DEUX ANS APRÈS
Au retour de son voyage d'Islande, Albert Villeneuve avait à peine touché terre, et bien qu'à cette époque un congé lui eût été facilement accordé, il préféra reprendre la mer, et partir pour une station lointaine.
Le jeune enseigne avait complètement changé depuis son aventure — il était devenu soucieux et sombre ; et Ton eût dit que son cœur se fût désintéressé tout à coup de ce qui faisait naguère l'aspiration de sa vie.
Quelques-uns de ses amis espérèrent bien un moment que les incidents de l'expédition nouvelle qu'il allait tenter, imprimeraient à sa pensée une dérivation salutaire, et que Tamère mélancolie qui pesait sur son esprit finirait par se laisser distraire.
Mais Albert était une nature particulièrement sincère.
qui ne pouvait éprouver les défaillances égoïstes propres aux caractères inférieurs, et sous quelque latitude que le hasard des voyages Fentraînât, il devait rester indissolublement attaché aux douloureux souvenirs qui le suivaient partout.
Quand il revint deux ans après, rien n'avait pu affaiblir le culte qu'il gardait à la pauvre morte.
La tendre affection qu'il lui portait semblait au contraire s'être développée encore, et si ce n'était plus ce vif sentiment qui emprunte un aliment pour ainsi dire, sensuel à la vie même, son amour trouvait dans le chagrin dont il était la source une cause permanente d'âpres jouissances.
Albert souffrait horriblement, mais il ne voulait pas être consolé.
Toute sa pensée, toute son âme étaient restées dans ce pays d'Islande où il n'avait fait que passer, et il ne songeait qu'à se ménager les moyens d'y retourner un jour.
C'était là un projet que les esprits vulgaires trouveront insensé, mais il lui semblait à lui, que ce pieux pèlerinage accompli le rendrait au calme et à l'apaisement.
Il débarqua à Brest vers le mois de novembre de Tannée 1841, et quelques jours plus tard, il arrivait à Paris où son père et sa sœur l'attendaient avec impatience.
M. Villeneuve occupait un poste élevé dans la magistrature.
C'était un homme d'une soixantaine d'années,à l'aspect sévère, qui avait contracté, dans ses fonctions, l'habi-
tude d'un maintien austère et d'une parole acérée et froide.
Lorsqu'il perdit sa femme, il était jeune encore ; mais il n'avait jamais voulu se remarier, et s'était consacré tout entier à ses deux enfants qui étaient sa seule consolation.
Quant à Jeanne Villeneuve, elle venait d'entrer dans sa dix-huitième année, et c'était bien la plus jolie petite Parisienne qu'il fût possible dlmaginer.
Vive, éveillée, spirituelle, elle était Tâme et la gaîté de la maison. M. Villeneuve reportait sur elle tout ce qu'il y avait d'expansion contenue dans son cœur de magistrat, et bien souvent, une ombre avait glissé sur son front quand il songeait que le jour n'était pas éloigné où il faudrait s'en séparer pour la remettre au bras d'un époux.
Jeanne, elle, ne songeait pas à tout cela; elle était heureuse auprès de son père, autant que peut l'être une jeune fille de son âge, et si quelque fois son âme troublée avait vaguement entrevu une autre existence par delà l'horizon de ses rêves, jamais l'idée ne lui était venue que scm père et son frère dussent en être écartés.
Son frère surtout I
rjpn que la jolie enfant n' éprouvât pas une égale tendresse pour M. Villeneuve et pour Albert.
Mais depuis deux années^ il s'était passé, à propos de ce dernier, certaines choses qui avaient singulièrement éveillé sa curiosité.
Dans les lettres qu'elle recevait du jeune enseigne, elle avait cru remarquer, depuis quelque temps, comme la trace d'une émotion douloureuse, l'empreinte d'u
chagrin mystérieux, et avec son indiscrétion de pensionnaire, elle avait fini par soulever un coin du voile sous lequel se dérobait le secret qu'on voulait lui cacher.
Les premiers jours qu'Albert passa à Paris, furent donnés tout entiers à la joie du retour.
M. Villeneuve trouva bien que son fils était un peu pâle et maigre, mais Jeanne déclara que cette pâleur lui allait à merveille, et qu'elle ajoutait même à sa beauté un grand air de distinction.
Du reste, Albert fut charmant ; on eût dit qu'il avait retrouvé sa belle humeur d'autrefois, et en voyant le bonheur de son père, et l'expansion pleine d'eff'usion de sa sœur, il oublia un moment les tristes et amers souvenirs du passé.
Mais ce ne fut là qu'un éclair.
Trois jours après, il retombait dans l'atonie dont il était sorti pour quelques heures, et réprenait son rêve de retourner vers ces mers lointaines où il avait rencontré EUen I
Un soir, il se trouvait seul avec Jeanne.
M. Villeneuve était sorti, mais il devait venir reprendre sa fille, pour la conduire à l'Opéra.
Jeanne' avait donné un dernier coup d'œil à sa toilette, et rentrant au salon, elle alla présenter son front au baiser de son frère.
— Comme te voilà jolie et grande, ma petite Jeanne, dit Albert avec tendresse ; j'espère que toi, au moins, tu as profité de l'absence, et je retrouve une belle jeune fille, là oïl je n'avais laissé qu'une enfant.
Jeanne fit une moue charmante.
— Eh bien, répliqua-t elle, vous m'avouerez, Monsieur
mon frère, qu'il est difficile de croire à d'aussi flatteuses paroles.
— Est-ce que je suis seul à dire cela ?
— Je n'en sais rien, — mais quand on a pour sœur une belle jeune fille comme vous dites que je suis, il est bien étrange que Ton se prive du plaisir de l'accompagner.
— Jeanne ! fit Albert.
— Tenez!... voilà déjà que votre visage devient maussade et que votre front se rembrunit.
— Ne me demande pas cela.
— Pourquoi ?
— Le monde m'ennuie.
— Autrefois, tu l'aimais cependant.
— C'est vrai.
— Et maintenant ?
Jeanne se rapprocha doucement de son frère, et passa ses deux bras autour de son cou.
— Voyons, dit-elle, d'une voix douce comme un souffle de printemps, voyons, ne me refuse pas, je serais si heureuse de m'appuyer sur ton bras I Songe donc, père disait l'autre jour que nous n'avions qu'un mois à passer ensemble I Mais c'est à peine si je t'aurai vu. Et puis, il y a tant de choses que je voudrais te dire.
— Des choses graves ?
— Peut-être.
— Tu m'effraies.
— Ce n'est pas que ce soit effrayant, mais tout de pème... j'y réfléchis beaucoup.
:=:=: Trament, r,
— Oh l vous croyez qu'il n'y a que les officiers de marine qui soient sérieux.
— Je n'ai jamais dit cela !
— Non... seulement, tu vois toujours en moi la petite pensionnaire.. 1 Et cependant... si on voulait...
— Que ferais-tu?...
Jeanne s'éloigna un peu de son frère, et se mit à le regarder bien en face.
— Si on voulait. Monsieur, continua-t-elle, avec deux yeux qui pétillaient de malice, on vous prouverait que l'on n'est pas encore tout à fait dépourvue de perspicacité...
— Qu'est-ce à dire ?...
— G'est-à-dire, que j*ai deviné.
— Quoi I
— Votre secret.
— Un secret, moi ? Ah I explique-toi.
Jeanne se mit à sourire.
— Vous voyez ! dit-elle, avec un geste triomphant ; et je n'ai pas fait de grands efforts pour atteindre ce résultat. Il faut dire aussi que les hommes sont bien peu habiles à dissimuler, et que si j'ai deviné si vite...
Jeanne n'alla pas plus loin, et son sourire se glaça sur ses lèvres.
Une pâleur de marbre avait envahi tout à coup les joues d'Albert; un éclair sombre avait jailli de ses yeux, et il venait de porter ses deux mains à sa poitrine, comme si une blessure mal fermée s'y fut tout à coup rouverte.
— Mon Dieu I qu'as-tu donc ? fit la pauvre enfant presque épouvantée,
— Rien ! ce n'est rien, répondit Albert; un triste souvenir que tu m'as rappelé. Je ne m'y attendais pas, et l'effet a été douloureux.
— C'est donc vrai alors... tu as un secret?
— Oui.
— Et tu ne veux pas me le confier.
— Non... Jeanne. Non, à quoi bon mettre cette ombre dans ta gaîté I Tu es heureuse. La vie ne t'a donné encore que des sujets de te réjouir et de remercier Dieu... Pourquoi alarmer ton cœur en lui inspirant la crainte de l'avenir ?
— Pauvre Albert I... murmura Jeanne.
Le jeune enseigne l'attira contre sa poitrine, et la baisa longuement au front.
— Ne pensons plus à cela I dit-il en secouant la tète avec énergie, la douleur qui ne sait pas se voiler aux autres est une douleur égoïste et qui manque de dignité. J'ai eu un moment d'oubli, je ne veux pas y retomber. Pauvre chère enfant I tu avais raison cependant, et je prétends réparer tous mes torts envers toi.
— Que dis-tu?...
— Je dis que si tu veux bien accepter mon bras, je t'accompagnerai ce soir à l'Opéra.
— Est-ce possible I fit Jeanne en frappant avec joie dans ses mains.
. — Oui, ma petite pensionnaire, oui, ma belle jeune fille, nous passerons la soirée ensemble, et si, dans les entr'actes, nous nous ennuyons en tète-à-tète, je sais bien ce que je ferai.
— Quoi donc ?
— J'irai chercher un de mes amis qui ne manque pa?
une représentation, et qui se fera un plaisir de venir se mettre en tiers dans notre entretien.
Jeanne adressa à son frère un regard étonné.
— Un ami I répéta- t-elle ; mais tu ne m'en avais rien dit encore ?
— 11 y avait à cela une excellente raison, c'est que je n'ai fait la connaissance de celui-là que depuis hier.
— Ah !
— Et comme il est convenable que tu saches son nom, il s'appelle M. Charles de Renneville.
A ce nom, la charmante enfant courut cacher sa tête rougissante dans les bras d'Albert.
— Ah I tu es méchant, dit-elle en même temps... moi qui voulais être la première à te l'apprendre.
Jeanne fit donc son entrée à l'Opéra, appuyée au bras de son frère, et jamais joie pareille à la sienne ne resplendit sur le front d'une reine acclamée, quand elle prit place avec Albert sur le devant de sa lo^e.
Le bonheur ajoutait encore à sa beauté. Une vive rougeur colorait ses joues ; ses yeux rayonnaient comme deux purs diamants, et le frais sourire qui entr'ouvrait ses lèvres semblait illuminer son visage.
De sa vie elle ne s'était sentie si heureuse I
Au surplus, l'insouciante enfant n'était pas venue là pour écouter les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres ; et son premier regard, au lieu de se porter sur la scène où se démenaient ténors et barytons, avait plongé avec l'aplomb et la sûreté d'un habile nageur, dans le groupe de gilets à cœur qui occupaient les fauteuils d'orchestre.
Cela avail duré une minute au plus; et le regard était remonté aussitôt comme éclairé d'une flamme nouvelle.
M. Villeneuve, ni Albert ne virent rien de ce petit manège, et quand le premier remarqua, au-dessous de la loge, la présence de M. Charles de Renneville, il y avait juste une heure que Jeanne était fixée sur ce point délicat.
Cependant la représentation suivait son cours.
L'exécution était des plus modestes, et les manifestations du public des moins enthousiastes.
Les étoiles de première grandeur se reposaient ce soirlà, et l'on n'avait affaire qu'aux plus humbles nébuleuses.
Aussi, les conversations s'engagèrent bientôt le long des loges, et toutes les lorgnettes de l'orchestre se promenèrent à l'envi, cherchant à droite et à gauche ce qu'elles pourraient bien dévorer.
Tout à coup, un murmure singulier s'éleva du banc des gilets à cœur, et gagnant rapidement la galerie, se répandit dans toute la salle.
l'inconnue
Une jeune fille venait de prendre place dans une des loges d'enlre-colonnes, et instantanément tous les yeux s'étaient tournés de ce côté.
Elle était accompagnée d'un homme de cinquante ans environ, vêtu avec un grand air, et qui s'était assis un peu à l'écart.
Toutefois ce n'est pas précisément la beauté de la jeune fille qui avait provoqué ce mouvement parmi les spectateurs. C'étaient bien plutôt la pâleur mate de sa peau et l'étrange expression de son regard.
Et puis un fait s'était passé qui avait particulièrement éveillé la curiosité des premières personnes qui la remarquèrent.
C'était quelques minutes après son entrée; elle venait
de jeter sur un fauteuil inoccupé le burnous qui couvrait ses épaules, et promenait un œil distrait sur les loges voisines de la sienne, quand soudain on la vit frissonner, un trouble profond s'empara d'elle, et elle voulut étouffer un cri près de lui échapper.
Le vieillard se pencha alors vers elle, et lui dit quelques mots à Toreille.
Mais déjà la jeune fille avait repris possession d'ellemême, son visage était redevenu calme et froid, et elle s'était tournée vers la scène.
— Singulière apparition I murmura Jeanne.
Mais la parole s'arrêta court sur ses lèvres, et sa main tremblante saisit vivement celle de son frère.
— Albert I dit-elle en même temps d'un ton glacé, qu'as- tu donc... et que regardes-tu ainsi?
Quelque chose d'insolite se passait, en effet, depuis un instant, dans l'esprit du jeune enseigne.
Emporté par le mouvement général, il avait comme les autres spectateurs dirigé son regard vers la loge qui était devenue le point de mire de toutes les lorgnettes, mais à peine eut-il aperçu l'inconnue que son cœur se prit à battre avec violence ; et il resta la gorge serrée, l'œil plein d'effarement, se demandant s'il n'était pas le jouet de quelque effroyable hallucination.
— Albert I répéta Jeanne étonnée et presque épouvantée de son silence.
— Ah ! c'est impossible I balbutia le jeune homme, en secouant la tête, comme au sortir d'un rêve.
— Qu'y a-t-il d'impossible? insista la curieuse enfant; est-ce de cette jeune fille que tu veux parler.... tu la connais donc ?
— Moi !
— Peut-être l'as-tu déjà rencontrée, quelque part.
— Quelle idée I
— Sa beauté a d'ailleurs un charme bizarre que n'ont pas les femmes de nos pays.
— N'est-ce pas ?
— Et puis, tout à l'heure, je l'ai regardée avec attention, et sais-tu ce que j'ai cru remarquer?
— Quoi I... quoi donc ?
— Je me suis trompée peut-être... mais il m'a semblé, à deux ou trois reprises, que son regard se tournait vers nous.
Albert ne répondit pas.
Il était violemment ému... il serra la main de Jeanne, et comme Tacte finissait, il alla prendre son chapeau, et sortit dans les couloirs.
11 étouffait.
Tout ce que venait de lui dire sa sœur, il l'avait remarqué lui-même, et c'est à force d'énergie, qu'il élait parvenu à contenir les sentiments tumultueux qui soulevaient sa poitrine.
Cette jeune fille qu'il venait de voir ressemblait, à s'y méprendre, à la pauvre Ellen qu'il avait aimée quelques jours dans l'humble bœr d'Islande.
Il était impossible sans doute que ce fût elle ; il l'avait vue morte ; il avait baisé sa main glacée qui ne s'était point ranimée sous ses lèvres brûlantes. Plus tard encore, au moment de quitter ce pays misérable, il avait aperçu de loin le cercueil qui emportait sa dépouille mortelle.
Penser qu'elle était vivante, et qu'il pouvait la retrou-
ver un jour, était insensé, et il sentait bien qu'il ne devait pas se laisser tromper par une aussi dangereuse illusion.
Et cependant, ainsi que Jeanne, il avait observé l'attitude de la belle inconnue, et au tressaillement de sa chair, aux battements de son cœur affolé, chaque fois que son regard avait rencontré le sien, tous ses doutes semblaient disparaître conaiûe par enchantement, et une conviction impérieuse le pénétrait jusqu'au fond de l'âme.
11 se mit à parcourir les couloirs d'un pas heurté ; la fièvre brûlait son sang, il allait et venait, passant et repassant devant la loge où il l'avait vue !
Mais à ce moment il lui fut impossible d'approcher, c'était l'entr'acte, et la foule des curieux encombrait les abords.
11 alla donc se placer dans l'encoignure de l'escalier, et attendit.
Ce ne fut pas long.
Dès que les premières mesures du dernier acte se firent entendre à l'orchestre, la foule se dispersa presque instantanément, et cinq minutes plus tard, tout le monde avait disparu.
Toutefois, une chose le frappa.
Il avait espéré qu'il demeurerait seul maître des abords de la loge, mais il s'aperçut avec une grande surprise qu'une autre personne restait dans le couloir, et y continuait imperturbablement sa promenade, sans même paraître tenir compte de la présence du jeune officier.
Ce dernier fronça le sourcil.
58 MÉMOIRES DlUN COMMISSAIRE DE POLICE
Quel était cet homme ?... Et à qui en avait-il?
Ce mystérieux personnage pouvait avoir une soixantaine d'années. Il était grand, sec, d'allures sombres, et portait un pantalon et un habit noirs dont certaines parties luisantes témoignaient d'un usage infiniment trop prolongé.
Albert devint soucieux.
Deux ou trois fois, il remarqua que le vieillard s'arrêtait en passant sur le seuil de la loge, et que, furtivement, il cherchait à plonger son regard à l'intérieur.
Je ne sais quelle idée lui traversa le cerveau, mais à un moment, il fit quelques pas vers cet homme avec mille questions sur les lèvres.
Peut-être savait-il quelle était cette jeune fQle... d'où elle venait et à quel passé elle appartenait.
Mais Albert se contint.
D'ailleurs, le spectacle ne devait pas tarder à finir. Déjà, quelques jeunes femmes avaient fui frileusement enveloppées dans leur sortie; les ouvreuses s'agitaient comme à l'approche du dénouement, et enfin, des applaudissements éclatèrent dans la salle annonçant la péripétie finale.
Alors, ce fut un brouhaha, un tohubohu général, et la foule se répandit de toutes parts, chacun cherchant à l'envi qui son paletot, qui son manteau de fourrures, pour regagner son hôtel en toute hâte.
C'était le moment si impatiemment attendu par Albert, et pour ne rien perdre de ce qu'il allait voir, il s'était rapproché de la loge, et s'était posté à la droite même de la porte.
Seulement, à peine y eut-il pris place qu'il vit avec
stupéfaction, que le mystérieux promeneur du couloir venait à son tour de se poster du côté opposé à celui qu'il occupait.
Il réprima un vif mouvement de contrariété, et lança à son adversaire un regard qui contenait presque une provocation.
Mais il n'eut pas le temps de s'y arrêter davantage, car la porte de la loge s'était ouverte, et la jeune fille venait d'apparaître au bras du vieillard qui l'accompagnait.
Seulement, elle avait relevé le capuchon de son burnous, et de son visage charmant, on ne distinguait rien autre chose que ses deux grands yeux noirs et douxl
A cette vue, Albert fit un geste de dépit, et il allait se retirer en proie au plus douloureux découragement, quand tout à coup un regard vif et prompt comme l'éclair jaillit des yeux de l'inconnue, et vint le clouer à sa place, muet de surprise et glacé d'épouvante.
— Que croire ? balbutia-t-il, en suivant avidement la jeune fille qui s'éloignait.
Car, même dans sa démarche, il croyait retrouver la grâce exquise d'EUen.
Il la suivit jusqu'à sa voiture, attendit sous la marquise qu'elle eût disparu, et ne revint tout à fait à lui que lorsque tout bruit eut cessé à ses côtés.
Alors, il prit sa tête dans ses mains et la pressa avec force.
— Mon Dieu ! mon Dieu I murmura-t-il, que penser de tout ceci?... Et n'est-ce pas une nouvelle folie que cette espérance qui naît en moi ?..,
Ki i] allait s'éloigner, quand il sentit une main timide toucher son épaule.
II se retourna brusquement, et comme il reconnut derrière lui le bizarre personnage du couloir, il ne fut pas maître d'un premier mouvement de vivacité.
— Vous, Monsieur, dit-il, avec un commencement d'emportement. Que me voulez-vous donc?
Mais il s'arrêta aussitôt.
Son regard s'était abaissé sur l'homme auquel il s'adressait, et le sentiment d'irritation avait aussitôt fait place À une sorte de compassion mêlée de pitié.
L'homme était là devant lui, grelottant sous son habit râpé ; le malheureux n'avait pas même un paletot pour se garantir des intempéries de la saison.
Il ne paraissait pas d'ailleurs se douter de la rigueur du temps, son regard était triste, et un sourire d'une humilité résignée effleurait ses lèvres minces.
— Pardonnez-moi, Monsieur, répondit-il avec douceur ; tout à l'heure je vous ai observé, et il m'a semblé que vous preniez intérêt à la charmante enfant qui vient de s'éloigner,
— Quand cela serait ! objecta Albert avec un reste de brusquerie.
— Je n'aurais rien à y répondre, continua son interlocuteur, seulement je désirerais vous adresser une question à ce sujet.
— Laquelle ?
— Vous m'y autorisez ?
— Je vous écoute.
— Eh bien, je désire savoir si vous connaisse? cet^Q enfant.
— Moi!
— Quel nom porte -t-elle? est-elle bien la fille de l'homme qui l'accompagne ou ne serait-ce pas plutôt une parente ou une étrangère qu'il aurait recueillie ?
Albert écoutait, et à mesure que Thomme parlait, un sentiment tout nouveau se faisait jour dans son esprit. Quand son interlocuteur eut fini, il remua la tête.
— J'aurais été très-désireux, Monsieur, répondit-il, de satisfaire à la demande que vous m'adressez, mais j'ignore moi-même quelle est la personne dont vous me parlez ; j'ai été frappé de sa grâce et de sa beauté, j'ai voulu la voir de plus près, et c'est ce qui explique, sans la justifier, l'indiscrétion que j'ai commise.
— Alors, vous ne la connaissez pas... dit l'inconnu avec tristesse.
— C'est la première fois que je la vois.
— Et vous n'espérez pas la rencontrer de nouveau ?
— Peut-être'.
— En ce cas, vous avez quelque chance de savoir qui elle est.
— Probablement.
— Eh bien, laissez-moi vous faire une dernière prière. Voici mon adresse, vous pourrez prendre sur moi tous les renseignements que vous jugerez nécessaires, et si vous parvenez à découvrir quelque chose, promettezmoi de me venir voir.
— Mais... je ne sais...
— Je vous en conjure.
— Soit donc. Monsieur, et comptez que je ne manquerai pas à la promesse que je vous fais.
Sur ces mots, les deux hommes se séparèrent.