‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 19 sur 29 · CHRISTIAN STERN · texte numérisé non relu

CHRISTIAN STERN

Le malheureux n'acheva pas.

Derrière Tom, la porte venait de s'ouvrir doucement et Ellen étjiit entrée, pâle aussi, d'un pied timide, et sans presque oser lever les yeux.

A cette vue, Christian Stern jeta un cri et se dressa, l'œil hagard, et les deux mains attachées à son front.

— Mon Dieu ! balbutia-t-il hors de lui, est-ce bien elle que je vois... n'y a-t-il pas là quelque mensonge horrible du hasard, et ne suis-je pas le jouet de la plus cruelle des illusions I

Ellen s'était approchée, et pendant que Tom veillait sur la porte restée ouverte, la pauvre enfant s'était agenouillée auprès de Christian et lui baisait les mains avec une tendresse muette.

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— Niin ! non !.,. tlit-elie enfin, vous ne vous trompez pn:;!... C'csl bien moi qui suis près de vous, Ellen ou Blanche, comme voua voudrez m'appeler... mais votre fiile aimanle, dévouée, qui n'a pu résister au bonheur de venir à vous, et qui a bravé tous les dangers pour vous dire qu'elle vous aime.

Christian Stern ne répondit pas.

D'un mouvement fébrile et pour ainsi dire inconscient, il avait marché à pas heurtés vers la porte qu'il ferma à double tour, d'un geste violent et saccadé.

Puis, se tournant avec un regard soupçonneux et sombre vers le vieux serviteur :

— Personne ne vous accompagnait? demanda-t-il à voix basse.

— Non, répondit Tom, nous sommes venus seuls.

— Et nul ne vous a suivis?

— Je crois pouvoir l'aHinner.

— Où est donc Boursault?

— 11 est parti.

— Et l'autre?

— Laural

— Où est-elle? Que fait-elle? D'où vient qu'elle n'est pas ici ?

— Nous l'avons laissée à l'hôtel prétextant une course indispensable, et elle nous a cru.

Christian Stern eut un sourire amer,

— SoitI dit-il, soit! Vous avez commis une gninde ïjrudi'nce peut-être. Mais, je n'ai ni la force ni la

MiU- lie vous la reprocher. D'ailleurs, c'est assez 'iv; c'est assez trembler. Ûieu via uqu^ ^^w4iii\.

liera pas toujours, et l'heure où je dois cesser d'être lâche est venue enfin I

En parlant ainsi il était revenu à sa place, et en retrouvant Ellen toujours agenouillée, les mains jointes et les yeux levés vers lui, il lui tendit ses deux bras ouverts.

Ellen courut s'y réfugier.

il n'y eut pas un mot d'échangé entre le vieillard et la jeune fille, mais pendant quelques secondes, ce fut un doux murmure de sanglots et de fcaisers.

— Pauvre et chère enfant, balbutia Christian, en la contemplant avec une ivresse qui touchait à la folie, si tu savais conjme j'ai souffert, et toutes les larmes que j'ai versées! Mais je ne pouvais pas, j'avais peur pour toi, pour moi peut-être aussi, et je n'osais jeter le cri d'alarme du fond de l'abîme où j'avais roulé.

— Quelle misérable et douloureuse existence vous avez menée I murmura Ellen.

— Savais-je seulement ce que tu étais devenue.

— Moi, je priais Dieu chaque jour pour vous, et j'attendais, appelant les puissances du Ciel à mon aide.

Christian enveloppa la pauvre enfant d'un long regard d'amour.

— Oui, tu as souffert, toi aussi, dit-il, mais à travers la joie qui m'inonde, au milieu du bonheur que j'éprouve, sais-tu, il y a une chose qui m'inquiète.

— Laquelle?

— Une chose que je ne m'explique pas.

— Parlez. *

— Et je me demande qui a i^\x>\.o\A. ^>m\ ^^^j

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donner ainsi Je courage qui l'a manqué jusqu'à présent!

Ellen eut un sourire d'une céleste expression, et son regard se voila d'une tendre et naïve pudeur.

Mais cette impression de délicate timidité dura peu, et presque aussitôt, elle se pencha avec une douceur câline à Toreille du vieillard.

— Vous demandiez à Tinstant, dit-elle, si nous étions venus seuls, et Tom vous a répondu que nul ne nous accompagnait.

— En efiFet.

— Eh hien, Tom s'est trompé.

-^ Comment?

— Dans la voiture qui m'a conduite ici, il y avait une personne dont j'avais réclamé la protection.

— Un homme I

— Précisément!

— Qui cela?

— M. Albert Villeneuve.

— Mais pourquoi sa présence, pourquoi?...

— Parce qu'il m'a semblé que le seul homme auquel je pusse demander une pareille protection, était celui-là même que j'avais choisi pour mon époux 1

— Que dis-tu?

— Je l'aime.

" —Et lui?

— Oh 1 lui, c'est le cœur le meilleur et le plus loyal qu'une femme ait jamais pu rêver.

Au lieu de répondre, Christian Stern s'était pris à réfléchir.

Le front penché, l'œil inquiet, il cherchait à se rappeler.

— Voyons ! voyons I dit-il bientôt, en relevant la tête, .mais c'est cela, je le conng,is.

— Vous!... s'écria Ellen.

— Je Tai vu.

— Où cela?

— A rOpéra... il y a longtemps déjà... Ce doit être lui.

— C'était lui, en effet.

— D'où vient alors... fit Christian... qu'il n'est pas icil II t'attend, dis-tu, il t'accompagne. Eh bieni je veux le voir, moi aussi, et puisque Dieu nous a fait la joie de nous réunir, j'entends qu'il prenne sa part de notre ivresse.

Ellen sentit, à ces paroles, son cœur se fondre dans sa poitrine, et elle se tourna vers Tom avec un geste vif et prompt.

— Val val dit-elle, ne perds pas de temps, l'heure s'écoule, nous n'avons plus que quelques minutes à rester ici, et il importe...

Tom avait déjà couru à la.porte.

D'une main empressée, il fit jouer la clef dans la serrure, et il allait franchir le seuil, quand, tout à coup, il recula effaré, en proférant une exclamation où la terreur se mêlait à la surprise.

— Laural balbutia-t-il, en se précipitant vers Ellen comme pour la protéger.

— Laural répéta Christian, debout, pâle, et la poitrine haletante.

C'était Laura, en effet, qui venait d'apparaître et dont la silhouette se détachait sombre et farouche dans le ^cadre de la porte.

Son regard aux reflets d'acier s'attachait avec une ardente fixité à Elien, et un sourire d'une implacable ironie errait sur sa lèvre crispée.

Les deux hommes semblaient atterrés autant que surpris, et pendant quelques secondes, un silence sinistre régna dans la chambre.

Ce fut Tom qui, le premier, recouvra son sang froid et sa présence d'esprit.

Il prit résolument la main de la jeune fille qui était restée muette, et faisant un pas vers la porte :

— Venez, Miss Ellen, dit-il, d'un ton presque impérieux, notre tâche est maintenant accomplie, et nous n'avons plus rien à faire ici. Venez I

Ellen adressa un regard à Christian Stem, et suivit le vieux serviteur sans répondre.

Quand ils atteignirent le seuil, Laura' s'était effacée pour les laisser sortir.

Mais au moment où Tom passait devant elle, elle lui lança un regard imprégné d'une aveugle colère.

— Nous nous retrouverons bientôt, dit-elle d'une voix acérée, et alors, vous aurez à rendre compte de votre conduite.

— Oui, dit Tom, sans se déconcerter, nous nous retrouverons, je l'espère, et désormais, il faudra bien que Dieu choisisse entre nous î

Et il s'éloigna entraînant Ellen après lui.

La pauvre enfant était plus morte que vive.

Comme l'oiseau sous l'œil du vautour, elle sentait son cœur palpiter dans sa poitrine; le souffle s'arrêtait sur ses lèvres, et l'ombre obscurcissait son regard. Elle eut beaucoup de peine a àft^ç.ew^\^ V.'a» \xq\&

étages, et ne recouvra un peu de force et de sécurité, que lorsqu'elle eut pris place dans le fiacre à côté d'Albert.

Ce dernier avait un vague soupçon de ce qui s'était passé. Tout au moins, devinait-il que la présence de Laura qu'il avait vue un moment auparavant avait dû 'troubler la visite qu'Ellen faisait à Christian.

Dès que la voiture se fut remise en marche, et que la jeune fille eut repris possession d'elle-même, il voulut l'interroger, et lui demanda la cause de son émotion et de son trouble.

— Vous voilà tout émue et tremblante, lui dit-il ; avez- vous donc quelque malheur à redouter?

— Non! répondit Ellen; non, je ne le crois pas du moins, mais l'arrivée de cette femme m'a épouvantée.

— Pourquoi?

— Si vous saviez combien j'ai été malheureuse par elle.

— Mais que craignez-vous, enfin?

Ellen pressa son front de ses deux mains.

— Ecoutez, répondit-elle d'une voix saccadée, vous voyez avec quelle rapidité les événements se précipitent; il est probable que ce qui vient d'arriver avancera notre départ pour Angoulême, et je crains bien de n'avoir plus le bonheur de vous revoir.

— Que dites-vous?

— Toutefois, poursuivit Ellen, j'ai plusieurs recommandations à vous faire, et que vous observerez, n'est-ce pas, quoi qu'il arrive.

— N'en doutez pas!

— U se peut que je parle, sans» ^novc ^xsl ^^'^i^\v\x xn^sï»

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de Lourcine, et dans ce cas, voici ce qn'il faudra que TOUS fassiez.

— Dites ! dites.

— Quand vous serez bien certain de notre départ, vous irez voir M. Christian Stern.

— Je vous le promets.

— Je lui ai parlé de vous; il vous connait!

— Luil

— Vous lui direz que sous peu de jours vous devez vous rendre à Angouléme, et peut-être vous confierat-il des cho^B que moi je ne puis vous révéler sans son autorisatioD.

— Et vous croyez qu'il aura assez de confiance ?

— J'en suis sûre.

— 11 m'a vu à peine.

— C'est vrai, mais depuis une heure, Albert, ii sait que je vous aime!

— Ahl vous pouvez compter sur moi, EUen, et le jour où je me rendrai au château, ce sera avec la résolution de n'en sortir que votre époux.

La voiture venait de s'arrêter rue Saint-Honoré, devant l'hâtel de Lille et d'Albion.

— Adieu I dit-elle, en tendant à Albert sa main nue que celui-ci couvrit de baisers.

— Au revoir 1 au revoir; répondit le jeune enseigne, et je jure Dieu qu'aucun obstacle ne s'opposera bientôt plus à ce que vous soyez ma femme I

ui^iidaiit, iqu'Ès avoir vu Tom et Eilen s'éloigner, élail entrée dans la chambre, et avait fermé derie la porte restée ouverte.

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