LE FLACON
Ellen ne songea même pas à retirer ses mains de l'étreinte dans laquelle le jeune enseigne les retenait, et l'enveloppa même d'un long et doux regard où palpitait toute son âme croyante et naïve.
— Vous voyez, ajouta-t-elle d'un ton dans lequel on sentait vibrer toutes les cordes profondes de son cœur, ce que vous m'avez demandé, je n'ai pas hésité à vous l'accorder. Ai-je eu même un moment d'étonnement ? je ne me le rappelle plus, et ne veux plus m'en souvenir, j'ai prié Dieu avec ferveur, et je ne sens plus en moi qu'une confiance aveugle en l'homme que j'estime et que j'aime I Albert, nous voici tous les deux seuls et sans témoins, sous l'œil de Dieu, parlez I Dites ce que vous voulez de moi, et je suis cerVivu^ xsv^vc^&wa^^ '^'^
346 MÉMOIRES D'UN œMMlSSAIRE DE POUCE
ne me repentir jamais de Facte de soumission que je suis prête à accomplir.
Albert se releva profondément ému. Nous ne saurions dire à quel point il était touché des paroles qu'il venait d'entendre, et son trouble, son embarras, semblaient s'en augmenter.
Enfin, il fit un effort violent sur lui-même et se rapprochant de la jeune fille :
— Permettez-moi, . dit-il, de vous rappeler un des plus tristes souvenirs de notre passé commun. Vous n'avez pas oublié le jour où je quittai le pauvre petit bœr d'Islande, où, le cœur brisé, l'esprit plein de votre image, je m'éloignai pour retourner à Reikjavick.
— Si je m'en souviens I fît EUen avec un frisson.
— J'ignorais alors que je dusse jamais vous revoir, et je rentrai à la capitale, désespéré, me demandant avec amertume ce que j'allais faire de la vie et à quel espoir, à quel senliment nouveau je pourrais me rattacher. Cette pensée pesa pendant quelques jours sur mon esprit avec une telle violence, que je ne pus bientôt plus résister au désir qui me prit, et que je résolus de vous revoir, bien décidé à emporter, cette fois, l'aveu de votre amour. Malheureusement, j'avais compté sans Niai-Saga qui, lui, ne voulait pas que l'on pût pénétrer dans sa vie, et qui, d'ailleurs, avait intérêt à vous tenir sous sa surveillance étroite et soupçonneuse. Si bien que le jour où je revins au bœr, le plus douloureux spectacle s'offrit à moi, et que je vous vis étendue pâle et froide sur un catafalque auprès duquel le vieux Tom et Niai-Saga récitaient les prières des morts.
— Pauvre ami 1 interrompit Eltecv, \ ai appris tout
cela au lendemain de votre retour au bœr, et j'ai bien prié alors le bon vieux Tom de vous écrire pour vous rassurer ; mais il avait peur de Niai-Saga ; il ignorait, en outre, que je vous aimais, dès ce moment, presque autant que je vous aime aujourd'hui ; il résista à mes prières... d'ailleurs, il me le dit plus tard, il espérait que vous n'aviez pas été tout à fait dupe de cette lugubre comédie... et que peut-être...
— Et comment aurais-je conçu quelque soupçon, repartit Albert, si vous saviez avec quelle effrayante réalité cette mort était imitée 1 C'était la même pâleur sépulcrale ; la même rigidité des membres, la même immobilité de marbre ! et aujourd'hui, quand parfois je rappelle ce sombre souvenir, je sens un frisson passer sur ma peau et mon regard se trouble, et tout mon être se glace.
— Eh bien 1 il n'y faut plus penser, fit Ellen, en essayant un pâle sourire, et puisque nous sommes menacés dlautres dangers, c'est contre ceux-ci surtout qu'il faut se préparer.
Un nuage passa sur le front d'Albert.
— Qu'avez-vous ? fit Ellen.
— C'est ce souvenir que j'évoquais tout à l'heure...
— Qu'a-t-il de commun avec ce qui arrive ?
— Il y a entre ce souvenir et les événements actuels un lien étroit.
— Lequel ?
— Écoutez-moi, Ellen ; parce qu'aussi bien, malgré l'horrible inquiétude que j'éprouve, il faut que je vous (iise tout.
.^ Parlez 1 parle?,
3i8 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIHE DE POLICE
— Ce soir, Tom m'a confié une chose bizarre.
— Quelle chose ?
— Gomme il me rappelait ce jour fatal où je vous ai trouvée morte dans votre bœr dislande, et que je paraissais douter de la puissance de ce narcotique, il m'a montré le flacon dont s'était servi Niai -Saga, et qui est encore à moitié plein de cette liqueur préparée par luimême.
— Il Ta conservé ? fit Ellen avec étonnement.
— Après l'avoir soustrait à Niai-Saga.
— Dans quel but ?
— Tom est prudent et avisé.
— Mais il n'a pas, je suppose, l'intention d'en faire usage ?
— Peut-être.
— C'est qu'il y a à cela un danger terrible.
— Comment ?
— Songez donc ! cette liqueur a une puissance dont l'effet est prompt et sûr, et elle donne, dit-on, au sommeil toutes les apparences de la mort. Ce n'est qu'un assoupissement, sans doute ; mais si l'on se trompait pourtant... Si au lieu du sommeil, c'était...
— Que dites-vous ?
— Ah I j'y ai souvent songé depuis, et chaque fois que j'y arrêtais ma pensée, je sentais une profonde terreur s'emparer de moi. Il est vrai, aussi, que je ne suis pas très-courageuse, et qu'en vérité...
Le jeune enseigne venait de se lever, et il était là debout, devant elle, le regard voilé de larmes, et tenant dans ses mains tremblantes un petit flacon à demi rem^ pli d'une liqueur noire.
— Qu'est-ce cela? fît Ellen avec un cri.
— C'est le flacon dont je vous parlais.
— Tom vous Ta confié.
— Oui.
— Et qu'en voulez-vous faire ?
— Ellen ! mon amour I ma vie I appelez à vous tout votre courage, toute votre résolution, car je viens vous demander une chose qui m'épouvante moi-même, mais d'où dépend notre bonheur à tous les deux.
Ellen ne put retenir un mouvement d'horreur et porta ses mains à ses lèvres.
— Eh quoi ! vous voulez ! balbutia- t-elle."
— C'est Dieu qui le veut, Ellen, répondit Albert, et c'est moi qui vous en prie.
— C'est donc là ce que vous aviez à me demander?
— Oui.
— Vous voulez qu'une fois encore, je me prête à cette lugubre comédie de la mort ?
— Par pitié !
— Ah I vous voyez bien que vous tremblez aussi, mon Dieu 1 mais je n'aurai jamais assez de courage ! et pourtant, je sens bien que si vous me demandez une pareille chose, c'est que vous obéissez vous-même à une raison impérieuse, à une nécessité implacable !
— Ah ! si je pouvais prendre votre place I s'écria Albert ; avec quelle ivresse, pour vous, pour vous, Ellen, je viderais le contenu de ce flacon.
Et comme en parlant ainsi, il^ approchait involontairement le flacon de ses lèvres, Ellen s'élança vivement vers lui, et le lui arracha des mains.
— Non 1 non î dit-elle, prenez garde I je ne
350 MÉMOIRES DTN COMMISSAIBE DE POLICE
ça n'est pas vous, c'est moi ! Vous l'avez dit, ô pauvre et cher Albert, comme vous Toilà pâle et défait, il ne faut pas avoir peur ainsi, vous êtes un homme, vous, tandis que moi...
Et la douce créature trouva la force de sourire.
— Moi ! continua-t-elle, je ne suis qu'une femme et c'est bien naturel, je ne m'y attendais pas d'ailleurs, et c'est ce qui m'a émue si fort ; mais maintenant, voyez si ma main tremble, si mon regard se trouble, et ditesmoi dans combien de temps il faudra que je vide ce flacon.
— Mais... balbutia Albert.
— Tout de suite ?.... Eh bien, je préfère cela... à quoi bon réfléchir... n'est-ce pas? Et puis, vous êtes là, près de moi... vous ne me quitterez pas?
— Ah I je vous le jure.
— Tenez, à cette heure, il me semble que je suis heureuse autant que je Fai jamais été, et du fond de mon cœur, je vous remercie de m'avoir offert cette nouvelle occasion de vous prouver combien j'ai confiance en vous.
— Ah I toute ma vie ne suffira pas à reconnaître tant d'abandon et d* amour 1 répondit Albert, en couvrant ses mains de baisers fous.
Ellen se dégagea doucement et se leva.
Son œil était radieux ; une céleste expression se lisait sur son visage, et elle marcha vers le lit les deux bras croisés sur sa poitrine, avec le chaste recueillement qu'elle eût mis à s'approcher de la sainte table...
Quelques minutes après, elle se couchait sur son lit dé JeiiHè flUë, dans VallWxxd^ ôi^^ ^v^Vxy^^^ww^'^vç^ft,.
Albert la suivait d'un regard «^rdcint; on eût dit qu'en ce moment sa vie tout entière était suspendue à la vie même d'EUen, et il se tenait à distance, la poitrine soulevée, étouffant sa respiration, attendant un mot, un geste de la pauvre enfant qui accomplissait avec tant de soumission un si étrange sacrifice.
Dès qu'Ellen eut pris place, elle se retourna vers lui, et lui fit signe d'approcher.
Puis elle s'oublia un instant à le contempler, comnae si elle eût voulu emporter sa chère image dans le sombre sommeil qui allait s'emparer d'elle.
— Donnez-moi votre main, lui dit-elle en même temps d'un ton simple, et sans que l'on pût surprendre le moindre tremblement dans sa voix ; Dieu nous voit et nous bénit ! Albert, mon fiancé, mon époux, adieu 1
Et soulevant la tète, elle approcha le flacon de ses lèvres.
L'effet de ce narcotique, elle l'avait dit elle-même, était prompt et sûr.
Quelques minutes après, un voile passa tout à coup sur ses yeux, sa respiration devint plus vive et plus ardente, et une moiteur fiévreuse envahit tous ses membres.
— Albert ! Albert ! murmura-t-elle, vous êtes là, toujours, n'est-ce pas?
— Oui, Ëllen, c'est moi I
— Ne vous effrayez pas I
— Vous souffrez I
— Non.
— Qu'avez- vous ?
— J'ai peur.
— Mon Dieu I mon Dieu I
— Taisez-vous.
— Ah I répondez-moi, par pitié ; mon cœur se brise. EUen I Ellen ! un mot seulement, parlez I
Mais la pauvre enfant ne l'entendait plus.
Ses membres commençaient à prendre cette rigidité effrayante de la mort, ses yeux s'étaient fermés, ses bras s'étaient allongés le long de son corps.
Albert sentit sa main se glacer au contact de sa main de marbre.
Il écouta sa poitrine... elle avait cessé de battre.
Ce n'était que le sommeil, et Ton eût dit la mort I
Il se dressa effaré.
— Mon Dieu ! mon Dieu I balbutia-t-il, ayez pitié de nous I
Alors, il se pencha de nouveau sur ce corps charmant, et baisa longuement son front pâle et mat.
Trois heures sonnaient en ce moment.
Le jour ne devait pas tarder à poindre.
Mais comment se résoudre à quitter cette chambre; et abandonner la chère, enfant, seule, au milieu de la nuit.
Il le fallait pourtant.
Il importait surtout que nul ne pût se douter qu'il avait pénétré près d'EUen.
Il alla à la porte^ et prêta l'oreille.
Le silence le plus profond régnait au dehors, tout le nionde dormait, l'heure était favorable et il se disposa à s'éloigner.
Mais au moment où il allait sortir, un bruit de pas se fit entendre dans le couloir et il se rejeta vivement derrière la porte.
Qui cela pouvait-il être? et quelle indiscrétion avait-il à redouter?