PRÉPARATIFS DE CHASSE
Le lendemain, en effet, un grand mouvement s'opéra au château.
On était à la veille de la grande chasse promise, et tous les h6tes de Boursault arrivèrent dès le malin et dans la journée, attirés par cette solennité dont on parlait beaucoup depuis quelques jours, et qui avait fini par prendre les proportions d'un événement.
Boursault, Miss Ellen et Laura elle-même, qui passait
pour la surintendante du ch&teau, durent consacrer tous
leurs moments à la réception des h6tes qui leur ani-
-lient de fous les points du département, et malgré le
ilêsir qu'il en avait, Albert dut renoncer à l'espoir
'retenir ËUen, ne fût-ce que pendant quelques m\t
A peine, put-il, dans la matinée, échanger quelques paroles rapides avec elle.
— Vous aviez, Mer, lui dit-il, commencé une confidence à laquelle j'attachais une grande importance ; nous avons été interrompus par la présence de M. Boursault, et j'ai compris que vous ayez suspendu la communication que vous vouliez me faire. Mais j'ai, plus que jamais, intérêt à connaître le secret que vous étiez disposée à me confier, et je viens vous supplier de nouveau.
EUen se prit à sourire,
— N'insistez pas aujourd'hui, Albert, répondit-elle ; vous voyez vous-même si je puis me posséder en ce mpment ; mais demain, après la chassequî va avoir lieu, Bi vous le désirez, je vous dirai tout.
— Vous me le promettez?
— Ne me retenez pas davantage.
— Soit : je vous laisse, EUen ; mais avant de vous quitter cependant, je veux vous adresser une question... une setile.
— Dites !
— Depuis mon arrivée ici, je m'étonne de ne pas rencontrer une personne que j'étais habitué- à y voir.
— Qui cela î
— Tom!...
Un nuage passa sur le front d'Ellen à ce nom, et elle eut comme un frémissement.
— Vous avez raison, répondit-elle avec tristesse, Tom a disparu depuis quelque temps, et il ne m'a pas fait connaître les motifs de son départ.
— Et vous ne l'avez pas re^ut
27S MÉMOIRES D UN œMMlSSAIHE DE POLICE
— Une seule fois.
— Que vous a-t-il dit ?
— Peu de chose... des mots mystérieux, et que je n'ai pas bien compris. Mon enfant, m'a-t-il dit, de loin comme de près, je pense à vous et je vous aime ! Quoi qu'il arrive, ne craignez rien, c'est le vieux Tom qui vous Tassure, chaque jour nous rapproche du dénouement I
— Et c'est tout ?
— C'est tout. Il m'a alors serré la main et il est parti les yeux pleins de larmes.
— Mais ne soupçonnez- vous pas quel est son dessein?
— Je l'ignore.
^- Voilà qui est étrange l *
— Sans doute, mon ami ; mais j'ai, été habituée, depuis ma plus tendre enfance, à considérer Tom comme mon meilleur et mon plus sûr ami, et quoi qu'il fasse, j'ai tonfiance en lui et j'espère !
En parlant ainsi, la jolie enfant fit un geste d'adieu à Albert, et s'éloigna pour aller recevoir de nouveaux invités.
Le jeune enseigne vit bien qu'il n'obtiendrait pas d'autres éclaircissements, et il se résigna à aller demander à son père un sursis pour les explications qu'il avait à lui fournir.
A son grand étonnement, M. Villeneuve le reçut avec moins de froideur que la veille, et bien que le juge d'instruction ne se départit pas de sa réserve, Albert crut remarquer qu'il était revenu, en partie du moins, sur ses préventions.
A quel sentiment nouveau fallait-il rapporter ce ^ùaiîgemen t ? Albert ne \e cXi^iOcisl ^^% V^w^vcl^s,^ et
La maison du damné 119
heureux du sursis qui lui était accordé, il songea à diriger ses observations sur la ferme des Morilles.
C'était là, en effet, qu'était la clef du mystère, et il espérait pouvoir profiter du trouble qui régnait au château, pour pousser ses investigations de ce côté.
Gomme il se disposait à sortir dans ce but, après déjeuner, et au moment où il allait franchir la grille du parc, il se trouva tout à coup en présence de Nivert qu'il hésita à reconnaître tant il lui apparut différent de lui-même, sous le costume d'emprunt qu'il portait.
Nivert était affublé d'un costume de chasse au grand complet I
Souliers, guêtres, gilet, veste, gibecière, casquette, rien n'y manquait ! Et vu ainsi, la jambe nerveuse et droite, le fusil sur l'épaule, il avait réellement bon air.
Nivert salua militairement, et Albert lui rendit son salut :
Au rendez-vous tidèie, Voyez ! nous accourons.
chanta l'agent ; j'espère, que nous faisons preuve de zèle, et que demain, nous pourrons donner un léger échantillon de notre savoir faire.
— Mais vous n'avez jafnais chassé le loup I objecta Albert qui eut bien voulu retenir son interlocuteur, pour le faire causer.
— Pas précisément, répondit Nivert, quoique j'aie fait bien des battues dans la plaine Saint-Denis — mais c'est si fréquenté I
— Alors, c'est un plaisir loul tvoxxNÇi^u.
280 MÉMOIRES D'UN œMMISSAiRE DE IH3LIGË
Nivert avait mis Tarme au pied.
— Un coup de fusil est un coup de fusil dans tous les pays du monde, répliqua-t-il, mais je ne vous cacherai pas que j'éprouve cependant une certaine appréhension. Que diable I on a son amour-propre, et je ne serais pas fâché de montrer à tous ces hobereaux de province, comment on patine un flingot dans mon arrondissement.
— Eh bien, il faut prier M. Boursault de vous réserver une bonne place.
— C'est bien ce que je compte faire.
— Il ne refusera pas cette satisfaction à un chasseur parisien.
— Bon I rira bien qui rira le dernier... d'ailleurs, j'ai mon plan, et je ne quitterai pas mon homme d'une semelle pendant toute la journée de demain, — est-ce qu'on ne vous y verra pas vous-même, mon officier?
— Je ne suis guère chasseur.
— Alors, vous resterez au château.
— Peut-être.
Nivert cligna de l'œil.
Il avait relevé son arme qu'il venait de replacer sur son épaule, et il faisait mine de s'éloigner.
Mais une pensée le retint, et il se rapprocha d'Albert d'un air presque mystérieux.
— Un mot encore, ajouta-t-il, en souriant avec malice ; vous êtes rentré en bonne santé, cette nuit? '
Albert fît un soubresaut.
— Cette nuit! jépéta-t-il stupéfait... Vous savez donc.*..
— Pardieu... est-ce q\ie noms c?co\x\fcx^^\\!ia.^"«x^Qj<xfc^
dans de pareils moments, je mets nies yeux et mes oreilles dans ma gibecière !
— Vous m'avez vu ?
— Oui, et à ce propos j'ai un avis à vous donner. Ce qui se passe à la ferme des Morilles ne vous regarde pas, laissez chacun faire son métier, et attendez, pour agir, que Tom ou moi nous vous fassions signe.
Et sans attendre de réplique, il salua de nouveau, et fit son entrée solennelle dans le château de Boursault.
Albert était resté interdit, et ne savait plus à quelle résolution s'arrêter.
Toutefois, il se rappela que Nivert ne lui avait jusqu'alors donné que de bons avis, et il comprit qu'il valait mieux s'en rapporter encore à ses conseils, malgré tout son désir de pousser plus loin l'aventure.
Il se résigna donc à attendre, et se laissa distraire par le va-et-vient tapageur qui, depuis le matin, remplissait le château et les environs d'un mouvement et d'un bruit des plus pittoresques.
A chaque instant, des équipages de chasse arrivaient dans la cour d'honneur, au son des fanfares éclatantes ; des piqueurs allaient, de l'un à l'autre affairés et importants ; les meutes aboyaient dans les chenils, les chevaux piaffaient aux mains des palefreniers, c'était un tableau qui, par certains côtés, rappelait les mœurs, les usages et presque les costumes du moyen âge.
M. Boursault se multipliait au milieu de ce désordre, et sa physionomie avait pris une expression que ni Villeneuve ni Ellen ne lui connaissaient encore.
C'était un véritable chasseur, et la passion se ti:a.bÂâr sait dans tous ses mouvements.
C'est à peine s'il prenait garde à ses hôtes.
Dès la veille, il avait présidé lui-même aux battues, et il assurait à ses in\ités, que jamais peut-être, de mémoire de veneur, chasse n'aurait été si bien menée.
Du reste, toute la louveterie officielle des départements circonvoisins était présente, et grâce à Tactivité de Laura et au zèle d'Ellen, assistée de Jeanne, chacun avait pu trouver place dans les immenses dépendances du château.
De tous côtés on n'entendait parler que de chiens, de louveteaux, de sangliers, et Dieu sait avec quelle hâblerie naïve on escomptait, dès ce moment, les succès probables du lendemain.
Boursault ne quitta la place que vers minuit, et lorsqu'il put croire que tous ses hôtes avaient regagné leur Ut.
Encore fallut-il pour le décider à se retirer qu'il y fût invité par Laura elle-même.
Vers minuit, en effet, un valet vint le prévenir que madame, — c'est ainsi que la domesticité désignait la surintendante, — désirait lui parler avant qu'il se retirât.
Boursault se rendit aussitôt à cette invitation, et dès le premier regard, il comprit que quelque chose d'extraordinaire s'était passé.
Laura était très-sombre, et elle se promenait à pas heurtés, à travers sa chambre, quand Boursault entra.
— Qu'y a-t-il ? demanda vivement ce dernier.
— Il y a, répondit la jeune femme, qu'un grand danger nous menace, et que si tu n'y prends garde, avant quelques jours peut-être nouç. s^^yoiv^ ^^\^>v^\
— Qu'est-ce à dire ! fit Boursault en tressaillant.
— C'est-à-dire que pendant que tu t'occupes de / chasses et de plaisir, nos ennemis veillent et travaillent.
— Quels ennemis?
La jeune femme se rapprocha de Boursault.
— Écoute, dit-elle à voix basse ; et apprends ce qui se passe, et ce que j'ai surpris moi-même, il y a quelques heures. Depuis huit jours Christian a disparu.
— Qu'importe !
— Oui, qu'importe, en effet, qu'il disparaisse ! Mais sais- tu où il se cache, depuis qu'il a quitté Paris ?
— Où cela ?
' — A une lieue du château.
. — Lui I
— Dans cette ferme des Morilles, où on sait que tu ne te rends jamais.
— Mais qu'y vient-il faire ? Crois-tu qu'il soit plus à craindre de près que de loin ?
Laura haussa les épaules, et fit entendre un ricanement.
— Christian, seul I Non, assurément, répliqua-t-elle, avec un accent mordant. Mais derrière lui, il y a un homme qui le pousse et lui donne le courage dont il manque.
— Quel homme ?
— Nivert I
— Tu en es sûre ?
Laura eut un regard farouche.
— Ah! ce Nivert connaît notre secret! poursuivit-elle; depuis un mois qu'il parcoutV \e ^«:^%, *A ^ ^^^^^€^^^
bien des bruits, et a fini, j*en suis certaine, par former sa con\'iclion. C'est là qu'est le danger, et pas ailleurs, et s'il est allé tirer Christian de sa retraite, s'il Ta amené dans ces lieux mêmes, c'est qu'il le réserve pour le dénouement, et tu sais bien ce que Christian peut dire.
— Il ne l'osera pas.
— Peut-être.
— Il sait qu'EUen est entre nos mains ; et qu'à la moindre velléité de trahison !...
— Sans doute.
— Et puis, poursuivit Boursault en baissant encore la voix, si ce Nivert connaît notre secret...
— N'en doute pas I
— S'il a projeté de nous livrer avec l'aide de Christian...
— On ne se sert de lui que dans ce but.
— Eh bien, il y a un moyen de le faire taire.
— Lequel ?
Boursault ne répondit pas tout de suite, mais son regard soupçonneux fit le tour de la chambre, et un sourire d'une bizarre expression vint crisper sa lèvre.
-^ Nivert est un grand chasseur, reprit-il alors, avec
une sorte d'enjouement, et tout à l'heure encore, il
m'obsédait pour obtenir d'être placé de manière à ne
pas tirer sa poudre aux moineaux.
. — A quoi songes-tu ? demanda Laura en frissonnant.
— Le hasard fait quelquefois des choses, que l'on perdrait bien du temps à combiner.
— Que veux- tu faire? insista la jeune femme, en s'approchant si près de Boursault, que ses lèvres touchèrent jpjre »reille.
Mais Boursault garda le silence.
Et serrant les mains de Laura, il s'éloigna sans ajouter un seul mot, la laissant en proie à une sourde et vague inquiétude.
Dès Taube, les hôtes du château de Boursault furent réveillés par le bruit des fanfares, les aboiements des meutes, le piaffement des chevaux, et tout ce mouvement tapageur qui précède le départ d'une grande chasse.
La cour était déjà pleine de monde ; les femmes enveloppées frileusement dans d'épaisses couvertures bariolées, avaient pris place dans les équipages élégants, attelés de chevaux de sang ; les piqueurs, la trompe en sautoir, montés sur de magnifiques bêtes, qui ouvraient leurs naseaux fumants à Tair du matin, allaient et venaient, attendant le signal du départ ; chacun enfin était à son poste, et M. Boursault surveillait tout, comme un général en chef à la veille d'engager une grande bataille.
C'était magique.
Le jour n'était pas encore tout à fait venu ; mais déjà une ligne rose que l'on apercevait à travers la buée transparente annonçait le prochain lever du soleil.
Tout présageait donc une matinée splendide, et la perspective d'une fête de ce genre, favorisée par un temps exceptionnel, mettait de la gaîté dans tous les cœurs.
Jeanne de Rennevllle, son mari et EUen occupaient avec M. Villeneuve quatre places dans un grand breack qui avait été mis à leur disposition par Boursault. Albert devait faire route avec eux, mai^ ^w ÔAwÀfc^ \ssssc^'
il s'i»xni>a (\i* ne fioinl les accompagrner, et accepta un cheval qui lui était offert et avec lequel il devait suiwt la cha^^e selon que sa fantaisie le pousserait d'un côté ou d'un autre.
Cette détermination d'Albert n'était pas, comme on pourrait le croire, le simple résultat d'un caprice ; la veille encore, il se faisait une joie de passer cette journée en compagnie d'EUen.
Mais le matin, au moment où il descendit dans la cour, il avait fait une rencontre qui l'avait vivement ému et devait changer ses résolutions.
A quelques pas du château dont il s'était éloigné pour échapper au tapage qui s'y faisait, il s'était tout à coup trouvé en face de Tom.
A sa vue, il avait fait un mouvement et s'était empressé d'aller à lui.
Du reste, Tom était loin de chercher à le fuir.
— Enfin, je te rencontre ! fit Albert ; qu'es-tu devenu depuis quelques jours, et d'où vient qu'on ne t'a pas vu au château ?
Tom posa un doigt mystérieux sur ses lèvres.
— Je ne devais plus y rentrer, répondit-il en même temps, seulement je voulais vous parler avant la chasse, et j'ai profité du désordre qui règne de ce côté.
— Qu'as-tu donc à me dire?
— Un avis seulement, mon officier. Vous allez partir avec les hôtes du château, et nul, excepté Miss Ellen ne s'inquiétera, pendant cette journée, de savoir si vous êtes ici ou là.
— Sans doute.
Eh bien, il faut que nows ^to^Myc^w^ ^Çi ^:fc\Xfc \xW^-
té, pour faire une visite qu'il est important de ne pas remettre davantage.
— Quelle visite ?
— Je vous dirai cela.
— Toujours du mystère î
— Toujours, M. Albert I jusqu'au moment où nous pourrons montrer à tous ce que nous sommes... et ce moment n'est pas éloigné.
— Ne pourrais-tu au moins t'expliquer plus clairerement ?
— Nous n'en avons pas le temps... et, d'ailleurs, ce serait trop dangereux.
— Enfin, que veux- tu ?
— Voici... vous allez partir pour la chasse, et vous devez prendre place à côté d'Ellen et de M""® de Renneville. C'est là ce qu'il faut changer.
— Pourquoi ?
— Parce que si vous montez dans le breack, vous ne pourrez pas le quitter quand la fantaisie vous en prendra, et il faut absolument, entendez- vous, absolument!... que vous m'accordiez cette journée.
— A toi?
— A moi ou à une autre personne.
— Tout cela est bien bizarre.
— Je ne dis pas non.
— Et si je refusais de faire ce que tu demandes ? Tom remua la tète avec mélancolie.
— Si vous refusiez, M. Albert, répondit-il, je n'aurais qu'un mot à vous dire.
— Et ce mot ?
— C'est que de la démarche que je sollicite de vous dépend la vie même de la jeune fille que vous aimez.
— Ellen 1
— N'est-ce pas que vous ne refusez plus ?
— Elle court donc des dangers ?
— Oui, si vous hésitez.
— Ah !... tu peux compter sur moi, Tom... Mais, de ton côté aussi, tu ne me laisseras rien ignorer, tu me diras le mot de cette énigme, tu dissiperas enfin ces ténèbres qui m'enveloppent.
— Je vous le jure.
— Aujourd'hui?
— Dans quelques heures.
— BienI bieni fit Albert ; à ce prix, je consens à tout ce que tu demandes. Je partirai à cheval, et au lieu de suivre la chasse, je me rendrai à l'endroit que tu m'auras désigné.
— Je vous attendrai au carrefour des Morilles ! répondit Tom.
— Et tu peux être assuré qu'avant deux heures, je serai au rendez- vous.
C'est ce qui explique pourquoi, lorsque la chasse partit, Albert, au lieu de prendre place à côté d'Ellen, suivit le breack à cheval, préparant déjà sa fuite que mille incidents devaient d'ailleurs ne pas tarder à favoriser.
En efl*et, après une demi-heure de marche, et dès que l'on pénétra sous bois, les cavaliers durent céder le pas aux voitures, et il se trouva presque immédiatement séparé de celle qui portait Ellen et Jeanne.
Il laissa dès lors sa monture prendre le pas, s'arrêta même un moment sous prétexte d'allumer un cigare,
et quand il se vit seul, à Tabri de toute indiscrétion, il fit volte-face et prit le trot en tournant le dos à la chasse.
Nul évidemment ne songeait à lui, il ne rencontra môme sur son chemin aucun traînard, et une heure plus tard, il débouchait au carrefour des Morilles.
Dès les premiers regards qu'il y jeta, il aperçut Tom qui l'attendait, et qui s'était levé au bruit des pas de son cheval. •
Albert alla vivement à lui.
— Tu vois que je suis exact, lui dit-il à voix rapide ; je tiens ma promesse, comme j'espère que tu tiendras la tienne.
— Le vieux Tom a toujours respecté ses serments, répondit le vieillard, d'un ton grave, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il commencerait à trahir la foi jurée. Seulement, nous n'avons pas de temps à perdre, et si vous voulez bien me suivre, nous irons tout de suite à l'endroit où l'on nous attend.
En parlant de la sorte, Tom quitta le carrefour ; et Albert qui était descendu de cheval, et avait passé la bride autour de son bras, se mit à marcher à ses côtés.
Le soleil avait fini par percer la brume matinale, et tamisait ses rayons à travers les arbustes qui surplombaient sur le sentier creu^ç dans lequel les deux hommes venaient de s'engager.
11 faisait un temps splendide.
Un souffle frais, imprégné de senteurs agrestes, .courait dans l'air, et les oiseaux gazouillaient le long du cheijûgin.
Mais les splendeurs de la nature étaient impuissantes à distraire le jeune enseigne.
— Où allons-nous ainsi ? demanda-t-il bientôt à son compagnon, qui paraissait peu disposé à engager la conversation.
— Nous allons à la ferme de Morilles, répondit Tom.
— Et il y a là quelqu'un qui désire me voir, et qui m*attend ?
— C'est cela.
— Quelle est cette personne ?
— Vous la connaissez.
— Son nom ?
— Christian Stern.
Albert releva le front.
— Christian Stern est donc au pays ? reprit-il après un silence.
— Depuis quelques jours.
— Qui l'y a amené ?
— Moi.
— Dans quel but ?
— Vous le saurez bientôt.
— Et il désire me parler ?
— Oui, M. Albert ; il faut qu'il vous parle. M. Christian Stern sait déjà que vous aimez Miss Ellen, et que Miss Ellen vous aime, et il est bien naturel...
— Cet homme a donc quelque droit sur Ellen?
— Comme M. Villeneuve en avait sur M"® Jeanne.
— C'est son père ?
— Oui... son père I... et vous comprenez que cette entrevue qu'il soUicile, û a\xTa\V\^ 4xQ\V*4a V^id^^r.
Albert eut un regard presque effrayé.
— Son père I répéta- t-il d'un ton vague, et pendant qu'il cherchait à réveiller ses souvenirs. Mais alors comment se fait-il qu'EUen se trouve séparée de lui et qu'elle soit allée habiter l'Islande, et quel rôle jouent dans tout ceci M. Boursault et cette Laura, dont la présence m'a souvent inspiré une terreur que je n'ai pas toujours pu maîtriser I
Tom remua la tète par un geste discret.
— Vous apprendrez tout cela si Christian veut parler, répondit-il ; seulement, n'oubliez pas que dès ce moment, — et celui qui vous parle ainsi est un homme qui ne s'effraie pas facilement, — que dès ce moment les plus grands dangers vont menacer l'existence même d'Ellen. — Il faudra donc que, dès ce soir, vous preniez des mesures étroites de protection et de surveillance, et que, tout en conservant la plus rigoureuse discrétion, vous obteniez de M™® de Renneville qu'elle veuille bien s'y associer.
— Ah ! tu m'épouvantes I s'écria Albert.
— Oui, c'est là que nous en sommes venus, dit encore le vieux Tom ; s'il ne s'agissait que de moi encore, je ferais bien volontiers l'abandon du peu de jours qu'il me reste à vivre, mais elle, la pure et crédule enfant I Voyez-vous, ils sont capables de tout.
— Ah I parle I parle 1 insista Albert.
— Non, pas encore, le secret est là, sur mes lèvres, et je ne puis me décider à le laisser échapper, mais demain, si Christian s'obstine à se taire, je vous jure que M. Villeneuve et vous, vous saurez tout 1
Du reste, ajouta l'excellent vieiW^TÔi^ xvw\s» ^^x'èv "«m.-
292 MÉMOIRES D'UN COMMISSAIRE DE POLfCE
vés au terme de notre course. La ferme des Morilles est devant vous, et vous allez y pénétrer.
— Ne viens-tu pas avec moi ? demanda Albert étonné.
— Non, répondit Tom, ma présence arrêterait peutêtre les confidences de Christian, et il vaut mieux que je vous laisse seuls. Toutefois, rappelez-vous bien les recommandations que je vous ai faites.
— Je n'aurai garde de les oublier, dit Albert.
— Alors, à bientôt.
— Quand te reverrai-je ?
T- Tout à rheure, probablement, en tout cas à demain ; quoi qu'il arrive, je vous l'ai dit, je trouverai moyen de vous voir.
Dès que le vieux serviteur se fut éloigné, Albert hésita un moment à franchir le seuil de la ferme ; mais prenant presque aussitôt son courage à deux mains, selon l'expression vulgaire, il poussa la porte de la ferme, et entra dans la salle.
Il y avait là une vieille femme qui filait auprès de la fenêtre.
Elle releva la tête, et se prit à regarder le jeune enseigne avec un commencement de défiance.
Toutefois, le ruban qu'il portait à la boutonnière lui sembla un gage suffisant de loyauté et d'honneur, et elle lui demanda ce qu'il désirait.
— M. Chiîstian Stem ! répondit Albert.
— Je ne sais pas s'il est là, dit la vieille, en se levant ; mais je vais voir...
JSt comme elle allaii s'èloi^we^Y \
- — Dites-lui, ajouta le jeune enseigne, que c'est M. Albert Villeneuve qui réclame Thonneur de le voir.
La vieille passa aussitôt dans une chambre contiguë, quelques secondes après elle reparaissait le sourire sur les lèvres.
— M. Christian Stem attend M. Albert Villeneuve, dit-elle d'un ton gracieux.
•Albert ne se fit pas répéter Tinvitation, et il pénétra dans la chambre où on Tattendait.
Christian Stern était là, et dès qu'il l'aperçut il lui tendit la main d'un air doux et résigné, et lui indiqua un siège à côté de lui.