'hui dans trois magasins différents.

— C'est cela.

— Quels sont ces magasins ?

— Le premier, est la maison Delisle, que tout le monde connaît et qui est située, comme vous savez, rue de Choiseul.

— Très bien I fit Nivert, en prenant note sur un carnet qu'il venait de tirer de sa poche.

— Le second vient du Siège de Corinthe qui est établi au coin de la rue de Provence.

Nivert fît un mouvement.

— Ah ! parbleu, dit-il, voilà une bizarre coïncidence.

— Quoi donc ? demanda M. Yilleneuve.

— Oh ! un détail insignifiant, mais un hasard singulier. Aux heures où le faussaire exerçait son industrie dans les deux magasins que vous venez de citer, j'étais, moi, à deux pas de lui, et je l'ai peut-être coudoyé sans m'en douter. Mais ceci est peu intéressant. Voulezvous , je vous prie, me dire l'adresse du troisième industriel exploité ?

— Celui là, c'est rue de la Paix, répondit le chef de la police de sûreté.

— Chez un joaillier?

— Nnlnrellemonl.

— Lequel ?

— Tuvoi, 22.

Nivert releva son front pâle et sentît un frisson courir sur sa peau.

La sensation qu'il éprouvait était singulière, et mille pensées troublées avaient fait invasion dans son esprit.

11 cherchait à y mettre un peu d'ordre.

Ce qui lui arrivait était invraisemblable.

Et pourtant 1

Cette coïncidence prenait des proportions qui manquent généralement aux événements qui sont le seul résultat du hasard.

Et puis I... ces particularités de costume, qu'il avait remarquées chez Boursault : ces soupçons vagues qui lui étaient venus... Ce visage, dont les transformations l'avaient frappé...

— Eh bien ? Qu'avez-vous donc? demanda M. Villeneuve en le voyant interdit.

Nivert secoua la tète avec force.

11 se rappelait qu'il avait promis à Albert de ne pas trahir le secret qu'il lui avait confié, et ne voulait rien faire avant de l'avoir revu.

11 ébaucha donc un sourire, et se tourna vers celui qui l'interrogeait :

— Ce que j'ai, répondit-il, ce serait bien difficile à définir. Je regrette de n'avoir pas été informé ce matin de ce qui se passait, car il n'est pas douteux que si j'avais eu l'éveil, peut-être, à cette heure, tiendrais-je un commencement dépiste.

— Vous vous mettrez dès demain en campagne, objecta le chef de la police.

— Vous pouvez en être sûr.

— Et si vous avez quelques eomtsv\\m^^^cvsywîi V \sw^

faire, vous me trouverez jusqu'à six heures du soir à mon cabinet.

Nivert salua, et comme il jugea que la conférence était terminée, il se retira, et gagna la rue.

Il avait besoin de respirer.

Plus il réfléchissait à cette affaire, plus il lui semblait qu'il était sur la voie de quelque indice grave.

Il n'y avait pas jusqu'à son voyage d'Angoulême qu'il ne se rappelât avec une sorte d'inquiétude.

M. Boursault n'habitait-il pas entre Angoulème et Jonzac, les deux localités où la circulation avait paru se concentrer à un moment ?

Que voulaient dire ces bruits bizarres qui s'attachaient à son habitation, et lui avaient valu d'être appelée la maison du damné...

Que s'y passait-il et que fallait-il induire de cette sorte de terreur qu'il inspirait autour de lui ?

D'ailleurs, il y avait un mystère dans l'existence de cet homme. Les investigations sollicitées par Albert le prouvaient surabondamment, et entraîné malgré lui sur la pente des suppositions, Nivert se demandait quel rôle singulier jouait le jeune enseigne dans tout ceci.

Il était tard ; il regagna son logis fort soucieux, et ruminant ce qu'il ferait le lendemain.

A tout prix, il voulait voir Albert, mais il avait besoin de se consulter lui même avant d'entamer l'entretien sérieux qu'il voulait avoir avec lui.

Seulement, il prévoyait bien des difficultés de ce côté.

Il était fort perplexe :

Allons! Babet, un peu de complaisance...

Mon lail de poule et mon bonnet de nuit.

murmura-t-il, d'un ton mélancolique, en se mettant au lit.

Nivert n'avait pas de Babet : il songea une partie de la nuit, et dormit à peine quelques heures.

Le lendemain, était le jour où M"® Jeanne Villeneuve et M. Charles de Renneville devaient recevoir la bénédiction nuptiale.

Le bonheur, c'est chose grave, a dit un des grands poètes de notre temps.

Et il semblait, en effet que la gravité de Tacte qui allait s'accomplir eût pénétré le cœur delà jolie petite Parisienne.

Elle ne riait plus, son front avait revêtu la belle pâleur de rémotion, et son regard s'imprégnait d'une douce et tendre mélancolie.

Si Ton eût bien observé ses joues, peut-être y eût-on relevé la trace de quelques larmes.

Larmes de bonheur assurément, mais aussi de vagues appréhensions.

La pauvre enfant allait dire adieu à toutes les joies si pures qu'elle avait goûtées au foyer paternel.

Quelques heures encore, et il lui faudrait quitter sa petite chambre de jeune fille, pour entrer dans la demeure de son époux. Elle était au seuil d'un inconnu qui l'attirait et l'efTrayait à la fois.

M. Villeneuve n'était pas moins troublé que la jolie enfant, et quand il vint la prendre et qu'il la baisa au front, sous sa belle couronne d'orangers, il eut toutes les peines du monde à ne pas fondre en larmes.

Pour lui, la séparation était plus douloureuse encore. C'était la joie de la maison qui s'envolait. Qu'allait-il devenir auprès de son foyer désormais solitaire ?

Cependant midi approchait et il fallait partir.

C'est à travers une haie de curieux que Jeanne fit son entrée dans la Madeleine, et si elle avait conservé à ce moment un peu de sa vanité enfantine des derniers jours, elle eût remarqué avec un vif sentinaent d'orgueil que jamais union n'avait attiré une foule aussi compacte.

Albert y assistait, bien entendu, dans tout l'éclat de son costume de marin.

Au milieu de son émotion et de son trouble, Jeanne ne vit guère que lui et elle trouva la force de lui sourire quand elle prit place au fauteuil doré qui lui était réservé.

Quant à Albert, il faut bien que nous le disions, sa pensée était distraite, en ce moment, par un autre objet, et son regard fouillait infatigablement toute cette foule pour y chercher la seule personne qu'if désirait y rencontrer.

Le matin, au moment où il montait en voiture, un homme l'avait accosté.

C'était Tom.

Le vieux serviteur s'était penché rapidement vers lui.

— Avez-vous les renseignements ? demanda-t-il à voix basse.

LA MAISOxN DU DAMNÉ 193

— Oui, répondit Albert.

— En ce cas, tout àTheure, àia sacristie, approchezvous de Miss Ellen, et dites-lui ce que vous savez.

Et Albert attendait avec une impatience fébrile que la cérémonie fût terminée.

Vï

Page 1