LA GORGE AUX LOUPS
Nous avons assisté au départ de la chasse, et rien ne faisait présager, au moment de quitter le château, qu'il pût arriver un malheur quelconque.
Les voitures étaient parties, chargées de chasseurs et de chasseresses, et les promesses d'une journée splendide ajoutaient encore au plaisir que chacun se promettait de cette solennité.
Une heure après, tout le monde était à son posté, et le signal du branle-bas ne devait pas tarder à être donné.
L'équipage où Boursault avait pris place était parti, entièrement occupé par la fine fleur du département : ils se trouvaient au moins quinze dans une voiture qui, en temps ordinaire, pouvait à peine contenir dix per* sonnes, et c'était un curieux tableau que présentait cetto
sorte d'omnibus d'où pendaient, à droite et à gauche, des grappes vivantes de voyageurs.
Boursault s'était hissé tant bien que mal sur l'impériale , et quand la voiture se mit en marche, il était assis entre Nivert.et un gros gentilhomme faimer des environs.
La position était horrible, et rappelait les plus épouvantables supplices de la torture. Mais Tomnibus devait s'alléger le long de la route, et chacun prenait son mal en patience.
Et puis on ne pensait qu'à la chasse !
Nivert avait allumé une magnifique pipe en écume de mer, ^qu'il avait achetée pour la circonstance, et de temps à autre, il ne dédaignait pas d'égayer la situation par quelque refrain de circonstance :
Chasseur diligent, Quelle ardeur le dévore ..
C'était le cas, ou jamais, de rappeler la légende de Rohin des Bois, et Nivert n'eut garde d'y manquer.
Le gentilhomme farmer avait d'abord été un peu désorienté par l'humeur joviale et chansonnière de son voisin, mais la gaité est communicative, surtout à* la campagne, et il n'avait pas tardé à se laisser aller à une aimable et douce promiscuité.
Il avait offert du tabac à Nivert, et Nivert, en revanche, lui avait présenté un bout d'amadou en feu.
La glace avait été rompue immédiatement.
Puis, cette conformité de passion qui les rapprochait à cette heure opère tant de miracles, que cinq minutes
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ne 5*étaient pas écoulées, sans qu'âne réelle intimité ne \ fût établie entre les deux chasseurs.
Boursault n'avait rien fait pour la troubler ; il y avait même aidé de son mieux.
Cependant on avançait. ^^
De temps à autre, selon ce que nous avons dit, quelques voyageurs se* laissaient glisser de la voiture, pour aller prendre le poste particulier qui lui était assigné dans le programme, et, au bout d'une heure, il ne resta plus sur rimpériale que Boursault, Nivert et le gentilhomme campagnard.
— Enfin ! dit Nivert, en^ramcnaot ses jambes qui pendaient en dehors de l'omnibus, on va pouvoir respirer à Taise. Je ne suis pas de ceux qui voudraient faire de la chas^ en chambre, et pourtant, je ne suis pas ennemi d'un certain confort.
— Monsieur habite les environs? demanda Je gentilhomme.
— Pas précisément, répondit Nivert ; et je l'avoue sans honte, je ne viens en province que le plus rarement possible.
— Alors, vous êtes de Paris ?
— Pour vous servir.
Le gentilhomme eut un sourire qui voulait être fin.
— La Babylone moderne! murmura-t-il, à la façon de Prudhomme.
Nivert le regarda avec étonnement.
— Tiens I ça se dit donc encore, ces choses-là î répliqua-t-il d'un ton légèrement persifleur. Mais bah ! il ne faut contrarier personne. Moi, je suis Parisien, né à Paris, vivant à Paris, et n'aimant guère que Paris. Seu-
lement il y a une chose qui m'ennuie, dans cette capitale du monde civilisé I — réponse à votre Babylone ! — Et si Ton pouvait courir le cerf ou le sanglier sur les boulevards, je ne pejisej)as qu'aucune autre ville pourrait lui être comparée !
L'omnibus venait de s'arrêter de nouveau et le noble interlocuteur de Nivert s'était levé.
— Monsieur, dit-il à ce dernier, avec toutes les marques de la plus exquise courtoisie, je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance, et j'espère qu'avant votre départ, vous voudrez bien me venir visiter dans ma modeste demeure.
Nivert s'inclina.
— Ce sera avec un vif plaisir, Monsieur, répondit-il.
— Et M. Boursault ne refusera pas de vous accompagner.
— Alors, sans adieu, et bonne chance, ajouta Nivert.
— Et bonne chance, répondit encore le gentilhomme.
Puis il descendit et saula à terre.
Un instant après, la voiture reprenait sa marche, et Nivert se tournait vers Boursault.
— Ah! ça, dit-il, je compte bien que vous allez me
dire le nom de ce particulier.
— C'est un des grands noms de nos environs, répondit Boursault, et l'un des hommes les plus considérés.
— Vous l'appelez ?
— M. le comte Sosthène des Vignes de la Roche-Aiguë I
Nivert fît un soubresaut.
— Voilà bien des noms pour un homme seul 1 repli-
qua-t-il ; et il faudra que je les inscrive pour me les rappeler. Mais voyons, cher M. Boursault, nous voici seuls à peu près, désormais, et vous allez tenir la promesse que vous m'avez faite.
— N'en doutez pas î dit Boursault ; dans un quart d'heure nous atteindrons la partie la plus sauvage de cette contrée ; nous y mettrons pied à terre, et je sais un poste d'où vous pourrez tirer quelques bons coups de fusil.
— C'est une attention dont je vous serai reconnaissant toute ma vie !.. .
— Seulement ne manquez pas la bête, si elle passe à portée.
— Quant à ça, fiez -vous à moi. C'est la première fois que pareil honneur m'est réservé, et vous verrez comment on se comporte dans mon arrondissement.
Boursault approuva en souriant.
— Du reste, ajouta-t-il, je serai derrière vous, si votre habileté vous fait défaut je vous suppléerai, et soyez certain d'avance que ma balle portera !
Un quart d'heure plus tard, la voiture s'arrêtait une dernière fois, et Boursault invitait Nivert à le suivre.
— Nous sommes donc arrivés? fît ce dernier.
— Cinq cents pas encore, répondit Boursault.
— Je vois que vous n'avez rien exagéré et j'ai rarement vu un site plus abrupte ^ et un lieu plus sauvage.
L'endroit où ils venaient de mettre pied à terre présentait, ainsi que l'observait Nivert, un tableau des plus pittoresques et en même temps des plus sombres.
On l'appelait la Gorge aux loupSy et il répondait bien, par son aspect sinistre, au nom qu'on lui avait donné !
C'était une sorte de clairière immense, de plusieurs kilomètres de circonférence, où Ton rencontrait des fondrières profondes comme des précipices, sur lesquelles surplombaient des masses colossales de rochers affectant les formes bizarres d'animaux antédiluviens.
A une époque reculée, impossible à préciser, il y avait eu évidemment, dans ce coin désert,une convulsion terrible, quelque éruption volcanique peut-être, à la suite de laquelle le sol avait subi d'horribles déchirements dont il conservait encore l'empreinte.
A partir du fossé où finissait la forêt, toute végétation cessait ; à chaque instant, le pied s'y heurtait à des affleurements de roches siliceuses sur lesquelles végétait une espèce de lichen rougeâtre. De loin en loin, deux ou trois arbustes rabougris ; ici et là quelques mares d'eau croupissante ; puis, planant sur le tout, un silence poignant, sinistre, qui rappelait celui non moins lugubre des nécropoles.
— Brr...! fit Nivert en plaçant son fusil sur son épaule, voilà un lieu qui ne pousse pas à la gaieté, et cette gorge seule suffirait à justifier le nom dont on désigne le château.
— En effet ! répondit Boursault en souriant, mais le loup passera par ici dans deux heures peut-être, et lorsque vous le tiendrez au bout de votre canon, je parie bien que vous ne penserez pas au paysage.
— Ça, vous avez raison.
— Prenons par ici, si vous le voulez bien, et dans cinq minutes, nous pourrons nous mettre à notre aise.
Nivert prit la direction qne son compagnon lui indiquait et s'engagea d'un pied allègre et vif dans un sen-
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lier à pente raide, fortement encaissé entre deux parois de rocher, et dont Textrémité était fermée par un épais fourré de chênes noueux, seuls arbres qui eussent trouvé moyen de pousser dans ce sol semé de scories.
Boursault venait à quelques pas derrière lui.
Et, tout en cheminant dans cet étroit sentier qui semblait un pli sombre creusé au milieu de cette solitude déjà si morne, une idée saugrenue saisit Nivert, et il sentit un frisson courir sur ses épaules.
C'était la première fois que cette idée lui venait, et en moins de quelques secondes elle s'empara de son esprit avec une autorité souveraine.
Depuis le matin, Boursault se confondait en attentions à son égard ; il n'est point de politesses dont il ne l'eût entouré, et il l'avait accueilli et choyé avec des prévenances dont il s'était abstenu envers les personnages plus importants du voisinage.
Cela n'était pas naturel, et il devait y avoir une raison à cette attitude.
Nivert n'y avait point pris garde tout d'abord, mais ' depuis quelques instants, la vue de ce paysage aux teintes sombres, le silence de cette solitude, l'éloignement où il s'y trouvait de toute habitation humaine, tout cela avait produit sur lui une impression inattendue ; et il se demanda si Boursault n'avait pas joué une terrible comédie, dont le dénouement, préparé avec autant de perfidie que d'adresse, devait être de se débarrasser d'un hôte qu'il savait peut-être à la veille de pénétrer son secret.
Instinctivement, Nivert s'arrêta et fit mine de charger son fusil.
Boursault, qui jouait avec le sien, se prit à rire au mouvement de son compagnon.
— Eh quoi ! lui dit-il avec ironie, vous chargez déjà?
— On ne sait pas ce qui peut arriver, repartit Nivert, et un chasseur doit toujours être prêt.
— Mais le loup ne passera pas avant une heure.
— Ce. qui est fait est fait, dit encore Nivert. Nous autres Parisiens, on ne nous prend pas facilement sans vert I
Sans attendre de nouvelles observations, tout en continuant de marcher, il chargea son fusil.
Et quand il eut introduit une balle dans chacun des canons, il se sentit plus tranquille.
Il venait d'atteindre l'extrémité du sentier: de cet endroit on découvrait la clairière dans toute son étendue.
Le tableau était vraiment saisissant.
Boursault s'assit alors à côté de Nivert, et la conversation reprit sur un ton de familiarité aimable, si bien qu'au bout d'une demi-heure, Nivert vit ses appréhensions se calmer peu à peu, et qu'il se prit bientôt à rire lui-même de la facilité avec laquelle il les avait accueillies.
Bien des distractions vinrent d'ailleurs l'arracher à ces préoccupations.
La chasse était commencée ; de tous les points de l'horizon, le vent leur apportait le bruit des fanfares et les aboiements des chiens ; par instant même, ils voyaient passer au galop effaré de leurs chevaux quelques piqueurs attardés, et l'on comprenait que le moment n'était pas éloigné où ils allaient être appelés à faire leur partie dans cette fête.
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— Voici le moment, dit tout à coup Boursault, qui avait l'œil à tout, prenez votre place, et ne bougeons plus.
Il descendit alors la pente du coteau rapide au sommet duquel ils s'étaient arrêtés, et indiqua à Niverl un endroit favorable, au pied d'un arbre, d'où il pouvait attendre la bête, et la tirer à une dislance d'une centaine de pas.
Nivert trouva le lieu admirablement choisi, et s'étant assis, son fusil entre les jambes, il invita Boursault à en faire autant.
— Non ! répondit ce dernier, nous nous gênerions à rester l'un près de l'autre, et j'ai choisi un autre emplacement. Ne vous inquiétez pas de moi, d'ailleurs, et vous me retrouverez après Faction ,
Puis il remonta la pente à pas lents, et alla se poster à vingt pas au-dessus de l'agent, et à peu près dans la même direction.
Nivert fronça le sourcil.
De la place qu'il occupait, Boursault le dominait entièrement, et tout en ayant l'air de viser le loup, il pouvait lui envoyer une balle en plein corps.
Tous ses soupçons revinrent à la fois.
Mais que faire pour sortir de ce mauvais pas ? c'était difficile.
Et puis, il n'eut pas même le temps de la réflexion, car Boursault venait à peine de s'arrêter quand un bruit se fit entendre, et qu'à cinq cents pas environ on vit déboucher la bête si impatiemment attendue.
— A vous ! cria Boursault, en épaulant lui-même sou
Nivert s'adossa de son mieux contre Farbre au pied duquel il était assis, et persuadé qu'il pouvait dans cette attitude défier toute tentative criminelle, il arma son fusil et attendit.
Ce ne fut pas long.
Une minute à peine, au bout de laquelle deux coups de fusil et deux cris partirent presque en même temps.
Le loup n'avait pas été touché, mais le malheureux Nivert venait de rouler, baigné dai^B son sang.
Boursault se précipita vers lui pour se rendre compte de la gravité de la blessure. Il était fort pâle, profondément agité, et proférait des paroles sans suite qui semblaient attester la vive douleur qu'il éprouvait.
— Affreux I c'est affreux I disait-il ; la^balle aura ricoché — qui aurait pu prévoir? Ah I jamais plus je ne toucherai une arme de ma vie I
Et tout en parlant de la sorte, il essayait de soulever le corps de Nivert évanoui, et d'ouvrir ses vêtements pour étancher le sang qui coulait en abondance.
A un moment, le blessé ouvrit les yeux et comme il se vit entre les bras de Boursault, il eut un mouvement d'horreur et de colère.
— Misérable I assassin ! balbutia-t-il en le menaçant du regard. Ah! tu ne jouiras plus longtemps du fruit de tes crimes, et demain I demain!...
11 ne put achever.
Un hoquet le prit à la gorge, et il ferma les yeux pour retomber sur le sol.
Boursault s'agenouilla alors près de lui, déchira sa veste de chasse, et se mit à examiner son état.
Puis; pcenant dans sa poche an couteau catalan quîl portait toujours sur lui, il l'ouvrit d'un coup sec et résolu, et ayant saisi la lame entre ses doigts, il en approcha la pointe des lèvres de la blessure.
Toutefois, au moment où il allait, d*un mouvement énergique, en rendre la guérison impossible, un bruit se fit entendre à peu de distance, et il referma vivement son arme pour se relever effaré.
Dans le sentier qui passait au-dessous de lui, trois oa quatre piqueurs à cheval s'avançaient à pas lents, et sans se douter du drame qui venait de s'accomplir.
Boursault eut un moment d'hésitation.
S'il les laissait passer, il avait le temps de consommer son crime, et c'était fait de Nivertî
Mais il n'osa pas.
Il craignit, en effet, que plus tard en relevant les détails de l'accident, on ne vint à s'étonner qu'il ne se fût pas empressé d'appeler à son aide.
Sa maladresse était déjà bien extraordinaire et assez difficile à faire accepter... et il ne fallait pas aggraver la situation, par une négligence qui ne pouvait manquer d'accentuer les soupçons...
Du reste, l'examen rapide qu'il avait fait de la blessure de Nivert ne lui laissait guère de doute, et il était convaincu que le malheureux n'en reviendrait pas.
Ces réflexions lui prirent à peine quelques secondes, et quand il se décida à réclamer le secours des piqueurs, ces derniers se trouvaient justement à portée de la voix.
Nous avons à peine bes>o\T\ Ae è\Tft ç.^ o^v^xxv^fvv.
Nivert était dans un état qui ne lui permettaii pas de remuer, et on ne pouvait lui prodiguer, en ce lieu solitaire, les soins nécessaires.
On s'empressa, en conséquence, d'improviser un brancard fait de branches d'arbres ; et quand on y eut installé aussi bien que possible le blessé, les quatre hommes l'enlevèrent sur leurs épaules, pour le porter au château.
Boursault s'était multiplié pendant tout ce temps.
Les piqueurs étaient vraiment touchés des manifestations de sa douleur, qui, par moment, atteignait les proportions d'un véritable désespoir.
Et pendant tout le trajet, il ne cessèrent de causer entre eux du triste accident qui allait troubler la joie d'une si belle journée.
Le trajet effectué dans ces conditions fut très-long, et ce n'est que vers le soir qu'ils arrivèrent au château.
On dépêcha immédiatement un des domestiques à Merlac avec ordre de ramener le médecin, et c'est ce domestique qu'Albert avait rencontré.
Dès que Jean eut disparu, le jeune enseigne pressa donc le pas de son cheval, et franchit en peu de minutes la distance qui le séparait du château.
Il avait hâte d'apprendre quel était ce grand malheur dont on venait de lui parler, et le souvenir des craintes exprimées par Christian Stern lui faisait redouter qu'EUen ne fût mêlée à la catastrophe annoncée.
Mais il ne tarda pas à être rassuré sur ce point.
Xivert était au plus mal, et Boursault paraissait inconsolable.
On ne connaissait d'ailleurs ce qui s'était passé que par le récit incohérent qu'en avait fait ce dernier, et Ton peut croire qu'il avait arrangé les choses de façon à ce que Ton ne pût accuser que la fatalité.
Cependant deux personnes ne s'y trompèrent pas.
Ce fut Albert d'abord, qui vit dans ce fait la confir. mation de ce que Christian Stem venait de lui apprendre ; ce fut ensuite M. Villeneuve lui-même à qui Nivert, sans s'ouvrir tout à fait, avait confié en partie les soupçons qui lui étaient venus, et lui avait révélé, la veille de la chasse, que Boursault était l'inconnu dont il avait surveillé les démarches.
M. Villeneuve persista pourtant à croire qu'il n'y avait dans tout ceci qu'une de ces coïncidences terribles dont les procès criminels offrent parfois des exemples si invraisemblables ; mais la blessure faite à Nivert dans un lieu écarté, loin de tout témoin, par un homme dont l'adresse était de notoriété publique, venait de le rejeter violemment sur la voie du doute et du soupçon.
Toutefois, il hésitait encore à penser que son amirfùt capable d'un pareil crime !
Il l'avait connu honnête, bon, généreux; il ne pouvait admettre qu'il eût changé, à ce point de devenir faussaire et assassin.
Nivert n'avait pas repris ses sens.
On lui avait dressé un lit dans une des salles du rezde-chaussée; le médecin ne devait pas tarder d'arriver et en attendant, M. Villeneuve s'était en quelque sorte constitué le surveillant du blessé, attendant qu'il rouvrit les yeux et prêt à recueillir sa première parole qui devait être une révélation 1
Il avait défendu qu'on laissât entrer personne, ne faisant d'exception que pour le médecin que Ton attendait de minute en minute.
Boursault était rentré dans sa chambre, et continuait la comédie du désespoir. Il s'était jeté dans les bras de Jeanne et d'Ellen, disant qu'il ne se pardonnerait jamais un pareil malheur; puis il s'était enfermé et refusait obstinément de voir personne.
C'était navrant.
Toutefois, dès qu'il se vit seul, il se redressa avec énergie, ouvrit une porte de communication qui donnait de sa chambre dans l'appartement de Laura, et alla trouver la jeune femme.
Celle-ci l'attendait.
Elle le reçut avec un regard sombre et un front pâle.
— Enfin ! dit-elle, d'un ton concentré, enfin te voilà î moi, je mourais ici de terreur et d'impatience.
— Que crains-tu donc? fit Boursault, et ne fallaitil pas aller jusqu'au bout ?
— Gomment va Nivert ?
— Très-mal.
— Tu ne l'as pas tué?
— Pas tout à fait.
Laura eut un ricanement.
— Ahl pour une fois que tu manques le but, dit-elle d'un ton amer, il faut avouer que tu choisis mal le moment.
— La main m'a tremblé ! fit Boursault.
— Vraiment ! mais il ne s'agit pas de Nivert, en ce moment, et il faut prendre immédiatement une résolution.
^- Pourquoi ?
— Parce que demain, dans une heure peut-être, la fuite sera impossible.
— Qu'y a-t-il doncî
— Il y a que le jeune officier a passé une partie de la journée chez Christian, et qu'à cette heure, il ne doit rien ignorer de ton histoire I
— Ghristiad n'aurait pas osél fit Boursautt d'un air de déQ.
La jeune femme haussa les épaules. ,
— Ouil dit-elle, d'un ton incisif, cela devait être. Il y a une heure dans la vie de tous les coupables, où ta folie de la confiance s'empare de leur esprit et les pousse aux fatales imprudences qui les perdent. Tu en es là, aujourd'hui ; le danger t'enlace de toutes parts, et tu te raidis dans ta volonté de lutter. Tu as cessé d'avoir peur, tu repousses toute prudence, et, c'est moi qui te le dis, dès ce moment, tu es perdu.
— Mais que faut-il faire? s'écria Boursault, frappé de l'accent dont Laura lui parlait.
— Il faut fuir, répondit celle-ci, fuir, tout de suite, sans attendre que le médecin arrive de Merlac et qu'il rende à Nivert, ne filt-ce que pour une minute, l'usage de la parole. Si Nivert parle, c'est fini! car le premier mot qui tombera de ses lèvres sera : Assassin I et, le second, faussMre I Quelle contenance feras-tu cependant devant cet homme que tu n'as pas eu l'adresse de tuer! Pars donci ne perds pas une seconde, et ne t'arrête pas en route pour écouter ce qui se dira après ta dispari- Mais toi-même \ fitïio\iTa«M\vîoïVaTîv%u\, yù^^Tiié,
— Moi I répliqjia Laura, avec un regard farouche ; qu'importe 1 est-ce que j'ai le moindre danger à redouter? Que peuvent-ils contre moi, suis-je ta complice, trouverait-on rien qui m'accuse et puisse me condamner?... Ne t'inquiète donc pas de ce que tu laisses derrière, et iîe-toi à moi, pour assurer notre vengeance commune.
Boursault allait peut-être céder. Mais un sentiment plus fort que sa volonté même le retint.
Il fit un geste violent.
— Non ! dit-il avec force. Nonl c'est impossible. Si je fuis, comme tu me le conseilles, je m'avoue coupable 1 Je ne puis plus qu'errer misérable, cherchant partout un pays où l'extradition ne puisse me venir appréhender au corps!... C'est insensé, et mieux vaut braver ici un danger que d'ailleurs je m'obstine à ne pas croire imminent.
— Alors, tu restes? fît Laura.
— Je reste, répondit Boursault... au moins, jusqu'au moment où nous pourrons fuir ensemble, après avoir réalisé cette fortune dont nous ne pouvons plus nous passer.
Laura allait répliquer. Le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour vint suspendre la parole sur ses lèvres.
— Entends-tu I fît-elle d'un ton ardent.
Boursault avait couru vers la fenêtre, dont il souleva le rideau.
— C'est le médecin de Merlacl dit-il, avec un frémissement.
— Il va se rendre auprès du bYe^^fe, %i\i\a. >
femme ; il va le rappeler à la vie ; dans quelques minutes, Nivert parlera!
— Eh bien, qu'il parle! répliqua Boursault, il ne peut articuler aucune preuve, et je les défie de rien tenter contre moi!
Laura baissa le front.
— Soit, donc! dit-elle d'un ton saccadé et mordant; soit! du reste, je veille, moi aussi, et à la moindre tentative, je sais ce que j'aurai à faire.
Cependant, le médecin s'était rendu, dès son arrivée, auprès du blessé.
Nivert était toujours étendu sans mouvement; la poitrine oppressée, les joues en feu, Tœil clos.
Une fièvre ardente brûlait son sang, et de temps à autre, un cri de douleur s'échappait de ses lèvres.
C'était tout!
Le médecin s'approcha du lit, lui prit la main et consulta le pouls.
Puis, il remua la tète.
— N'y a-t-il pas d'espoir? fit M. Villeneuve à voix basse. *
— Bien peu I répondit le médecin ; la blessure est des plus graves, il y a eu épanchement ; le moindre incident peut le tuer.
— Croyez-vous qu'il y ait danger à le faire parler?
— Sans aucun doute... Toutefois, s'il se réveille naturellement, on pourrait obtenir de lui... mais, tenez! voilà qu'il vient de remuer, et si je ne me trompe...
Le médecin se tut, et posa un doigt sur ses lèvres, pendant que M. Villeneuve, pâle, anxieux, haletant, épiait les moindres mouxem^xvXs» ^^^\sw\..