‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 26 sur 29 · BIZARRE PROPOSITION · texte numérisé non relu

BIZARRE PROPOSITION

Ce dernier avait fait un mouvement, mais il ne recouvra pas tout de suite ses sens, et pendant les quelques minutes qui suivirent, il crispa ses doigts nerveux sur les draps de son lit et poussa de profonds soupirs comme sous l'empire d'une souffrance aiguë.

— Le pouls est très-fréquent, dit le médecin ; la fièvre est intense. Le malheureux est dans un déplorable état.

— Ne craignez- vous pas qu'il vous entende ? objecta M. Villeneuve.

— Oh I il n'a pas encore conscience de sa position ; et s'il parle, il ne faudra accorder qu'une médiocre attention aux paroles qui lui seront arrachées par le délire.,

— Voilà qu'il ouvre les yeux.

— En effet.

— Désirez-vous que je me retire?

— Nullement. Vous pourrez m'être utile au contraire, et votre présence Taidera peut-être à rappeler ses souvenirs.

Nivert avait ouvert les yeux:

Mais il ne put d'abord percevoir que vaguement les objets qui l'entouraient.

Un feu sombre brillait au fond de Torbite, la poitrine continuait de siffler avec des hoquets horribles, et de temps à autre, il jetait ses bras au-devant de lui, comme pour chasser une image importune.

— Ah! ah! c'est uni, dit-il tout à coup; partons! pas de retard.

Vite en campagne !

Qui est là? Peuh! tu vas voir. Une pipe! rue de Lou reine.

Il s'arrêta, et ses mains pressèrent son front, pour se porter un instant après sur sa blessure, dont il parut vouloir arracher l'appareil.

Le médecin lui retint le bras.

— Tenez-vous tranquille, mon ami ! lui dit-il avec douceur; vous souffrez donc toujours?

Nivert le regarda d'un œil vitreux.

— Tiens lie voilà! dit-il, comme s'il l'eût reconnu; bien des choses chez toi, et à Madame Sosthène. Brr... en route. Ah! ah! nous y voici! Où est mon flingot? attends.

Il eut un grincement de dents qui amena quelques perles d'écume au coin de sa bouche.

Le docteur fit signe à Villeneuve d'approcher, et ce dernier se pencha vers le blessé.

— Nivert! dit-il d'un ton grave, regardez-moi^ je vous prie, me reconnaissez- vous?

Nivert tourna son regard vers celui qui lui parlait, et haussa les épaules.

— Boni voilà l'autre à présent, continua-t-il ; ils y passeront tous... et les femmes, déplus! Assez!... fichezmoi la paix... Nonl... attendez! Voilà le loupl attention!,.. Et lui, qu'est-ce qu'il fait là?,.. Enjoué! feul... ,

Pendant qu'il parlait de la sorte, Nivert s'était levé sur son séant; et sa voix avait pris tout à coup un accent d'énergie inouïe. Quand le dernier mot s'échappa de ses lèvres, il eut comme un soubresaut, à la suite duquel il retomba lourdement sur son lit.

— Il se rappelle, je crois! fit M. Villeneuve, à voix basse.

— âilence I ordonna le docteur.

Le blessé venait de se relever; cette fois, son œil était moins troublé, et quand il aperçut M. Villeneuve, un frisson courut sur ses épaules.

— Misérable! balbutta-t-jl, assassin! mais je te liens, je sais touti lu ne m'échapperas pas, nous te ferons couper le cou ce soir. Oh ! il ne faiit pas le laisser échapper et je veux aller moi-même...

Il sortit une jambe de dessous les couvertures.

— Où voulcK-vous aller? demanda le docteur.

Un éclat de rire saccadé lui répondit.

— Imbécile ! dit Nivert, raaia te^axia is

derrière Tarbre, et si on ne Tempôche pas, si on ne le tue pas comme un chien...

Mais non I ajouta-t-il, en élevant la voix ; il faut en Unir. Venez I il ne mourra que de ma main. Venez! nous le tuerons. A moi! à Taide! on m'assassine!

Il ne put en dire davantage.

Une sorte de râle sifflait dans sa gorge"; une flamme sombre éclairait de nouveau son regard, et le médecin dut user.de toute sa force pour dégager son bras qu'il tenait sous ses doigts crispés.

D'ailleurs, il était à bout : sa poitrine se soulevait par mouvements saccadés, et il tendit sa lèvre avide au docteur.

— A boire! la gorge me brûle... j'ai soifl dit-il. Et il retomba, les membres inertes, sur le lit.

Le docteur prit alors une cuillerée d'une potion qu'il avait préparée lui-même, et dès que le blessé l'eut avalée, il parut devenir plus calme ; ses yeux se fermèrent; le sommeil le reprit.

— Maintenant, dit le docteur à M. Villeneuve, je crois qu'il n'est pas utile que vous restiez ici; ce malheureux aura vraisemblablement une nuit pleine de visions. Faites-moi envoyer un domestique robuste, je resterai avec lui auprès du blessé.

M. Villeneuve approuva du geste; mais avant de se retirer, il attira le docteur dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Deux mots seulement, lui dit-il, et je me retire... Je ne sais si j'ai l'honneur d'être personnellement connu de vous.

— Non, Monsieur, répondit le médecin.

— Je suis M. Villeneuve, juge d'instruction à Paris, et si j'ajoute ma qualité à mon nom, c'est que c'est surtout le. juge d'instruction qui a besoin de votre concours.

Le docteur s'inclina.

— Qu'y a-t-il donc, Monsieur? dit-il avec étonneraent.

— Voici : — pour des causes tout à fait étrangères à l'événement qui nous occupe, je désire que personne du château, à Texception du domestique que je vais vous envoyer, ne puisse cette nuit pénétrer dans cette chambre.

— Cependant?

— Personne, je le répète.

— Mais, si M. Boursault?

— Pas plus M. Boursault, pas plus mon fils lui-même que les autres hôtes du château.

— C'est bizarre, objecta le docteur.

M. Villeneuve l'enveloppa d'un regard ferme et presque sévère.

— Nous exerçons tous deux, Monsieur, dit-il, une profession dont la discrétion est une des principales vertus. Je ne puis rien vous dire de ce que je pense, ni de ce que je veux faire; mais je compte que je trouverai chez vous le concours sérieux et dévoué que je suis en droit de requérir.

Le docteur fit un mouvement.

— Pardon, Monsieur, répondit-il vivement; j'ignorais, je ne croyais pas...

— Alors, vous voudrez bien vous conformer à mes instructions.

— Elles seront observées de la façon la plus rigoureuse.

M. Villeneuve tendit la main à son interlocuteur, qui la serra respectueusement, et il gagna sa chambre à pas rapides.

Cependant, à la tombée de la nuit, Albert était sorti du château et s'était dirigé vers le chemin qui conduisait à la ferme des Morilles; Bien qu'il n'eût pas pris rendez-vous avec Tom, il comptait que le vieux serviteur, instruit de l'événement qui venait de s'accomplir, ne manquerait pas de rôder dans les environs, avec l'espoir de le rencontrer lui-même.

Il lui semblait qu'il y avait quelque résolution à prendre à la suite de cet incident, et en tout cas, il désirait se concerter avec lui, sur la conduite qu'il allait avoir à tenir.

Un moment, nous l'avons dit, il était décidé à confier à son père tout ce qu'il venait d'apprendre.

Mais M. Villeneuve fut inabordable pour tous, et Albert pensa que, de son côté, il devait être fort ému de ce qui s'était passé.

Il sortit donc, et, comme il l'avait prévu, il eut à peine fait quelques centaines de mètres qu'il trouva Tom venant à sa rencontre.

Tom s'était trouvé à Merlac quand le bruit de l'accident de chasse s'y était répandu et il avait pressé le pas pour vérifier le fait par lui-même. .

Albert lui donna rapidement les renseignements qu'il venait de recueillir.

Quand il eut fini, le vieux serviteur remua tristement la tête.

— Je m'en doulais! répondit-il, après un moment de silence; et sans en prévenir Nivert, je lui avais recommandé de ne pas s'exposer. Mais il ne prévoyait pas, ni moi non pllia, qu'il devait se trouvei' seul avec Boursault, du côté de la Gorge aux loups.

— Tu crois donc que cet accident...

— Cet accident était préparé, répondit Tom; et il n'y a qu'une chose qui m'étonne, connaissant l'adresse de Boursault : c'est que Nivert ne soit pas resté sous le coup.

— Je crois qu'il n'en vaut guère mieux, objecta Albert.

— El c'est là le malheur, répliqua Tom. Nivert en était aiTÎvé, en quelques jours, à exercer une influence considérable sur Christian Stern. Tandis que maintenant...

Tom fit un geste de découragement.

— Et vous ne savez pas s'il a parlé? reprit-il presque aussitôt.

— Je ne pense pas.

— Allons, dit Tom, il n'y a pas d'autre moyen, et il faut absolument la sauver.

— De qui parles-tu là? demanda Albert.

■ — Je parle d'Ellen, Monsieur l'officier.

— Et ton front est soucieux, ta main est glacée et tremblante, qu'as-lu donc?

Le vieillard fit un geste éner^que.

— Non 1 non 1 dit-il, il ne faut plus de faiblesse, ou ils feront d'elle ce qu'ils ont fait de ce pauvre Nivert,

Albert voulut prendre les mains du vioilla''' -"■" "e dernier ne faisait plus attent-Von à W\, «A.

morne et fixe semblait refléter la pensée sombre qui, en ce moment, traversait son cerveau.

Tout à coup, il se redressa.

— Monsieur Albert! dit-il d'une voix vibrante, vous aimez Miss EUen, n'est-ce pas? et vous m'avez dit que le jour où sa vie serait menacée, vous n'hésiteriez pas sur le parti à prendre pour la sauver?

— Ahl je le jure encore I fit le jeune enseigne.

— Eh bien, ce jour est venu, et j'en appelle à tout votre courage.

— Que faut-il faire?

— Une chose bizarre, effrayante, dont la pensée seule troublerait les plus courageux. Mais il n'y a pas d'autre moyen, voyez-vous, et quand vous le lui aurez expliqué... vous... vous qu'elle aime autant que Dieu; quand vous le lui aurez dit, vous la trouverez confiante et soumise, et elle obéira.

— Et quelle est cette proposition?

Tom garda un moment le silence, comme s'il eût été en proie à une cruelle hésitation ; puis, il se rapprocha du jeune enseigne, et se mit à lui parler à voix si basse que c'est avec peine que ce dernier l'entendit.

Toutefois, à mesure qu'il avançait dans cette mystérieuse confidence, une pâleur de marbre envahissait ses traits, et un voile sombre obscurcissait son front.

— Eh quoi! tu veux... mais c'est horrible! c'est tenter Dieu !

Tom regarda brusquement le jeune officier.

— Si vous attendez à demain, répondit-il d'un ton presque sévère, peut-être la pauvre enfant sera-t-elle à jamais perdue I ^

Albert rentra au château plus soucieux et plus préoccupé qu'il ne Tavait jamais été.

Ce que Tom venait de lui dire était de la dernière gTavité, et chaque fois qu'il y arrêtait sa pensée, il se sentait envahi par une terreur pour ainsi dire superstitieuse.

Il comprenait bien, cependant, qu'il n'y avait pas à hésiter, et qu'il ne fallait pas reculer devant la résolution qu'on lui indiquait. Il était convaincu, d'ailleurs, que c'était là le seul moyen auquel il devrait s'arrêter.

11 trouva Jeanne et son mari réunis à Ellen, et eausant dans un petit salon, situé à l'aile droite du château.

Dès qu'il parut, Jeanne vint à sa rencontre.

— Eh bien! Albert, lui dit-elle, tu sais, n'est-ce pas, que ce pauvre Nivert est presque condamné par le médecin?

— On me l'a dit, fit le jeune enseigne.

— Nous avons vu M. Boursault; il est inconsolable, et le fait est que c'est terrible d'avoir à se reprocher la mort d'un homme I »

— Oui, sans doute, dit Albert.

— Ahl si tu l'avais vu!... il pleurait, s'arrachait les cheveux, et jurait de ne plus toucher une arme de sa vie.

— Il fera bien.

— Du reste, il ne veut plus habiter ce château ; et il nous disait qu'il était tout disposé à s'en défaire.

Albert eut un sourire amer.

»— • Je comprends cela, répondit-il d'un ton vague ; et

VOUS aussi, Miss Ellen, vous l'avez vu, il vous a parlé, et il vous a dit les mêmes choses ?

— Et que vouliez-vous qu'il me dit, fît Ellen.

— Rien, assurément. Toutefois, à vous, il aurait pu...

— Quoi 1

— Non, je suis foui Cet événement m'a tout bouleversé. Et puis... voyez-vous...

Albert prit, en parlant ainsi, les mains d'Ellen, et l'entraîna doucement vers la porte-fenêtre entr'ouverte.

— Ellen, dit-il alors vivement, je voudrais vous parler. .

— A moi?

— A vous... oui... à vous seule.

— Mais votre sœur?

— Ma sœur ne doit pas entendre ce que j'ai à vous dire.

— Gomment!

— Ohl pardonnez-moi, Ellen, ne faites pas attention à ce que mes paroles peuvent avoir d'étrange; je suis un peu surexcité aujourd'hui, et je compte beaucoup sur votre indulgence, sur votre amour I

— Que se passe-t-il donc?

— Venez quelques minutes... là, dans le parterre... né me refusez pas.

— Mais, vous savez bien, Albert, que je n'ai plus d'autre volonté que la vôtre.

Quelques secondes après, ils étaient tous les deux dans le jardin, Ellen le bras appuyé sur celui d'Albert, et ce dernier, ému, agité, en proie à un trouble prp^ fond.

— Eh bien I voyons I dit la jeune fille, avec une pointe de mutinerie railleuse, nous voici seuls, loin de tout regard. Vous voyez si je suis obéissante, et j'attends que Vous me fassiez cette confidence que votre sœur même ne doit pas entendre.

Albert remua tristement la tête.

— Vous raillez, Ellen, répondit-il, et ce n'est pas ainsi que je voudrais vous voir 1 car les choses que j'ai à vous dire sont bien graves.

ÉUen redevint sérieuse.

— Mon Dieu! dit-elle, voilà que vous allez m'effrayer.

Albert prit dans ses mains les mains de la jeune fille.

— Ellen I dit-il alors, vous avez bien confiance en moi, n'est-il pas vrai?

— Vous eti doutez?

— Non, non, je n'en doute pas; mais à cette heure, tenez... j'hésite... je me trouble, et je ne me rassurerai tout à fait, que lorsque vous m'aurez répondu dans toute l'expansion sincère de votre cœur. Elleul vous m'aimez?

— Oui, Albert, oui, je vous aimel

— Et vous avez foi en moi?

— Comme en Dieu I

— Enfin, quelque demande que je voiis fasse, quelque prière que je vous adresse, si bizarre même que vous paraisse ma conduite, vous ne refuserez rien de ce que je réclamerai de vous?

— Rien I Albert I je vous le jure, parce que je sais bien que vous n'aurez rien à solliciter de moi que je ne puisse vous accorder!

Albert baisa longuement les deux mains de la jeune fille.

— Merci! dit-il. Merci, votre réponse me rend unô partie du courage dont j'ai besoin.

Il y eut un silence.

Ils maijchaient appuyés Tun près de l'autre ; et maintenant Ellen était presque aussi émue et troublée que le jeune enseigne.

— Eh bien I dit-elle tout à coup, comme pour échapper à sa propre émotion, voici maintenant que vous ne dites plus rien I

Albert secoua le front.

— Ellen I reprit-il d'un ton un peu plus ferme, il y a quelques heures, j'ai vu votre père !

— Que dites-vous! fît* la jeune fille avec Un cri.

— Christian Stem a bien voulu m'accueilUr commt un fils, et il m'a conté toute sa lamentable histoire.

— On ne me l'a jamais dite, à moi!

— Non, sans doute; et il y a à cela des raisons que je vous expliquerai; mais dès ce moment, je puis vous dire que votre père court les plus grands dangers.

— Mon Dieu !

— Vous et lui vous êtes menacés et sans que personne puisse venir à votre aide... de sorte que dans l'intérêt de votre père, dans votre intérêt à vous-même, il faut absolument prendre un parti.

— Lequel?

— Vous seule pouvez le sauver.

^-. Est-ce possible î

— Et vous le voulex, w'esX-ç.^ ^^^"l

— Ahl Albert! Albert I dites, tout de suite! que fautil faire?

Le jeune enseigne se pencha à Toreille de la jeune fille, comme s'il eût eu peur qu'on Tentendit.

— Cette nuit, dit-il à voix basse comme un souffle, cette nuit, vous laisserez la pqrte de votre chambre ouverte et quand tout le monde reposera au chllteau, vers une heure, j'irai vous trouver.

— Vous! fît EUen surprise, mais songez donc! Si l'on vous voyait. Si l'on apprenait demain quft je vous ai reçu, ainsi, en l'absence de tous?

— Vous me refusez.

— Voyez. Me voici toute tremblante.

— C'est cependant la vie de votre père, la vôtre même qui est en jeu.

La pauvre fille passa à plusieurs reprises les mains sur son front, et garda le silence.

Mais sa poitrine se soulevait avec effort, et la pâleur avait envahi ses traits.

— Au moins, ne pouvez- vous me dire!... balbutiat-elle.

— Je ne puis vous dire qu'une chose, répondit le jeune enseigne, c'est que j'ai hésité longtemps avant de vous adresser une pareille demande ; c'est que je tiens à votre honneur autant et plus qu'au mien même, et sur ce que j'ai de plus sacré au monde, je vous jure que vous n'avez rien à craindre.

— Mon Dieu !

— Ne me refusez pas, EUen! songez que rhon»""'^ qui vous parle se tuerait plutôt que de vous causet larme de repentir ! EUen l je voua \^ àL^\ûa.\A^ ^ %^

342 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POLICE

et les raarns jointes, donnez-moi cette dernière preuve de confiance et d'amour.

La pauvre enfant ne répondit pas tout de suite, mais à la clarté de la lune, Albert vit deux larmes qui coulaient le long de ses joues.

— Je suis sans forces contre vos prières, dit-elle d'une voix mélancolique et douce, et je ne veux pas vous laisser croire qu'il reste la moindre défiance dans mon cœur. Albert! je ferai ce que vous demandez.

— Ainsi, la porte de votre chambre restera ouverte.

— Je vous le promets.

Albert étouffa un cri de bonheur, et serra la jeune fille contre sa poitrine.

— BienI bien! dit-il, et sur ma vie! croyez que vous n'aurez pas à regretter de vous confier à mon courage et à mon honneur.

Il était dix heures. Ils rentrèrent au salon. . Puis, on causa encore pendant une heure environ, et chacun regagna sa chambre.

Jeanne ignorait ce qui s'était passé entre Albert et EUen ; elle avait bien remarqué que celle-ci était pâle et triste au retour du jardin, et elle vit dans ses yeux la trace de larmes récentes.

Mais elle savait, par expérience, que le bonheur est fait de mélancolie et de tristesse, et elle ne voulut commettre aucune indiscrétion.

Elle se tut donc, et quand vint l'heure de se retirer, elle embrassa EUen avec une tendre effusion, et l'accompagna jusqu'à sa chambre.

— A demain, petite sœur, dit-elle en souriant.

— A demain, réçoiiàil ^W^w, ^N^vi\x\v^\i\s^Qu,

Et elle disparut.

Quant à Albert, il était rentré profondément a

Une heure encore le séparait du moment où il devait aller retrouver Bllen, et il lui semblait que cette heure ne finirait jamais.

11 se promenait, inquiet, écoutant les bruits du dehors, impatient de tout incident, craignant à chaque instant que quelque obstacle ne vint retarder le rendezvous auquel Ellen avait consenti.

Toutefois, en dépit de son impatience, il y avait des moments où il s'arrêtait tout à coup, le front baigné d'une sueur froide, et la poitcine près d'éclater.

Alors, on eût dit qu'une terreur bizarre s'emparait de lui, et son regard avait des effarements étranges.

— 11 le faut, pourtant!... balbutiait-il, le moment est terrible et Dieu me pardonnera.

Et puis, ajoutait-il brusquement, avec un pli sombre, et puis, si un pareil malheur arrivait I je sais bien ce qu'il me resterait à faire, et moi, du moins, je n'aurais pas une seconde d'hésitation.

Tout en parlant de la sorte, il s'était approché de soii bureau, et avait ouvert un Uroir dans lequel se trouvait un revolver.

11 le prit, vérifia s'il était chargé, et quand il se fut assuré qu'il était en état, il le remit à sa place et reprit sa promenade à travers la chambre.

En ce moment minuit sonna.

Et chacun des douze coups sembla éveiller un douloureux écho dans son cœur.

Puis, quand il n'entendit plus rien, il resi

ment, secoua le front avec énergie et marcha vers la porte qu'il ouvrit.

La chambre d'Ellen était située dans une aile opposée à celle qu'ifhabitait.

Il y avait à craindre de rencontrer, dans le trajet, quelque curieux ou même quelque indifférent.

Le hasard le favorisa.

Au bout de quelques minutes, il arrivait devant la porte qu'il n'eut qu'à pousser.

Et tout d'abord, il aperçut Ellen qui priait, la tête dans ses mains, agenouillée à son prie-Dieu.

Il demeura un moment à la contempler, puis, il entra dans la chambre.

Mais si doucement qu'elle s'y fût pris, Ellen avait entendu, et elle s'était retournée émue et frissonnante.

Albert alla à elle, s'agenouilla à ses pieds et lui prit les mains.

— Encore une fois, Ellen! dit-il alors d'une voix grave, j'en atteste Dieu lui-même, vous avez devant vous l'homme le plus loyal et le plus honnête auquel vous puissiez confier votre honneur.

— Albert, répondit simplement la jeune fille en lui tendant la main, Albert, je vous aime et je vous crois ! . . .

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