LUISTOIRE DE CHRISTIAN STERN
— J'ai désiré vous voir, Monsieur, dit Christian Stern, parce que j'ai bien des choses à vous dire qu'il faut que vous sachiez. C'est Tom, n'est-ce pas, qui est allé vous chercher?
— C'est Tom, en effet, oui. Monsieur, répondit Albert.
— Et vous n'avez vu aucune autre personne?
— Aucune.
— Il y a une grande chasse aujourd'hui, au château de Boursault; vous avez pu vous éloigner sans être remarqué ?
— Je le crois.
— C'était important, pour bien des raisons! Mais il y en a une surtout, qui domine toutes les autres.
— Laquelle?
— La sécurité d'EUen.
— Vous pensez donc, aussi, qu'elle peut être menacée ?
— Il y a quinze années que je vis avec cette horrible anxiété.
— Comment cela?
— Je vous expliquerai tout. Vous êtes un loyal jeune homme. Ellen m'a dit que Ton pouvait compter sur votre loyauté et votre honneur. La pauvre enfant vous aime, vous Taimez aussi! Hélas! bien des obstacles vous séparent encore.
— Cependant...
— Tom vous a-t-il dit que je suis le père d'EUen?
— Oui, Monsieur.
— Et c'est vrai, pauvre enfant! Il y a si longtemps que je suis privé de ses caresses. Mais voyons, ne parlons pas de ces choses-là, et causons plutôt du motif même de cette entrevue.
Depuis le commencement de cet entretien, une idée bizarre s'était emparée de l'esprit d'Albert et quoi qu'il eût fait, il n'avait pu s'en dégager complètement.
Pendant que le vieillard parlait, de temps en temps, il s'était pris à le regarder avec un profond intérêt, et il avait été frappé de l'altération de ses traits, de l'atonie de son regard, et même de la prostration de toute sa personne.
Et par moment, il lui semblait que ce malheureux avait subi une sorte d'affaissement moral qui, sans lui enlever l'usage de ses facultés, le livrait cependant à un abattement contre lequel il était impuissant à réagir.
Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à cette impression, car Christian Stern avait repris la parole, et les choses qu'il devait apprendre lui semblaient bien autrement intéressantes que l'homme qui allait les dire.
— Avant de vous faire connaître l'histoire de ma vie, dit Christian, j'ai besoin d'obtenir de vous une promesse solennelle de ne la révéler jamais à personne, et de me garder sur ce point le secret le plus absolu, jusqu'au jour où je vous délierai moi-même de l'engagement que vous allez prendre.
— Pour Ellen et pour vous, répondit Albert, je vous promets de garder la confidence que vous m'allez faire, n'apportant de réserve à cet engagement que. pour le cas où la vie d'EUen et mon honneur seraient menacés.
— C'est ainsi que je l'entends.
— Dans ces termes, vous pouvez compter sur moi.
— C'est bien ! écoutez-moi donc. Monsieur, et si parfois, dans mon récit, vous rencontriez quelques points obscurs, n'hésitez pas à m'interroger, je serai toujours prêt à vous donner tous les éclaircissements qui vous sembleront nécessaires.
Il y eut encore un moment de silence; puis enfin, le vieillard poussa un profond et pénible soupir, et commença :
— Il y a une vingtaine d'années, dit-il, j'habitais Copenhague; j'y venais d'épouser une charmante jeune flUe appartenant à une des meilleures familles du royaume, et qui n'avait pas hésité à devenir la femme d'un homme peut-être un peu trop âgé pour elle. J'avais déjà quarante ans à cette époque, et elle en
avait à peine vingt-deux. Elle était riche, moi, de mon côté, j'avais une fort belle fortune et tout nous présageait une existence exempte des soucis ordinaires de ce monde.
Et, en effet, cette époque fut certainement la plus heureuse de toute ma vie !
Pendant les premiers mois qui suivirent notre mariage, nous voyageâmes; c'était la mode parisienne, et vous savez avec quelle manie on imite à l'étranger toutes les coutumes, tous les usages de votre pays.
Nous visitâmes donc les principales capitales de l'Europe, nous allâmes à Londres, puis de là en Italie, à Venise, puis enfin, nous vînmes à Paris que nous avions réservé comme le terme de notre excursion.
Paris, vous ne l'ignorez pas. Monsieur, à quelque nationalité que l'on appartienne, russe, anglaise, américaiife ou danoise, Paris est le point de mire de tous les rêves, le mirage qui nécessairement attire toutes les curiosités et toutes les convoitises.
Ma chère femme et moi, nous n'avions pu nous soustraire à cette fascination, et quand nous arrivâmes dans cette ville unique, il nous sembla que nous mettions le pied dans le paradis terrestre.
Hélas! je- ne me doutais pas alors que nous approchions de la plus cruelle, de la plus douloureuse des catastrophes.
Soit que cette longue suite de voyages et de plaisirs de toutes sortes l'eût particulièrement fatiguée, soit pour toute autre cause que la science moderne n'a pu déterminer, ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de deux mois de séjour, ma pauvre Blanche mourut, en donnant le jour à l'enfant qu'elle portait dans son sein!
Vous dire la douleur que j'éprouvai, le désespoir qui s'empara de moi, auprès de la pauvre morte, serait absolument impossible, et, bien que près de vingt années se soient écoulées depuis ce jour à jamais néfaste, chaque fois que ma pensée s'y reporte, je sens le même déchirement, ma gorge se serre à m'étouffer, et j'appelle la mort de tous mes cris !
Un instant même, j'eus la pensée de me tuer, ne voulant pas survivre à la chère créature qui venait de me quitter! Mais, il y avait tout près du lit funèbre un berceau, où dormait l'enfant à laquelle elle avait donné le jour. Je compris qu'il me restait d'impérieux devoirs à remplir, et Dieu m'accorda la force d'accepter cette vie nouvelle qui s'ouvrait devant moi !
D'ailleurs, depuis mon arrivée à Paris, j'avais fait quelques amis.
Un entre autres, qui m'avait accueilli avec une cordialité touchante, et dont les manières ouvertes et franches avaient du premier coup gagné toutes mes sympathies.
Ma pauvre Blanche et moi nous ne pouvions pas nous passer de sa compagnie, et j'en étais même arrivé à prêter l'oreille à certaines propositions d'affaires qui devaient, en me forçant à m'établir à Paris, resserrer plus étroitement encore les liens qui nous unissaient.
Il m'avait connu heureux ; dès qu'il vit que le désespoir menaçait de s'emparer de mon esprit, il ne me quitta plus, vint s'établir près de moi et me montra tant d'amitié et de dévouement, que je me laissai toucher, et lui promis que je n'attenterais pas à mes jours.
— Et comment s'appelait cet homme? demanda Albert avec curiosité.
— Il s'appelait Boursaultl répondit Christian Stern. Du reste, ajouta-t-il presque aussitôt, chaque fois que
ces souvenirs me reviennent à la mémoire, malgré les événements qui se sont accomplis depuis, et qui ont modifié mon opinion sur le compte de cet homme, il m'est impossible de croire qu'au moment dont je parle, Boursault apportât dans nos relations une intention préconçue!... Il éprouvait pour moi une véritable sympathie, et tout au plus espérait-il m'entraîner dans des opérations dont il attendait sincèrement beaucoup, mais qui, si elles n'eussent pas réussi, n'auraient entraîné que mt)i dans leur désastre.
Quoi qu'il en soit, je le répète, les témoignages d'affection dont Boursault m'entoura au moment de cette douloureuse épreuve, me touchèrent profondément, et quand je revins à moi, du fond de mon désespoir, je ne songeai qu'à accepter le moyen qu'il m'avait offert naguère de continuer à vivre l'un près de l'autre, et de nous associer dans une opération qui nous permettrait de réaliser annuellement d'importants bénéfices.
Je ne m'étais jamais occupé de commerce ; mais Boursault était très-entendu en toutes choses : je le laissai donc maître absolu de la direction et je n'eus qu'à me féliciter d'avoir agi ainsi, car au bout de la première année, je pus constater que les résultats obtenus dépassaient tout ce que nous avions pu espérer en commençant!
D'ailleurs, j'eus bientôt un autre ^jet de joie bien vive.
Ma fille, — ma petite Blanche : je Tavais appelée ainsi du nom de sa mère — ma Tille se développait et grandissait à vue d*œil, et tous les instants de loisir cpie me laissaient mes occupations commerciales, je les pas- .sais près d'elle.
J'étais donc heureux, du moins autant que je pouvais Fêtre désormais, et je n'aurais demandé à Dieu que la continuation d'un pareil bonheur.
Mais j'arrivais au seuil des terribles événements qui devaient ébranler ma \ie, et détruire à jamais toute sécurité.
— Que voulez-vous dire? fit Albert vivement intéressé.
— Un soir, poursuivit Christian Stem, je me trouvais seul dans ma chambre, et je jouais, comme un enfant, avec ma petite Blanche, sur le tapis où on la laissait d'ordinaire s'ébattre en liberté. Tout à coup, la porte s'ouvrit, et Boursault entra.
Oh ! cette scène î
Elle est encore présente à ma mémoire, comme si elle s'était passée hier.
Dès le premier moment, je vis que Boursault était préoccupé, et que quelque sombre pensée l'agitait.
Je me levai et j'allai à lui.
— Qu'as-tu donc, lui demandai-je, et que se passe-t-il? 11 secoua la tête avec énergie.
— Ecoute, me répondit-il, il m'est venu depuis plusieurs jours une idée qui m'obsède, et que je n'ai pas osé te communiquer encore, mais il faut bien en arriver là, et aujourd'hui je suis résolu à tout te dire.
— Est-ce un malheur qui te frappe?
— A peu près.
— Parle! parle, et si je puis reconnaître enfin tout ce que tu as fait pour moi...
Boursault me serra la main et s'assit.
— Voici ce que c'est, me dit-il, un mien parent vient de mourir à l'étranger; et moi, qui le croyais riche, j'apprends qu'il laisse des affaires fort embarrassées, et que sa fille va probablement se trouver réduite à la misère la plus douloureuse.
— Ah! s'il faut de l'argent! m'écriai-je.
— C'est mieux que cela...
— Quoi donc ?
— Cette fille a aujourd'hui vingt ans peut-être, et elle est belle autant qu'une femme peut l'être. Je ne puis la laisser abandonnée à elle-même, en butte surtout aux séductions de toutes sortes, et aux entraînements qu'à son âge, on n'est pas toujours certain de vaincre. D'autre part, il m'est interdit de la prendre avec moi, car je ne suis pas encore assez vieux, pour ne pas être compromettant, et dans cette situation je venais te demander de vouloir bien lui permettre d'habiter ici, près de toi, et de lui confier, jusqu'au jour où nous lui trouverons un mari, la direction de ta maison et l'éducation de ta fille.
Cette proposition, faite aussi brusquement, me surprit tout d'abord, et je ne sais pourquoi j'éprouvai, en l'écoutant, un pénible serrement de cœur.
Mais je devais tout à Boursault; il avait été si bon pour moi, au moment de mon malheur, que je me trouvai sans* force, quand je voulus le refuser.
J'acceptai donc avec résignation, et un mo»
302 MÉMOIRES D'UN œMMISSÂIRE DE POLICE
tard, sa nièce — il me disait da moins que c'était sa nièce — fut installée dans mon appartement et prit la direction de ma maison.
Toutefois, j'avoue que la répugnance première que j'avais ressentie s'effaça bien ^^te, dans la compagnie de cette jeune fllle et quelques mois s'étaient à peine écoulés, que je m'étais fait une douce habitude de la voir et que ma Blanche eHe-mème s'était prise à l'aimer comme elle eût fait de sa mère.
— Cette jeune fille était Laura? fit Albert avec un tressaillement.
— Oui, Monsieur, répondit Christian Stern ; elle était adorablement belle, et plus d'une fois, je m'étais surpris, dans les longues soirées que nous passions ensemble, à former des rêves que j'eusse cru à jamais impossibles, que j'eusse taxés de sacrilèges, avant son arrivée. Mais il faut que chaque destinée s'accomplisse, et je ne devais plus m'arrêter sur cette pente où je me laissais entraîner.
Une année après, je devenais donc l'époux de Laura, et, je veux être sincère jusqu'au bout, il me semble encore à cette heure que je n'ai jamais été plus heureux!
Hélas I le réveil devait être terrible !
Le vieillard passa alors sa main osseuse sur son front où perlait une sueur abondante, et sa paupière se prit à battre avec violence.
— Qu'est-il survenu? demanda le jeune enseigne, en rapprochant son fauteuil de celui de Christian.
— Une chose cruelle d'abord, Monsieur, répondit ce
dernier, car six mois après avoir épousé Laura, j'apprenais que la malheureuse était depuis deux années déjà la maîtresse de Boursault.
— Ohl infamie î balbutia Albert.
— Oui, infamie, n'est-ce pas? répliqua Christian. Eh bien, cela n'est rien! et je ne connaissais encore que la moitié de l'abominable machination que les deux misérables avaient ourdie!...
Le vieillard s'arrêta un moment pour reprendre haleine ; son visage était livide et, de loin en loin, une lueur passait dans son regard atone.
On eût dit qu'arrivé à cet endroit de son récit, une suprême hésitation arrêtait la parole sur ses lèvres, et qu'il avait peur ou honte dé ce qui lui restait à révéler.
Pourtant, il repHt d'une voix relativement calme :
— Non ! rien, dit-il, rien n'est comparable à l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur moi !
Je dois vous dire que, peu après mon mariage, j'avais loué ici ce château qui appartenait alors à un gentilhomme ruiné, et ne s'appelait pas encore la maison du damné I
Nous nous y étions installés comme si nous eussions dû y passer notre existence entière ; Boursault qui est graijd chasseur y trouvait des distractions selon son goût et y habitait presque constamment.
Une nuit donc — nuit fatale — travaillé par une insomnie persistante — peut-être un avertissement du ciel — j'avais quitté ma chambre, et passant dans celle de Laura, je m'aperçus avec un commencement d'inquiétude, qu'elle ne s'y trouvait pas.
30i MÉMOIRES DTX OjMMISSAIRE DE POUCE
Je n*eu3 d'abord aucun soupçon, bien eotendo ; et quand je descendis dans le parc, j'espérais bien Yj rencontrer.
En effet au bout d'un quart d'heure, je crus apercevoir une silhouette de femme se dessiner sons les allées, et je pressai le pas.
De son côté, Laura avait probablement entendu du bruit, et elle s'était arrêtée.
— Est-ce toi? demanda-t-elle, d'une voix dont eUe cherchait évidemment à assourdir l'éclat.. .
Je ne sais quelle pensée me sabit alors, et je me rejetai brusquement dans l'ombre d'un fourré.
— Boursault ! c'est toi î ajouta-t-elle aussitôt, voyons, ne me fais pas peur î...
Un nuage passa sur mes yeux à ces paroles, qui étaient toute une révélation ; une lueur froide m'inonda tout entier, et je manquai tomber à la renverse.
Cependant, le sentiment de la situation me rendit bientôt tout mon courage... Je voulus connaître jusqu'où allait la honte de Laura et mon déshonneur, et je me relevai l'œil en feu et l'oreille tendue.
Mais elle s'était éloignée !
Avait-elle été réellement prise de terreur? Craignaitelle plutôt de s'être trahie? je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'entendis son pas s'éloigner rapidement, et que je me mis à la suivre avec mille précautions pour ne pas lui inspirer de soupçons.
Ce ne fut pas long!
Il y avait alors au bout du parc un colombier de forme colossale, et qui restait encore debout, comme un vieux souvenir des privilèges des grands seigneurs au
Li^ MAISON DU DAMNÉ 305
moyen âge. Ce colombier, Boursault l'a fait démolir depuis, et vous en chercheriez vainement la trace aujourd'hui.
C'est à la porte du vieux colombier que je vis Laura s'arrêter.
Elle y resta un moment indécise, mais bientôt elle frappa quelques coups contre la porte, qui s'ouvrit aussitôt, et par laquelle je la vis disparaître.
Puis, un quart d'heure se passa.
Un quart d'heure qui me parut long comme un siècle.
Enfin, la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, deux personnes en sortirent.
Laura accompagnée de Boursault.
— Allons, appuie-toi sur mon bras, dit ce dernier, et ne tremble pas. Christian dort, et ne se doute de rien, et puis nous le tenons entre nos mains désormais, et malheur à lui, s'il veut faire le méchant.
Il passèrent à trois pas de moi. Si j'avais été armé, j'aurais tué le misérable! D'ailleurs, les quelques mots qu'il ajouta me clouèrent curieux et glacé à ma place.
— Au surplus, continua Boursault, notre fortune est faite 1 et dans ce colombier que nous venons de quitter, nous trouverons, le jour où nous en aurons besoin, tout ce qu'il faut pour vivre libres et...
La voix s'était perdue dans l'éloignement depuis quelque temps déjà, et j'écoutais toujours.
Qu'avait-il voulu dire? que signifiaient les mots : notre fortune est faite, et que pouvait-il bien y avoir dans ce colombier mystérieux où Boursault allait s'enfermer seul la nuit?
Je voulus savoir.
Une ardente curiosité s'empara de moi et vaguement, instinctivement, Fidée me vint que la possession de ce secret devait me donner le moyen de vengeance que je cherchais I
Lors donc que je fus bien certain qu'ils avaient gagné le château et que je me trouvais seul dans le parc, je m'avançai vers le colombier et j'essayai d'en ouvrir la porte.
Mais elle était fermée !
Toutefois, cet obstacle ne devait pas m'arrêter longtemps, et un quart d'heure plus tard, la porte cédait à la pression que j'opérai à l'aide d'un outil que j'étais allé prendre dans l'endroit où l'on enfermait les instruments de jardinage.
Une fois dans le colombier, je ne remarquai, tout d'abord, rien qui donnât raison à l'espérance que j'avais conçue... Mais après quelques recherches obstinées, je découvris enfin, sous mes pieds, une sorte de trappe que je soulevai, et qui ouvrait sur un escalier dans lequel je n'hésitai pas à m'engager.
Et bien m'en prit I
Car, au bout de l'escalier, j'aperçus une sorte d'atelier disposé en forme de boudoir, et où j'acquis en peu d'instants la preuve manifeste que Boursault était un faussaire 1
— Que dites-vous I fit Albert, en se levant.
— Et un faussaire des plus habiles, poursuivit Christian; rien ne manquait, les planches gravées, les outils, les épreuves des faux billets, tout, jusqu'à un registre sur lequel il tenait avec une régularité de corap-
table rentrée et la sortie, ou pour mieux dire le bilan complet de la fabrication.
— Vous étiez vengé I dit le jeune enseigne.
— Je le crus, en effet.
— Vous n'avez pas dénoncé cet homme?
— Vous allez voir, s'il me fut permis de le faire.
— Expliquez-vous î
-^ Vous comprenez, n'est-ce pas, que mon premier soin fut d'enlever les preuves de son crime dont je n'avais qu'à m'emparer, et je comptais bien, le lendemain, le livrer à la justice et l'envoyer au bagne. Ah! j'y étais résolu, et je l'aurais fait sans pitié.
— Eh bien ?
— Mais le misérable était sur ses gardes, et la nuit même, voulant vérifier les doutes qui étaient venus à Laura, il pénétra dans ma chambre et constata que j'étais absent 1 C'était donc bien moi que Laura avait rencontré dans le parc; je devais être instruit, dès lors, de leurs relations, et il était urgent de prendre immédiatement des mesures énergiques et promptes.
C'est ce qu'il fit.
Et le lendemain, quand je me présentai devant lui, quand je lui dis la découverte que j'avais faite la nuit, et que je le menaçai de le livrer aux tribunaux, cet homme haussa les épaules, et accueillit mes menaces avec un sourire de dédain.
— Voué êtes maître de faire tout ce que vous jugerez convenable, me répondit-il, mais il est bon cependant de vous bien éclairer sur les conséquences de l'action que vous allez commettre.
A l'heure où je vous parle, Laura a quitté le château.
et elle est probablement hors de vos atteintes ; de pluss, elle emporte votre fille avec elle, et si vous connaissiez Laura comme moi, vous sauriez quels dangers, votre enfant court entre ses mains.
Et puis, il est encore une autre considération qui a peut-être son poids. C'est que si j'ai fabriqué de faux billets de banque, vous m'avez aidé à les mettre en circulation I
— Moi ! moi ! interrompis-je avec indignation.
— Vous me prenez pour un imbécile, repartit le misérable avec son même sourire sarcastique ; et il faut que je vous aie donné de moi une bien triste opinion, si vous pouvez croire que toutes mes précautions ne sont pas prises dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui! Vous êtes mon complice, vous dis-je, et je n'ai qu'à ouvrir vos livres, à vous faire le dénombrement de votre situation, pour vous prouver, à vousmême, que vous n'avez pu, qu'à l'aide de moyens criminels, mener votre vie de luxe, et satisfaire aux fantaisies ruineuses d'une femme jeune et exceptionnellement coquette.
Vous voilà donc averti ! conclut Boursault : d'un côlé, la vie de votre enfant qui sera menacée, à la moindre tentative de dénonciation ; de l'autre, le déshonneur auquel vous ne pouvez pas échapper vous-même, si vous me trahissez !
J'étais atterré...
Je me pris la tête à deux mains ; j'éclatai en sanglots, et je roulai inanimé sur le parquet.
J'étais presque fou; je fis une cruelle maladie, et quand je revins à la raison et à la santé, j'appris que
Lauifa et Boursault avaient dispairu en emportant ma fille avec eux.
Que faire! que dire! que tenter!
Il fallait courber la tête, et c'est ce que je fis.
Des années se passèrent. De loin en loin, Boursault venait me voir, et quand il me parlait de ma pauvre Blanche qu'il appelait EUen, quand il me disait qu'elle était grande et belle, les larmes epaplissaient mes yeux, et il me semblait que je cédais devant les douces consolations qu'il m'apportait.
— Mais depuis ! depuis... insista Albert.
— Depuis, j'ai revu EUen, répondit tristement Christian, et toutes mes terreurs sont revenues I parce que, voyez-vous, Monsieur Albert, vous ne les connaissez pas, vous!... ils sont capables de la tuer.
— C'est impossible !
— Tant que je me tairai, sans doute, mais si je parle. Ah ! ils ne me l'ont pas dissimulé. Si je parle je n'aurai plus d'enfant.
Albert se tut un moment, puis il releva vivement la tête.
— Mais que pourriez-vous dire aujourd'hui qu'ils aient à redouter?
Christian Stern eut un frisson.
— Je puis les perdre ! répondit-il, à voix basse et en promenant son regard soupçonneux à travers la chambre, mais je ne veux rien dire, je ne dirai rien, tant que 1^ vie de ma chère Ellen ne courra aucun danger; toutefois, je l'ai dit à Tom, je l'ai répété à M. Nivert, si jamais une menace était proférée, si l'implacable Laura s'oubliait jusqu'à... ! Ah! sur ma vie, sur mon honneur
310 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POLICE
qui est intact, Monsieur Albert, je n'aurais plus ni pitié, ni réserve, et je dirais tout !
— Vous savez donc où Boursault a établi le siège de sa fabrication?
Le vieillard garda le silence ; ses joues pâlirent, et il baissa les yeux.
— Assez ! dit-il alors. Assez, voici le jour qui baisse. Il est temps que vous retourniez au château. Combien je vous envie ! Vous allez voir mon EUen. Dites-lui tout, à la pauvre enfant; dites-lui que nous avons causé, que je vous aime et que je vous bénis.
Albert s'inclina, prit la main que le vieillard lui présentait, et la baisa avec un attendrissement respectueux. •
Puis il gagna la porte, et s'éloigna.
Il était tard déjà, et il avait hâte de rentrer au château.
11 avait d'abord espéré qu'il rencontrerait Tom sur sa route, et qu'il prendrait avec lui quelque détermination importante.
Mais Tom ne parut pas.
Au surplus, sa résolution était arrêtée, et il ne voulait pas hésiter plus longtemps.
Son père l'avait interrogé l'avant- veille, il lui avait promis de tout lui dire, et il était décidé à ne lui rien cacher de ce qu'il venait d'apprendre.
Quant à Ellen, les craintes de Christian lui semblaient puériles ou tout au moins exagérées, et en tout cas, il se proposait de prier Jeanne de veiller particulièrement sur la pauvre enfant jusqu'au moment où tout danger aurait disparu.
Gomme il approchait du château, Tesprit préoccupé par tout ce qu'il avait appris, il remarqua qu'il y régnait une sorte de mouvement et de trouble inaccoutumés.
A un moment même, un valet passa près de lui, se dirigeant à pas rapides vers le bourg de Merlac.
C'était le valet qui le servait plus spécialement, il le héla.
— Où vas-tu, Jean? lui demanda-t-il.
Jean eut un geste effaré.
— Oh ! ne m'arrêtez pas, Monsieur, répondit-il, ne m'arrêtez pas, car je n'ai pas de temps à perdre.
— Mais où vas-tu ainsi?
— Chercher le médecin de Merlac.
— Qu*est-il donc arrivé au château ?
— Un malheur, Monsieur, un grand malheur l Et il disparut en courant.
Or, voici ce qui était arrivé.