‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 18 sur 29 · LA COURSE MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

LA COURSE MYSTÉRIEUSE

Cependant, M. et M"*® de Renneville étaient partis, en chaise de poste, et Albert restait seul, tandis que M. Villeneuve allait chercher dans Taccomplissement de ses fonctions une distraction au chagrin qu'il éprouvait.

Albert était heureux sans doute d'avoir revu EUen, heureux surtout de Tespoir qu'on venait de lui donner de quelques semaines passées au château de Boursault, mais une pensée triste l'obsédait, et il sentait bien des obstacles ne dresser encore entre lui et l'avenir qu'il rêvait.

Ce qui l'attristait surtout, c'était l'inaction à laquelle il était condamné. Il eût voulu parler à son père, il lui semblait que ce mystérieux. ob?>l^ç\ft ojj». '^ ^^^^'^'^'îàîy» >^

212 MÉMOIIU-S D'UN COMMISSAIRE DE POLlCi:

son bonheur devaii tHre bien redoutable puisque Ellen n'osait pas le lui faire connaître.

Le soir il rentra de bonne heure, alla serrer la main de son père et gagna sa chambre.

Comme il allait y pénétrer, son domestique vint à lui et lui remit une lettre que Ton avait apportée dans la soirée.

Dès le premier regard qu'Albert jeta sur la lettre, il frissonna.

C'était l'écriture d'EUeii.

Voici ce qu'elle contenait :

« Demain soir, vers six heures, prenez une voiture, et allez m'attendre au coin de la rue Saint-Roch et de la rue d'Argenteuil ; si je puis tromper la surveillance dont je suis l'objet, j'irai vous retrouver entre six heures et six heures et demie. Dans le cas contraire, c'est-à-dire si vous ne me voyez pas a six heures et demie ne m'attendez pas plus longtemps ; c'est que je n'aurai pas pu venir. »

Albert lut à plusieurs reprises le billet qu'il avait sous les yeux, et mille pensées confuses et contradictoires vinrent tour à tour troubler son esprit.

Le lendemain, vers cinq heures et demie, il quitta M. Villeneuve, à qui il avait annoncé qu'il dînait avec un de ses amis. •

Pendant toute la nuit et toute la journée même, le jeune enseigne n'avait fait que songer à la lettre qu'il avait reçue, mais sans parvenir à en deviner le sens.

Quel service Ellen pouvait-elle réclamer de lui?Pourguoi cette démarche qui ressemblait à une fuite? Quel

projet avait-elle formé, et ne préméditait-elle pas d'abandonner une demeure dans laquelle il était certain que sa vie était tourmentée de la façon la plus cruelle ?

Il se perdait en conjectures.

Aussi, est-ce avec une vive satisfaction, un véritable soulagement même, qu'il vit arriver l'heure du rendezvous qui lui était assigné.

Vers cinq heures et demie, il prit une voiture, donna ses instructions au cocher, et peu d'instants après, il s'arrêtait au coin de la rue Saint-Roch et de la rue d'Argenteuil.

Une fois là, il attendit.

Six heures sonnèrent, puis le quart, puis la demie, et enfin, il vit déboucher de la rue Saint-Honoré un homme et une femme qu'il reconnut du premier coup d'œil.

r/était Tom et EUen.

Ils s'arrêtèrent auprès de la voiture, et, quand Tom se fut assuré que c'était bien le jeune enseigne qui en occupait l'intérieur, il ouvrit la portière, fît entrer EUen, et monta lui-même lestement sur le siège.

Alors, il dit quelques mots rapides au cocher, et la voiture s'éloigna.

Cependant Ellen avait pris place sans prononcer une parole ; sa poitrine battait avec force, elle ne put que serrer avec énergie la main d'Albert qui avait pris la sienne.

— Mon Dieu! que se passe-t-il donc? demanda ce dernier, et pourquoi cette démarche mystérieuse qui parait si vivement vous émouvoir?

— Ne m'interrogez pas encore, mon ami, répondit Ellen, voyez! me voici toute VreTu\>\^\vV^ . \I ^\v\x^V^>a^

que je tente aujourd'hui est dangereuse, plus que vous ne pouvez le penser, mais je n'ai qu'une crainte cependant, et c'est qu'un obstacle imprévu m'empêche de la mener jusqu'au bout.

— Vous ne voulez rien me dire ?

— Tout à l'heure, demain, plus tard, si vous saviez ! ce n'est pas seulement poîir moi, que je frémis.

— Et pour qui dont ?

Ellen ne répondit pas.

— Où allons-nous? insista Albert.

— Voyez-vous, poursuivit Ellen ; ce n'était plus possible ! mieux vaut encore affronter le danger, que de continuer à vivre au milieu de telles appréhensions. Moi, je ne le pourrais plus d'abord, et puis, avec vous près de moi, je sens que je suis protégée, et qu'au besoin je serais défendue.

— Ah I toute ma vie vous appartient I s'écria Albert.

— Oui, vous êtes brave, généreux, et d'ailleurs, je sens si bien que vous m'aimez !

— Ellen!

— Je n'ai pas dormi de toute la nuit : j'ai pensé à vous et aussi...

— A qui ?

— Il me semble que je suis au seuil du bonheur, que je n'ai qu'à étendre la main, et malgré tout cela, tenez, je suis bien malheureuse.

La voiture brûlait le pavé. Tom avait vraisemblablement promis un généreux pourboire au cocher, car celui-ci ne ménageait pas ses chevaux, et les pauvres^ bêtes, qui n'espéraient cependant aucune récompense, déployaient un zèle et une avà^wv \w^ç.ç.QV3LV\yKv^^.

Elle avait traversé la place de la Concorde, enfilé les quais, franchi les ponts et elle venait de s'engager dans le dédale des rues étroites du quartier latin.

De temps à autre, Albert jetait à travers la glace un coup d'œil au dehors, pour se rendre compte de l'itinéraire qu'on lui faisait suivre, et quoique les quartiers de Paris ne lui fussent pas familiers,, pourtant, il commençait à avoir un vague soupçon du lieu où Ton se rendait.

Et quand enfin, le fiacre ralentit sa marche, comme pour annoncer qu'il approchait du but de sa course, le jeune enseigne se tourna brusquement vers Ellen.

— Mais nous sommes rue de Lourcine ! s'écria-t-il vivement.

— Oui, mon ami, répondit Ellen.

— Et la personne chez laquelle vous vous rendez, c'est M. Christian Stem.

Ellen comprima sa poitrine de ses deux bras.

La voiture s'était arrêtée, Tom avait sauté sur le trottoir ; et il venait d'ouvrir la portière.

— Nous sommes arrivés, dit-il à Ellen.

Et la jeune fille descendit aussitôt ; mais comme elle se disposait à pénétrer dans la maison devant laquelle elle se trouvait, Tom l'arrêta d'un geste de respectueuse autorité.

— C'est bien décidé, n'est-ce pas. Miss Ellen, dit-il d'un ton grave, vous avez réfléchi mûrement à l'acte que vous allez accomplir ?

— Oui ! répondit Ellen ; il le faut, je le veux I

— Et si quelque malheur sv\t\\etiVv çç^^ V. ^^ ^vix^'èfc

pas conjurer, vous n'en voudrez pas à votre vieux Tom de ne pas vous avoir retenue ?

— Non I non I C'est la seule occasion favorable qui nous soit offerte, je ne Veux pas la laisser échapper.

— Qu'il soit donc fait selon votre volonté, Miss, conclut Tom. Maintenant que Dieu qui vous voit vous protège contre vos ennemis I

Et ils s'engagèrent dans l'allée obscure.

Au bout de quelques pas, le vieux serviteur s'arréla.

— M. Christian Stern? demanda-t-il au concierge.

— Au troisième, la porte à gauche, répondit ce dernier.

Et Tom, suivi d'Ellen, commença à monter l'escalier.

Au troisième étage de cette maison, la porte qui se trouvait à gauche du palier ouvrait sur un appartement composé de deux pièces, qui, depuis longues années, était occupé par un homme du nom de Christian Stern.

Nous avons déjà dit à peu près ce quïl était physiquement.

Un vieillard de soixante ans environ, grand, sec, d'allures sombres, et présentant dans sa physionomie quelque chose d'humble et de doux qui éveillait presque instantanément la sympathie.

Il était fort connu dans le quartier, où il vivait modestement. On assurait qu'il occupait un petit emploi de teneur de livres dans une fabrique située sur la rive droite.

Il payait son terme avec une exactitude rigoureuse, se montrait relativement généreux envers son concierge, et passait, grâce à ces habitudes, pour le locataire le plus rangé et le plus honnèle 4e V^wviudlssemeuU

Quand il s'était présenté pour louer, — il y avait bien longtemps de cela, — il n'avait fait aucune observation sur Tétat des lieux, mais prenant à part le concierge auquel il glissait en même temps une pièce de cinq francs dans la main :

— Mon ami, lui dit-il, cet appartement me convient et je Tarrête. Toutefois, avant de vous signer aucun engagement, j'ai une prière à vous adresser.

— Laquelle ? demanda le concierge.

— Je viens habiter ce quartier, parce que je ne veux pas être importuné par les visiteurs. Je connais peu de monde, et pourtant je crains encore d'être dérangé ; vous ne donnerez donc mon nom à personne, si ce n'est au facteur de la poste, et à toutes les personnes qui nxe demanderaient, vous répondrez que vous ne me connaissez pas.

— Gela sera fait I

— Je ne mets à cette recommandation qu'une seule exception. De temps à autre peut-être viendra-t-il une personne que je tiens particulièrement à recevoir. Pour cette personne, j'y serai toujours.

— Et quel est son nom ?

— M. Boursault.

Les choses se passèrent de la sorte pendant plusieurs années, et ce fut seulement après la représentation de l'Opéra, que Christian Stern modifia les recommandations premières.

A partir de ce jour, en effet, le concierge reçut carte blanche, et il fut autorisé à laisser monter tous les visiteurs qui se présenteraient.

Ce soir-lA, Christian Slevu ^\îi\\. \^w\x^ ^^. \i<^^

tl8 MËIfOmBS D'UN COMMISSAIRE DE POUCE

heure. La veille, il avait vo Boorsanlt, et Ton avait remarqué que chaque fois qu'il recevait cette personne, il était pendant quelques jours plus agité et plus sombre.

n était seul. Il venait d'achever son modeste repas, et le coude appuyé sur un petit bureau dont un tiroir était ouvert, il s'absorbait dans la contemplation d'un daguerréotype où rimage reproduite commençait à s'effacer et à ne plus offrir que de vagues et hnperceptibles contours.

Parfois un profond soupir s'échappait de sa poitrine, et deux larmes brillaient dans ses yeax.

Quelque temps s'écoula ainsi, puis, tout à coup, il se prit à tressaillir.

On venait de frapper.

Il replaça brusquement le portrait dans le tiroir qu'il ferma, et se tournant vers la porte :

— Entrez I dit-il d'une voix émue.

La porte s'ouvrit, et Tom parut sur le seuil. Christian fit un mouvement, et pâlit.

— Tom I s'écria-tril d'une voix qui s'étrangla dans sa gorge.

Le vieux serviteur mit un doigt sur ses lèvres.

— Est-ce que tu n'es pas seul ? demanda encore Christian.

— Non, répondit Tom.

— Boursault te suit ?

— Ce n'est pas Boursault.

— Mais qui donc alors?... Parle... réponds. Qui a osé trer jusqu'ici?

Page 1