‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 20 sur 29 · LAURA · texte numérisé non relu

LAURA

Pendant quelques secondes, Christian Stem demeura muet et interdit, en proie à une agitation sourde, qui jusqu'alors n'avait point osé éclater.

Mais quand il vit la jeune femme entrer dans la chambre, et en fermer la porte d'un geste calme et presque ironique, son humilité et sa faiblesse se soulevèrent en même temps, et il redressa le front d'un air de révolte et de défi.

— Vous I vous I dit-il d'un ton mordant, et en étendant le bras vers la porte, comme s'il eût voulu lui ordonner de sortir... Vous avez eu cette audace et cette impudence de franchir le seuil de cette ç.lia.\!ûfcf AbJ c*est trop de soumission ^l d^\kOtv^\fe ^^ '«v^

et je retrouve mon énergie devant tant d'effronterie et de cynisme I...

— Vous me chassez! fît la jeune femme en souriant.

— Sortez à l'instant! I^^i souillez pas davantage cette demeure de votre présence.

— Ceci est du nouveau.

— Malheureuse î

— Et je ne vous reconnais plus.

— Laural

Christian ne se possédait plus.

Il bondit de sa place, et se précipita vers la jeune femme, Tœil en feu, la lèvre tordue, le poing levé et menaçant.

— A la bonne heure I dit Laura, en pâlissant imperceptiblement, le courage vous est revenu, et vrai! je préfère vous voir ainsi.

— Tais-toi !

— Toutefois il faut reconnaître que vous y avez mis le temps.

— Tais-toi ! te dis-je.

La jeune femme haussa les épaules.

— Vous voyez, continua-t-elle avec un calme qui n'était pas au fond de son cœur, vous voyez que de mon côté j'y ai niis une discrétion dont vous devriez me savoir gré. Vous ai-je importuné depuis que nous nous sommes séparés, me suis-je inquiétée de savoir ce que vous étiez devenu, et ne vous ai-je pas laissé une liberté, dont je profitais moi-même selon ma volonté ou raa fantaisie?

— Infamie ! murmura Christian.

-— Et si je commets au^o\xtâL\vw\ wtv^ \xv^\^^\\qiv à la

loi d'indifférence et d'oubli que je m'étais imposée, c'est peut-être plus encore dans votre intérêt que dans le mien.

— Que dit-elle?

— Vous doutez! et pourtant, vous connaissez l'homme contre lequel vous essayez de vous révolter.

-T- Le misérable.

— Boursault a été cruel, peut-être. 11 est résolu à être implacable I Vous seul possédez son secret, et il entend que ce secret meure avec vous î

— Ahl je sais qu'il est capable d'un crime! répliqua Christian, avec un regard d'une sinistre expression.

— Ce ne sont pas vos jours qui sont en danger, répondit Laura.

— EUen !

— Oui, EUen, l'enfant que vous avez vue tout à l'heure; qui hier encore eût reculé devant la démarche qu'elle vient de faire, et qui l'a accomplie aujourd'hui avec une audace dont elle doit s'étonner elle-même.

— C'est qu'elle n'est plus seule I repartit vivement Christian.

— Oui!

— C'est qu'elle aime, qu'elle se sent aimée, et que, dans la confiance naïve qu'elle a mise en Dieu, elle espère toucher bientôt au terme de ses épreuves.

— Tu le crois?

— J'en suis feûr.

— Toujours le même!

— Non! non! fit Christian avec un sourire amer; j'ai eu, dans ma vie, des heures de doute cruel et de foi ardente, maiê la triste expénene^ çça^'^^l%>^^A^ ^^^-

naissance que j'ai acquise du cœur humain, m'ont rendu la force et Ténergie qui me manquaient, et je n'hésiterai pas.

— Que feras-tu ?

— Je dirai tout.

— Christian...

— Je brave vos menaces.

— Prends garde.

— Je n'ai plus peur 1

— Pour toi peut-être, et cela se comprend, mais pour elle ! pour Blanche.

Le vieillard eut un frisson, et une lueur d'égarement traversa son regard.

— Oublies-tu qu'elle est encore entre mes mains, continua la jeune femme, en se penchant vers lui, et que tarit qu'elle sera là, près de nous, deux dangers la menaceront sans cesse.

— Mon Dieu 1 mon Dieu I supplia le malheureux.

— Veux-tu qu'on lui dise tout, à elle aussi ; qu'on lui raconte le passé de Christian Stem, afin qu'elle connaisse à son tour le déshonneur et la honte ?

— Ah! ils me tueront, ils me tueront! balbutia Christian, en roulant sa tête affolée dans ses bras.

— Si c'est là que tu prétends en venir, parle, dis un mot, et nous ne lui cacherons rien !

Et si, par impossible, son amour pour toi survivait

à ces terribles confidences; regarde-moi bien, Christian!

je n'ai pas changé moi, du moins, et tu sais que je ne

menace jamais en vain. Eh bien! si cela arrivait Je le jure,

par toutes les choses auxqueWea'^^ cxo\a»etvç.Qt^^\>\TÎ^\v^

rais retrouvé EUen que pour la perdre de nouveau, et cette fois, pour toujours!

Gliristian baissa le front, et garda un silence plein d'angoisses.

La jeune femme avait croisé les deux bras sur sa poitrine, et son œil fauve semblait fasciner le malheureux vieillard.

Il était là, pantelant^ la gorge serrée, les mains crispées sur son fauteuil, n'osant ni lever les yeux, ni prononcer une parole.

Une terreur glacée paralysait sa volonté, et un sifflement âpre comme un râle soulevait sa poitrine.

(]e que venait de dire Laura, il savait, lui, qu'elle était capable de Texécuter. Ce n'était pas la première fois qu'elle lui tenait un pareil langage, ou lui adressait de semblables menaces, et cette voix qui lui parlait en ce moment éveillait dans son cœur les plus douloureux échos du passé.

Nous dirons plus loin l'histoire de ce malheureux ; histoire de larmes et de sang, dont le souvenir pesait depuis bien des années sur son esprit.

Cette femme qui était devant lui, à cette heure, et qui le menaçait, avait été le mauvais génie de sa vie, l'instrument fatal de son malheur ; et l'on eût dit que la misérable éprouvait une certaine volupté â retourner son poignard empoisonné dans l'épouvantable blessure que sa main avait faite.

— Ahl tu te tais enfin! dit-elle ironiquement au bout d'un instant de silence, et te voilà redevenu plus rai- .sonnable. A la bonne heure, et peut-être aU.Q^?rv\ftvsa» parvenir à nous entendre.

— Qu'as-lu donc à me proposer? dit le vieillard en frémissant à la pensée d'un nouveau danger.

— Oh ! presque rien, répondit Laura, mais ce qui vient de se passer m'a éclairée, et je veux prendre des mesures qui en préviennent le retour.

— Quelles mesures?

— Dès demain, tu quitteras ce logement.

— Moil

— Je t'ai retenu moi-même un nouvel appartement, loin d'ici, dans un quartier non moins excentrique, et où j'espère que personne n'ira te découvrir. Acceptestu?

Christian fit un geste résidé.

— J'accepte, répondit-il.

— Et tu me jures que tu ne feras connaître à âme qui vive ta nouvelle adresse?

— Je le jure 1

— Du reste, ajouta la jeune femme, ces conditions que je t'impose seront probablement modifiées d'ici à quelques mois.

— Comment?

— Boursault songe à s'éloigner de France.

— Ah!

— Et dès que cette résolution sera définitive, qui sait ! peut-être qu'avant de s'éloigner, il consentira à te rendre EUen !

Christian Stem joignit les mains.

— Ohl si cela était I murmurà-t-il d'une voix suppliante.

— Gela sera — si je le veux, répondit Laura — mais dlci là y in observeras la dvsctèMow \îjl ^Yx^S) îi5ù'à^\»ft.

LA MAISON pu DAMNÉ 233

— Sur ma vie I sur ma vie I

— Tu quitteras la rue de Lourcine.

— Demain î

— Et tu garderas un secret rigoureux sur ton nouveau domicile.

Le vieillard leva la main, comme pour appeler Dieu à témoin de l'engagement qu'il prenait.

— C'est bien 1 approuva la jeune femme dont la lèvre se crispa de dédain et d'ironie, et maintenant adieu, et sur ta vie, sur celle d'EUen, n'oublie jamais ce que tu viens de promettre î

Or, pendant un mois, à la suite de cette scène, Christian se conforma avec la plus complète soumission aux conditions qui lui avaient été imposées.

C'était un caractère particulièrement faible, timide à Texcès, et incapable d'une résolution énergique ou qui demandât une certaine tenue dans la fermeté.

Il déménagea donc, dès le lendemain, alla se réfugier dans les quartiers éloignés de Belleville, et attendit là, modestement, presque patiemment, l'accomplissement des promesses qu'on lui avait faites.

Un mois se passa sans que rien vint troubler son paisible réduit, et peut-être eût-il commencé à s'inquiéter d'un aussi long silence, si un événement tout à fait inattendu n'était venu brusquement le rejeter dans un ordre d'idées et de sentiments tout nouveau.

C'était le matin.

Neuf heures venaient de sonner, et il allait sortir, quand il entendit frapper ètlaipoxV^.

C'était la première fois depuis un mois !

— Entrez! dit-il, d'une voix troublée.

Un homme entra qu'il ne connaissait pas.

Figure un peu sombre, œil dur, tenue de militaire en bourgeois.

— M. Christian Stem? demanda l'inconnu.

Et comme le vieillard hésitait à répondre.

— C'est vous! ajouta-t-il aussitôt. J'ai là votre signalement. Je vous reconnais.

— MaisI balbutia Christian.

— Ne faisons pas d'esclandre, interrompit son interlocuteur, je suis agent de police : je viens vous chercher et vous allez me suivre.

— Qu'ai-je donc fait? balbutia le malheureux, qui devint pâle comme un suaire.

— Vous n'avez rien fait... nous nous expliquerons en route... mais, je vous le répète, il faut me suivre.

— Et où me conduisez-vous?

— Ne raisonnons pas, d'ailleurs toutes ces questions sont inutiles, attendu que j'ai reçu l'ordre de n'y pas répondre; encore une fois, résignez-vous; n'ameutons pas le public, j'ai en bas des hommes qui vous prendraient de force, si vous faisiez mine de n'y pas mettre de bonne volonté.

Christian n'y comprenait rien. Toutefois, il vit bien qu'il n'y avait pas à résister.

Il suivit donc l'agent qui venait d'ouvrir la porte, et descendit dans la rue.

Une fois là, il remarqua qu'il ne s'y trouvait aucun des hommes qu'on lui avail aTviioivç.^^*

Mais il aperçut, une chaise de poste dans laquelle son compagnon l'invita à monter.

Il obéit.

— Et maintenant, dit l'agent, pendant que la voiture s'ébranlait, tout s'est passé à merveille — et à moins d'accident, demain soir, nous serons à Angouléme!

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